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Siinodes du déserl, II, p

TROIS CONFLITS ENTRE l'ÉGLISE, ETC. 159

l'opposition faite à leur pasteur par le synode du llaut-Languedoc <( sans ombre de raison » et demandèrent (ju'on usât de sentiments plus chrétiens à l'égard d'un homme « qui a si glorieusement étendu les bornes de l'église sous la croix et qui est le seul qui ait pu dresser les nôtres ». \jV (*olloque abonda dans ce sens en se déclarant satisfait de la manière dont Grenier de; Barmont s'était justifié, lui dont « la saine doctrine, la pureté de sa morale, la conduite chrétienne et édifiante et la grande prudence » ont conquis tous les cœurs. Poussant le parti-pris jusqu'à proclamer que la condamnation prononcée contre le pasteur de Bordeaux sur le témoignage de ses ennemis et sans entendre l'accusé était injuste, le colloque la considérait comme non avenue et lui interdisait d'y déférer.

On sent beaucoup de passion dans cette conduite des adhérents de Grenier de Barmont. Saisi de la question par les deux parties, un synode national assemblé dans les Hautes-Cévennes, du 4 au

10 mai 1756, donna raison au synode provincial du Haut-Languedoc et confirma sa sentence.

Un nouveau colloque du Bordelais, tenu deux mois plus tard, le 28 juin « au désert de Guyenne », renouvela en les renforçant les protestations de la confiance que l'église ou du moins une partie de l'église de Bordeaux conservait à son pasteur, et produisit en sa faveur une série de certificats et de lettres émanés de ses maîtres et de ses collègues de l'Académie de Lausanne. C'est très peu de semaines après ces événements que, se sentant plus fort que jamais. Grenier de Barmont écrivit la lettre reproduite ci-dessus. Deux autres semaines s'écoulèrent et, subitement, la situation nous apparaît transformée du tout au tout au désavantage du pasteur. Que s'était-il donc passé?

S'il avait d'aveugles partisans Grenier de Barmont avait aussi, à Bordeaux même, des opposants qui jugeaient plus sainement l'étrangeté de sa conduite pastorale à l'égard des pouvoirs établis. Firent-ils quelque chose pour éclairer l'église et le consistoire?

11 n'y paraît point jusqu'à cette date du 10 octobre 1756 où leur fut révélée, dans la vie privée de leur pasteur, une faiblesse peu digne de son ministère et qui mit en leurs mains une arme redou-

table. C'est une histoire un peu scabreuse qu'il nous faut exposer le plus fidèlement possible.

Encore célibataire lorsqu'il arriva à Bordeaux, Grenier de Barmont avait déclaré à qui voulait l'entendre qu'il ne songerait pas à se marier aussi longtemps qu'il aurait charge de conduire une église « sous la croix ». Etait-il sincère dans cette déclaration? Nous n'avons pas de raisons pour le nier. Malheureusement il oublia assez vite ce que d'aucuns de ses paroissiens considéraient comme un engagement et s'avisa, vers la fm de l'année 1756, de courtiser, aux meilleures fms du monde, une D^i^ X... dans des conditions assez romanesques, sans souci du qu'en dira-t-on ni de la réseive qu'il convenait de garder en pareil cas. Une lettre fut interceptée, qui causa dans la petite Genève des Chartrons un scandale d'autant plus profond qu'il couvait sous le manteau et n'osait se produire au dehors. La pièce qui suit prouvera que nous n'exagérons rien ^.

Exposé des motifs qui onl déierminé le corps ec[clésiaslique) à donner congé à M. Girenier) de B{armoni) dit D(ubosc), novembre 17.56.

Le 10 octobre 1756, un des membres de ce corps lut invité par un négociant de cette ville de se rendre chez un de ses proches parents, sans lui en dire les raisons. S'étant rendu dans la maison indiquée, il y trouva les chefs d'une famille recommandable par le rang qu'elle tient dans le commerce et par l'estime générale que se sont acquise, à juste titre, tous ceux qui la composent. Après les compliments ordinaires, un des chefs dit à ce membre : « Nous avons pris la lil>erté, Monsieur, de vous faire prier de vous rendre ici pour vous communiquer une affaire de la dernière conséquence puisqu'elle intéresse également la srloire de Dieu, l'honneur dusaint ministère et le nôtre, et qu'elle peut a\oir les suites les plus funestes si le corps ec(clésiastique), auquel vous aurez la bonté d'en donner communication, n'y aporte un prompt remède.

Vous avez pensé comme nous qu'en recevant M. D.- dans votre maison, il y venoit pour instruire vous, vos enfants et vos domestiques. Dans cette persuasion vous n'auriez peut-être pas fait difficulté, s'il vous avoit représenté que la timidité d'un de vos enfants étoit si grande qu'il ne pouvoit répondre aux questions qu'il lui faisoit sur les points de la religion lorsque quelqu'un étoit présent, de le lui laisser voir en particulier. C'est la ruse dont il s'est servi pour suborner NP^^ ... \'ous la connaissez. A son âge, dix-sept ans, et étant attaquée de la maladie qu'elle a, avec un esprit

1. Dans cette pièce comme dans les suivantes, il va sans dire que nous ne résumons ou ne remplaçons par des points suspensifs que les passages sans importance.

2. Dubosc ou Dubost ou Dubos, nom de guerre de Grenier de Barmont.

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faible et sans aucun usa^e du monde, il ne lui a pas élé bien difficile de lui persuader qu'elle ne Irouveroil j)oinl à se marier; que ses [)arenls se rebuteroienL de la gai-tier et qu'alors elle seroit sans pas un des- secours dont elle av;oit lant besoin; qu'il lui olTroit de lui faire un sort lieureux pour le reste de ses jours; que s'étant dévoué uniquement à la contemplation des choses célestes, les o])jets terrestres n'étoient pas capables de lui faire la moindre impression et qu'il n'avoit d'autre motif en lui o tirant sa main que celui de faire son bonheur et de lui donner une preuve de l'estime particulière qu'il avoit conçue pour elle. »

Après ce préambule, on lit la lecture d'une lettre écritte par M. [)., le premier octobre, à cette demoiselle, et on la remit ensuite à ce membre du corps ec(clésiastique), en le priant de nouveau de convoquer une assemblée extraordinaire pour aviser au parti qu'il convenoit de prendre dans cette conjoncture.

Notre collègue, saisi de la plus amère douleur de tout ce qu'il venoit d'entendre et réfléchissant sur les suites d'un événement d'autant plus déplorable que, quelques semaines auparavant, le dit sieur D. lui avoit fait des serments alïreux qu'il ne pensoit point à se marier, qu'il n'y avoit jamais pensé et qu'il n'y penseroit jamais tant qu'il exerceroit son ministère sous la croix, notre collègue, disons-nous, ne voulut rien prendre sur lui dans une affaire aussi délicate. Il invita quatre de ses amis, membres comme lui du corps ecclésiastique, de se rendre chez l'un d'eux et, après leur avoir communiqué le tout, il leur demanda ce qu'il convenoit de faire dans cette conjoncture. Après avoir pesé les 'inconvénients des différens partis qu'il y avoit à prendre, il fut résolu unanimement qu'il convenoit d'assembler le Colloque en la forme uzitée en cette ville, de n'y point appeler M. D. et de communiquer à tous les membres assemblés cette affaire, après s'être assuré de leur discrétion par quelque engagement dont on ne pourroit être dégagé que par une délibération de corps.

En conséquence, chacun fut averti de se rendre à l'assemblée qui fut indiquée pour le 13 octobre. Apres avoir imploré par nos prières l'assistance du Saint-Esprit, il fut proposé par les membres du corps qui étoient informés des objets qui alloient faire la matière de nos délibérations, s'il n'étoit pas à propos avant toute chose de prendre l'engagement dont il est fait mention cy dessus. Tous furent de cet avis.

Ces précautions étant prises dans la vue de prévenir les inconvénients qui dévoient nécessairement résulter de la publicité d'un événement si fatal, un des membres fut chargé de faire la lecture de cette lettre du l^r octobre. Ce qu'ayant fait, il la fit passer de main en main, affin que chacun fut bien assuré que M. G. de B, en étoit le véritable auteur et qu'il n'y avoit été ajouté ni diminué. A l'ouïe d'une si étrange morale et du mélange monstrueux de sacré et de profane, qui se trouve dans la, plupart des paragraphes de cette lettre, chacun renouvela la promesse qu'il venoit de faire de garder un secret inviolable.

Aprez qu'on eut fait diverses observations sur le contenu de cette lettre, dont elle n'est malheureusement que trop susceptible et qui se présentent trop naturellement pour qu'il soit nécessaire de les rappeler, un des anciens dit que ce n'étoit pas la première fois que l'auteur avoit tenté de se marier dans le goût qu'il prétendoit le faire, avec la demoiselle dont il est ques-

tioii dans cette lettre; qu'étant à Tonnens (sic), il avoit passé des articles et souscrit une promesse de mariage avec la fille d'un ancien, à l'insu de ses père et mère. Plusieurs aléguèrent divers griefs à sa charge, entre autres qu'ils l'avoient trouvé menteur dans bien des occasions et tout récemment au sujet de son intrigue avec cette demoiselle; qu'il les avoit assurés qu'il ne pensoit point à se marier et moins avec elle qu'avec toute autre, quoiqu'il parût visiblement que, lorsqu'il leur lenoit ce language, il y pensoit très sérieusement. Un des membres ajouta qu'il ne s'était pas borné avec lui à une simple assertion; qu'il lui avoit affirmé par des serments réitérés qu'il n'y avoit jamais pensé et qu'il n'y penseroit jamais tant ({u'il exerceroit son ministère sous la croix.

La matière mise en délibération, les articles- suivants furent arrêtés d'une voix unanime :

1° Que, vu l'évidence des faits, il étoit inutile d'entendre les explications de l'accusé et qu'on lui" laisseroit ignorer même qu'on étoit informé ds sa mauvaise conduite ;

2o Que les faits étant plus que suffisants pour le sus >endre du saint ministère, on se borneroit néanmoins, pour ne pas faire d'éclat, à remercier G. de B. de la part du consistoire et à le prier de se retirer ;

30 Que quatre anciens seraient désignés pour transmettre cette décision à l'inculpé, en le prévenant qu'on lui accorderait toutes» facilités qu'il pourrait désirer pour son départ ;

40 Qu'on lui paierait en entier le quartier commencé de son traitement ;

50 Que les quatre anciens désignés éviteraient d'entrer en discussion avec G. de B. «Un plus grand éclaircissement pourroit avoir des suites contraires à nos vues et ne sauroit opérer rien de favorable ».

Le 31 Octobre le Consistoire se réunit de nouveau pour délibérer sur cette affaire et entendre le rapport des quatre anciens qui s'étaient transportés, le 14, chez l'accusé.

Quelques jours plus tard, une assenlblée est convoquée à laquelle assistent quatre des partisans de G. de B. On leur met sous les yeux les preuves de la culpabilité du pasteur. Un seul des quatre consentit à la reconnaître et à se séparer de lui.

Si les autres avoient fait comme lui, tout étoit fmi; le scandale cessoit danssa naissance; très peu de personnes en étoient informées et cette affaire ne se seroit pas répandue comme elle a fait depuis, non seulement dans

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cette ville, mais encore dans ton I lo i-oyaiime, on Hollande et en Suisse. Dans l'état où étoieni les choses, il ne nous resloil (jue l'expédienl de le faire partir.

G. de B. se nionlt'M d'abord disj)Osé à cette solution, juiis y iiiit .des conditions inacc(^ptables, qui donnèrent à croire (ju'il cherchait surtout des i)rétextes pour rester à Bordeaux. Il se défendit par paroles et par écrits contre les accusations dont on le chargeait, contesta la compétence du C.onsistoire, s'emporta en menaces et en injures.

Il nous fait un crime d'avoir refusé de l'enlendre, de n'a\oir pas voulu soumettre le décision de cette affaire aux Académies de (ienève, de f.auanne ou h des amis d'ici, comme si une décision quelle qu'elle soit pou voit faire renaître la conliance que doit avoir un troupeau pour un pasleur (jui l'a perdu par sa faute et sa mauvaise conduite, dans laquelle il persévère constamment, employant toutes sortes de voies pour se faire des partisans, principalement parmi ceux qui souhaitoient d'entrer dans des sociétés ^ avant cette affaire et auxquels, sous différents prétextes, il avoit refusé , cette satisfaction; les engageant par serment à ne voir d'autre pasteur que lui, se prétendant être libre et indépendant de tout tribunal ecclésiastique, n'ayant jamais voulu s'abouciier avec pas un des (ministres) qui ont passé dans cette ville, quelles sollicitations qu'ils lui ayent fait faire.

Ce sont là, en raccourci, les motifs de notre conduitte et de la résolution où nous sommes de faire décider au prochain sinode provincial si M. D. peut continuer d'exercer son ministère contre le gré des Anciens et des trois-quarts et demi du troupeau. Nous sommes bien éloignés de demander (la page suivante manque).

r Certes Grenier de Barmont, dont il ne paraît pas que la «prudence pastorale » fût la vertu dominante, ne sortirait pas très blanc de cette aventure si l'on accepte comme exactes toutes les imputations dont le chargent ses accusateurs. Cependant le lecteur sans parti-pris et qui ne cherche que la vérité sans craindre d'appuyer sur la chanterelle, éprouvera comme nous quelque hésitation à formuler un jugement de condamnation sur le fond, puisque l'accusé ne se fait point entendre. Coupable d'inconséquenc(* et de légèreté, il le fut assurément et même de duplicité, chose extrêmement grave aux yeux de ses coreligionnaires. Mais nous devons laisser provisoirement dans l'indécision la question de

1. C'est-à-dire dans les groupements de fidèles établis en divers quartiers de Bordeaux.

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savoir s'il outrepassa vis-à-vis de Mademoiselle X... les bornes de l'honnêteté et de la moralité stricte, puisque rien n'est prouvé si d'ailleurs tout est possible.

Nous commencerons donc par mettre sous les yeux du lecteur les pièces essentielles ^ de cette fâcheuse alTaire, avant de proposer en fin d'examen une opinion motivée.

Lettre signée de Goiilrespac et fila (Antoine Court et Court de Gétielin) adressée au Consistoire de Bordeaux.

Ce -21 janvier 1757. -

Messieurs, Nous reçûmes en décemhre la lettre dont vous nous avez honoré(s) sous la date du 6^ de novembre. Son contenu excuse le retard de notre réponse. Celle qu'on a fait(e) à nos représentations et dont vous souhaittés d'être inl'ormés, ne nous est parvenue que depuis peu de jours. Elle est datée du 17 du mois passé et porte en termes exprés qu'» on est fort disposé à laisser M. Dub(ost) tranquille » et que,(dandis qu'il demeurera en repos, on ne parlera plus à son égard de i)rocédures ni de griefs ». Voilà donc, Messieurs, une affaire finie.

Plût à Dieu que celle qui y a succédé et qui vous trouble actuellement, lût aussi aisée à terminer. Vous ne sauriés croire, Messieurs, combien elle afflige les amis qui s'intéressent à votre bonheur et combien ils s'allarment des suites qu'elle peut avoir... Nous ne vous cacherons point que votre lettre nous jetta dans une extrême surprise. Gomment la concilier avec la précédente? Dans celle-ci, vous souhaittiés que nous missions tout en (jeuvre pour vous conserver votre pasteur et pour arrêter le cours des procédures qu'on lui intentoit 3. Dans celle qui suit, vous nous apprenés que des raisons, les unes exprimées et les autres passées sous silence, vous ont déterminés à lui accorder de se retirer dans le pays étranger, et vous nous demandez un nouveau sujet pour le remplacer. Il faut que ce sujet ait beaucoup de qualités, qu' «il ne soit pas surtout de la première jeunesse, parce que cet âge a bien des inconvénients et qu'avec la facilité qu'ont les pasteurs de voir vos enfants en particulier, sous prétexte de les instruire, il en peut arriver des événements aussi disgracieux que préjudiciables à la cause commune » , *

Nous l'avons vue, cette lettre fatale, perdue ou interceptée, du l^^ octobre, qui. a causé tout le vacarme qui vous agite et qui va produire, si Dieu par sa grâce et votre prudence n'y apporte les plus promts remèdes, le renversement de ce bel édifice que cette même grâce et votre piété avoient élevé si magniliquement au milieu de vous. Vos premières démarches, à la première inspection de cette lettre, ne nous ont point été cachées. Votre surprise, votre embarras, votre scandale même, étoit (sic) trop grand pour vous permettre de prendre un parti bien réfléchi et celui qu'il auroit peut-être falu pour l'édilication et pour prévenir de plus grands maux. Nous voiqns dans celui que vous prîtes, les plus nobles vues. Vous vou.-

1. Reproduites ci-après ; apr)artiennent aux archives du Consistoire de Bordeaux.

2. Au dos, d'une autre écriture : « lettre de Messieurs de l'Académie de Lausanne»,

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