‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 73 sur 166 · Synodes du désert, II, p · texte numérisé non relu

Synodes du désert, II, p

3. Cette assertion se fonde non seulement sur la date initiale du débat, qui est aussi la date d'installation d'Etienne Gibert à Bordeaux, mais encore sur ce fait que ce pasteur était, en matière ecclésiastique, un homme peu enclin aux concessions. — Son collègue Henri Cavalier n'en fut d'ailleurs pas moins préoccupé. C'est lui qui, en 1764 et de nouveau en 1767, renseignait Paul Rabaut sur les abus de ce genre qui se jjerpétuaient en Périgord sous la pression du clergé catholique [Lettres de Paul Habaul à divers, I, p. 426 et 430 et II, p. 74).

4. Le pasteur H. Cavalier se plaint encore de l'existence de cette pratique dans une lettre du 7 seiUembie 1764 : « ... Il ne nous est pas possible de faire entendre raison là-dessus à la |)lu|)art des membres de notre troupeau, lis continuent toujours, malgré nos représentations, surtout les plus riches, à faire administrer cet auguste sacrement à levii*s enfants dans l'église romaine ». (D, Benoit, ouu, cité, p. 23^. Cf. R. Hugues,

TROIS CONFLITS ENTRE l'ÉGLISE, ETC. 175

le la justifier aussi par d'autres raisons, tirées de la nature du baptême catholique, de l'obligation d'obéir à la volonté du Roi en une latière qui était de précepte plutôt que de conscience, de la nécesiité d'écarter de leurs foyers l'intervention violente des pouvoirs lostiles, si bien que, en toute sûreté de conscience, ils résistaient mr ce point de discipline aux observations de leurs pasteuis.

Aussi longtemps que nos protestants ne constituaient point une ^glise, synodes et pasteurs ne pouvaient que fermer les yeux sur ;s concessions faites aux prétentions du Clergé. La question changea d'aspect à partir du jour où il y eut à Bordeaux line église et un kastorat à la disposition de tous. Cependant elle ne fut soulevée [u'au bout de huit ans, en 1761, alors que celle des mariages proîstants bénis par les prêtres avait été dès 1756 de la part du Consistoire l'objet d'une réprobation unanime.

Il y a présomption, avons-nous dit, que le pieux Etienne Gibert, [ui avait pris depuis peu la direction de l'église, fut plus encore [ue ses prédécesseurs enclin à dénoncer l'irrégularité canonique "Be ces baptêmes « à la romaine ». Ce rôle lui est d'ailleurs assez clairement attribué dans les Réflexions de 1763, que nous publions plus loin. Toujours est-il qu'au commencement de novembre 1761, le Consistoire s'en occupa et décida d'appeler à lui pour en délibérer huit membres notables de la communauté, avec voix consultative.

Des deux remarquables documents qui nous initient à ces débats, l'analyse que nous pourrions faire risquerait d'affaiblir la valeur et le sens des arguments invoqués et peut-être même de défigurer les points de vue pris par chacun. Il est donc préférable d'en reproduire ici, mot pour mot, les parties essentielles.

« Mémoire adressé par les Protestants de Bordeaux à Messieurs les Pasteurs de (Genève) touchant le baptême de leurs enfants, 1761 ^ ».

Grâces aux miséricordes divines, les Protestants de France jouissent,

%/i. du déserf, II, p. 340.) — M. Cadèiie donne très exactement les vrais motifs lie cette conduite {ouu. cHé, p. 16) : « On sait ({ue les enfants issus du mariage protestant béni par un pasteur étaient légalement tenus pour illégitimes s'ils n'avaient été baptisés par un prêtre, et pouvaient de ce chef être dépossédés par d'avides collatéraux. Pour ces raisons, beaucoup de pareids continuaient, au grand chagrin de leurs pasteurs et non sans quelques remords, à faiie administrer la l)aptéme à leurs enfants dans l'église romaine. Sur cet article, ils se rendaient tlif ficillement aux obsci-vations et aux remontrances ».

1. Arch. du Consistoire de Bordeaux, 12 feuillets gr. in-4". — Cf. au Heyislrc cnnsistoriQl Jes délibérations des 4 noyembrç I7OI çt ^0 déçein)?re \7^%,

depuis peu de tems, de quelques avantages spirituels : partout où ils se trouvent répandus, des pasteurs remplis de zèle, animés d'un courage supérieur aux dangers de leur ministère, sont venus rassembler les troupeaux dispersés par 70 années ^ d'intolérance et de persécution. Tous les fidelles louent Dieu d'avoir béni les soins de ceux qui ont préparé et opéré cet heureux changement et de leur avoir fait surmonter les obstacles qu'une multitude d'édits et d'arrêtés rigoureux semblaient opposer à l'exécution de leur dessein...

Mais nous serions à la veille d'exciter contre nous la sévérilé du gouvernement si nous déférions aux désirs de nos ministres. Ils veulent exiger aujourd'hui que nous ne fassions plus batiser nos enfants à l'église romaine sous peine d'être suspendus de la sainte-cène où déclarés indignes d'y participer, « parce , disent-ils, que si le batème est une introduction généralle dans l'église chrétienne, il est aussi une introduction dans la secte particulière où l'on est batisé, que nous sommes censés promettre que nos enfants batisés à l'église romaine y seront élevés, la forme étant censée emporter cet engagement de notre part; que pour ces raisons nous participons à sa communion et qu'enfin, comme il n'est jamais permis de faire un mal pour faire un bien, il xixui mieux risquer notre fortune que notre salul. »

A Dieu ne plaise que nous soyons capables de méconnaître la vérité de cette dernière maxime et de cesser un instant de soupirer après le retour de ce temps heureux auquel nos pères pouvoient le servir en ce royaume en toute pureté. Mais en recevant les exhortations de nos pasteurs avec tout le resi)ect et toute la reconnaissance que nous leur devons, en leur témoignant que nos désirs répondent entièrement à leurs vues, nous leur avons représenté que leurs principes à cet égard, d'un très grand poids certainement en thèse généralle, perdent de leur force dans l'hypothèse qu'il est des devoirs de nécessité de nature qui emportent une obligation absolue, et des devoirs de nécessité de précepte qui n'emportent qu'une obligation relative; que l'infraction des premiers est une tache qui n'est point une tache des enfants de Dieu (Deuter., xxxii, 5,) et que l'infraction des seconds peut être une tache des enfants de Dieu : conséquemment une tache digne de suport, souvent même très excusable. selon la nature des circonstances. D'où il résulte que, si celui dont ils exigent l'exécution est de ce dernier ordre, il n'oblige pas d'une manière absolue, mais relative.

En thèse généralle, nous sommes obligés de faire sans doute batiser nos enfants par nos ministres et de nous abstenir de les présenter à l'église romaine : mais si nous n'avions pas de ministre à notre portée, si nos enfants nçiourroient avant qu'il eut été possible de leur faire administrer le batême; s'ils étaient arrachés de nos bras et portés à l'église romaine pour y être batisés, dans toutes ces hypothèses notre salut ou celui de nos enfants ne pourrait-il être compromis? C'est un point essentiel de notre

1. A prendre le chiffre dans sa rigueur, le mémoire serait de 1755. Mais une note manuscrite, sur le feuillet de garde, dit : « Nota. Le S(ynode) s'est assemblé le 2 juin 1761 jusqu'au 4 du même mois inclusivement. Ce mémoire a été envoyé le ... may à... » Le Synode visé est celui de la province de Saintonge, Angoumois, Périgord et Bordelais, qui se tint en effet à la date susdite (E. Hugues, Syn. du désert, II, p. 235). Cependant le procès-verbal de ses délibérations ne fait point mention du Mémoire en (question-

croyance que le haLôme n'est nécessaire que de nécessité de précepte, — à plus forte raison l'obligation de faire hatiser nos enfants par un pasteur est-elle relative et conditionnelle. Notre résistance à ce sujet doit être donc jugée : 1" sur la nature du j)atènie cjue nous lésons adniinistior ;i nos enfants; 2° sur celle des circonstances où nous nous trouvons.

[Suil 1» Un examen du baptême de Véijlise romaine (2 pages et demie); 'l" un e.ramen des cirronslanres où nous nous Irourons {^e.\)l })ages). — De cette seconde partie on peut tirer (/uel(pies indications d'ordre liistorique et psifcfiologique) :

Si en effet ces circonstances (d'un passé récent) ont un peu changé depuis quelques années, en ce que nous ne sommes plus recherchés aussi rigoureusement, qu'on ne nous traîne plus à la messe, qu'on ne nous force plus d'abjurer notre croyance, et que notre soumission aux lois du gouvernement nous procure quelque tranquilité, il n'est pas moins vrai (pie la religion réformée est toujours proscrite en France, que les arrêts et les édits rendus contre elle subsistent encore dans toute leur vigueur; que les Protestants ne sont nullement reconnus dans le royaume; que pour assurer l'état de leurs enfants et les rendre capables de jouir des effets civils, ils doivent les faire batiser à l'église romaine et inscrire dans ses registres; que les prêtres de cette église non seulement refusent d'enregistrer les enfants qu'ils ne les aient batisés préalablement, mais aussi administrent un second batême à ceux qu'on leur déclare avoir été batisés par nos ministres ; que la volonté du Roi à cet égard nous a été expressément notifiée et qu'enfin les réfractaires en cette partie de l'ordre public sont punis très sévèrement. Tout cela n'est pas moins vrai quoiqu'un nombre assez considérable, si l'on veut, de Protestants vivent tranquillement dans quelques autres provinces, au sein de leurs familles, en tenant une conduite opposée" à la nôtre.

Quelle que soit la cause du calme dont ils jouissent, si elle ne leur étoit particulière, nos frères de la Guienne qui les imitent n'éprouveroient aucune traverse. Cependant, combien de Protestants de Sainte-Foi, de Bergerac, de Clairac, de Montauban et du fond du Rouergue même, tous les plus notables de leur canton, la plupart à l'abri de tout reproche personnel au sujet du batème de leurs enfants, ont été mandés depuis sept à huit mois pour répondre de la désobéissance de leurs compatriotes et retenus en prison jusqu'à ce que les enfants de ceux-ci aient été portés à l'église romaine? Combien de pères et de mères, effrayés ou sollicités par les parents des prisonniers, ont fait présenter eux-mêmes leurs enfants, malgré la promesse faite à leurs pasteurs de s'y refuser; tandis que d'autres, plus fermes et redoutant de se rendre parjures, n'ont pu empêcher néanmoins que leur désobéissanjce n'ait été réparée par les gens de guerre distribués dans la Province à cet effet? Combien d'enfants sont encore relégués dans les monastères sans qu'on puisse obtenir leur liberté? Combien de fugitifs ont abandonné leurs foyers pour prévenir l'exécution des lettres de cachet ou des jugements rendus contre eux? Combien de procès pour attaquer les mariages contractés d'une manière illégale et la légitimité des enfants qui en sont provenus? Tous ces faits, malgré la débonnaireté reconnue des magistrats et des supérieurs qui nous gouvernent, ne prouvent-ils pas évidemment d'un côté que le Roi veut absolument être obéi en ce point; de l'autre que notre résistance à ses

ordres nous atLireroient les mêmes peines, et que nos craintes à ce sujet ne sont pas chimériques.

Mettons à l'écart, pour un moment, les souffrances personnelles, la perte du bien-être de nos familles et de l'état de nos enfants qui résulteront de notre résistance aux ordres du roi, pour ne considérer que le danger ^ auquel seroient exposés nos enfants relativement à leur salut, objet dont on ne peut nier l'extrême importance : la religion, d'accord à cet égard avec la nature nous prescrit l'obligation la plus formelle de les instruire de ses vrais principes et de veiller, autant qu'il est en nous, à ce qu'ils conservent la pureté de leur foi. Cependant, si nous refusons de les faire batiser à l'église •• romaine, non seulement ils y seront portés malgré nous, mais ils seront l enlevés et renfermés dans des couvents où, instruits, caressés ou persécutés, en raison de leur âge et de leurs lumières, ils abjureront tôt ou tard, de gré ou de force, notre sainte religion pour en embrasser une idolâtre; peut-être même pour se dévouer plus particulièrement à l'idolâtrie par des vœux monastiques. Et nous aurons compromis leur salut en forçant le gouvernement de nous oter, comme autrefois, la direction de leiu' éducation. Quel père pourroit ne pas frémir à cette idée ?

Si au contraire nous nous conformons aux ordres du Roi, cette direction nous esT conservée. Nous répondons conséquemment aux vues les plus pures de la nature et remplissons le devoir le plus essentiel des pères envers leurs enfants, en même temps que nous satisfesons à un autre précepte de la religion qui nous ordonne de respecter les rois de la terre comme les oints du Seigneur et d'être soumis aux puissances.

{Examen de la double maxime, qu'il n'est pas permis de faire un mal pour en tirer un bien, et qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. . .) I

Ainsi, s'il s'agissait d'aller à la messe et de participer au culte idolâtre de l'Eglise romaine pour ne pas perdre notre direction sur l'éducation de nos enfants, il n'est pas douteux qu'alors nous devrions abandonner leur salut aux soins de la Providence et ne pas compromettre le nôtre par un crime formellement contraire au premier et au deuxième précepte du Décalogue et absolument incompatible avec la qualité d'enfants de Dieu

Ajouttons maintenant à cette importante considération le danger des tristes épreuves par lesquelles tant de nos frères ont passé et auxquelles on ne succombe que trop souvent. Si la faiblesse humaine, soutenue d'une fermeté plus qu'ordinaire, résiste quelquefois au passage du bien-être à l'indigence, aux chagrins de l'exil, à l'horreur de la prison, lorsqu'on est seul à les supporter, qu'il est difficile de ne pas se livrer à toute l'amertume de la douleur, quand on voit les enfants déclarés bâtards, couverts d'une sorte d'ignominie et retranchés en quelque manière du corps des citoyens ! Quand on est forcé d'abandonner une tendre épouse au désespoir où la plongent sa séparation d'avec son époux et l'espèce de deshonneur attaché désormais à son état par le préjugé public, . .

Il résulte donc de la position épineuse où nous nous trouvons, que nous pouvons faire batiser nos enfants à l'église romaine sans faire aucune brèche à notre conscience. Auf^si, nos supérieurs \ trop éclairés pour ne pas le sentir,

1. Ce ternie, qui se retrouve dans le document suivant, semble viser les intendants de la Généralité, qui avaient dans leurs attributions la confection et la distribution aux curés des registres paroissiaux.

TROIS CONFLITS ENTRE l'ÉGLISE, ETC. 170

nous t'onl-il un argument qui nous paroiL sans réplique, lorsque nous allons leur demander grâce pour ceux de nos Irères qui sonl les victimes de leur zèle ou de celui de leurs compatriotes. « Le l^oi, nous disent-ils, a le droit incontestable d'ordonner que tous les sujets de son royaume soient inscrits dans des registres puMics.Le motilquiry détermine est également important et raisonnable. Il n'exige de vous, pour satisfaire à cette |)arlie essentielle de l'ordre public, que de faire administrer à vos enfants un batèmefjui ne doit pas blesser votre conscience puisque vous en reconnaisses la xalidité et l'eiricacité. Notre résistance à ses ordres est donc caractérisée par une révolte marquée et mérite un chAtiment proportionné à la nécessité de vous faire rentrer dans le devoir.

{Fiappellenl les lolérances admises par la Discipline et par les décrets des Synodes nationaux au Icuipsuù V Egliseréjorinéeétailreconnuedansle Roijaunie).

La triste position où nous sommes ne doit-elle pas nous mériter encore })lus d'indulgence et de suport ? Cet exemple si respectable, celui des Protestants étrangers dont plusieurs ont consulté des théologiens sur ce sujet avant de venir résider en France, celui de MM. les chapelains' de l'hôtel de Hollande ^ à Paris qui reçoivent sans difficulté à la sainte -cène les pères et les mères dont les enfants sont batisés à l'Eglise romaine, celui de nos j)remiers pasteurs enfin, qui pendant cinq à six ans après l'établissement de nos églises, se sont bornés à de simples représentations, ne seroient-ils d'aucun poids pour nous mettre à couvert de l'anathème?

Qu'il nous soit permis d'ajouter aux puissantes raisons prises de la nature du batème de l'Eglise romaine et de la circonstance forcée où nous sommes, le témoignage de nos dispositions intérieures. Nous n'avons pas cessé de les manifester à nos pasteurs et nous protestons dans toute la sincérité de notre cœur qu'elles répondent, grâce au ciel, entièrement à leurs vues; que, malgré la sûreté de conscience avec laquelle nous croyons pouvoir faire présenter nos enfants au batème de l'Eglise romaine, nousgémissonsd'y être contraints; qu'en satisfaisant à cette partie de l'ordre public, nous n'usons dans cette occasion d'aucune hypocrisie; que nous rendons raison de notre foi, sans dissimulation, lorsquenousensommes requis par nossupérieurs : que noussoupirons continuellement après la liberté d'en faire une profession publique, que nous versons des larmes amères sur les masures de nos temples, et que nous souhaitons, avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, de voir les murs de Sion relevés

. . . Cependant comme, d'un coté, nous ne présumons pas assés de nos faibles lumières pour suivre, sans une extrême répugnance, un plan de conduite contraire aux désirs de nos pasteurs, dont nous respectons le savoir, dont le zèle nous édifie, dont les exhortations mêmes à ce sujet impriment dans nos cœurs la plus vive reconnaissance, et que, de l'autre, nous ne nous sentons pas assés de courage pour faire les grands sacrifices auxquels ils nous solicitent de nous exposer, si la conscience ne nous en fait un devoir,

nous prions très humblement Messieurs les théologiens de - d'avoir la

bonté d'examiner ce -mémoire avec l'attention qui leur est ordinaire pour tout ce qui intéresse la religion, et de mettre au pié d'icelui le résultat de

Page 1