nom., AI, H
2. Evolutive dirait beaucoup troj); perfectible dit mieux. Le christianisme l(>ur apparaît comme absolu dans son esse.ncc; rintelli<^ence qu'ils en prennent peut bien varier, mais non pas jusqu'à justifier Pafiirmation du pour et du contre, du oui et du non. — Tour eux, la religion « n'est pas une sorte de momie ensevelie dans un tombeau autour duquel ils iVauraienl qu'à monter la garde, mais un organisme toujours jeune, toujours en action et que l'effort personnel (du libre examen) doit entretenir, alimenter, pour assurer sa perpétuelle croissance » (Cette définition, que le Cardinal Mercier applique à la philosophie {le (Christianisme dans la vie moderne, 1919, p. 62), nous jugeons possible de l'appliquer au néo-protestantisme de la seconde moitié du xviiie siècle).
3. Alex. Vinet {Disc, sur quelques sujets religieux, 3^ édit., 1836, p. 36). L'auteur ne fait que traduire en termes excellents les tendances de la piété orthodoxe de son temps, qui a sa source dans un jiassé plu^• ancien,
sait assez que la Réforme n'en manque point et que leur dogmatique, puisée directement dans les écrits des deux Testaments par dessus le moyen-âge, en a la profondeur, la puissance et la fécondité dans la mesure où elle reste en contact avec ses sources. Et si parfois, dans la sphère de la pensée spéculative, les « débonnaires » , à qui le sermon sur la montagne promet le royaume des cieux (Math. V, 3), si les intelligents qui entendent se mêler au mouvement des idées du siècle pour interpréter le spectacle de l'univers, — manichéisme ou panthéisme, déisme ou matérialisme ? — sentaient obscurément le besoin de prendre parti, on peut être assuré qu'ils adoptaient d'instinct le déisme (poussé jusqu'au théisme) comme- la seule ré])onse logique, la seule en tout cas qu'autorisent les Ecritures, dans ces débats épineux dont la conclusion reste toujours instable.
De même, la papauté, la hiérarchie sacerdotale, l'organisation de la société ecclésiastique, les règles du culte public : toutes choses secondaires aux yeux de ces Protestants. Ils s'en sont de plus en plus dépris depuis qu'ils en ont ressenti la tyrannie et ils se sentent en paix avec eux-mêmes, en règle avec leur conscience de chrétiens, sachant qu'ils marchent selon l'Evangile pour leur salut individuel et pour le bien de la société humaine, dont ils restent le levain et le « chandelier ».
Tout pénétrés de la dignité de leur vocation terrestre et de la grandeur de leur destinée future, toujours tremblants de se rendre coupables du « péché contre l'Esprit » et de se prévaloir de leur propre justice, convaincus que les dons spirituels sont autant de dons de Dieu qu'ils peuvent perdre par leur faute, attachant plus de prix à la droiture de la conscience et à la conduite des mœurs qu'à la rectitude de la connaissance doctrinale, ces simples fidèles s'inspirent, plus ou moins délibérément, de ces maximes des Ecritures, trop oubliées ailleurs : « C'est du cœur que procèdent les sources de la vie », ou encore: «Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu »^.
Cependant, bien qu'ils paraissent^'peu enclins à dogmatiser, ils arrivent à la certitude, et celle-ci est objective autant que subjec-
1. Pascal n'a point pensé autrt'nn'nt lorscpi'il a dit : ■ le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ».
Auguste Comte se rencontre assçz bien avec eux lorsqu'il pose ce principe : « L'esprit doit toujours elre le piipistre dii cœur et jamais son esclayt' »,
\'\\o })iiis(iirolle so réclamer tonjoiirs, en dci-iiici" ressort, do l'autorité des Ecrituros. Si la vocation (li\ iiic adr('ss('M' à toute ciéaturc trouve écho dans h^s rcj)lis de leur conscience, c'est (jue le lidéisme dv. c(;s })rotestaiits du nviii^ siècle est double, procédant du j.ivre autant que d(^ l'Esprit et reciuéi'ant l'adhésion du Cd'ur sans exclure jamais les concepts de l'intc^Uigence et le témoignage de l'histoire; un lidéisme où se mêlent toutes les énergies de l'âme, toutes S(;s facultés, sans écarter de parti-pris les croyances formulées.
Pour ces croyants obscurs mais authentiques, la religion (ju'ils professent n'est pas seulement une morale à suivre, une doctrine à croire, des œuvres à pratiquer : elle est aussi le Christ à aimer, l'Esprit-Saint à posséder; — elle est donc faite pour le bonheur de l'homme, assurément, mais aussi et tout autant pour l'honneur de Dieu; — elle est plus qu'un développement de la religion innée au cœur de l'homme, elle est à leurs yeux d'origine céleste, la manifestation providentielle de l'amour du Créateur à l'égard de la créature, la preuve de l'éminente dignité de celle-ci; en deux mots, une vie nouvelle, comme on la définira plus tard. L'apôtre Paul ne
leur avait-il pas laissé cette exhortation : « Priez sans cesse
N'éteignez point l'Esprit. '>
Ils croient donc à la vertu vivifiante de certaines notions dogmatiques, à l'action bienfaisante de certains événements historiques, à la présence du Christ dans l'Eglise, à l'existence de l'Esprit-Saint en chacun d'eux. Ils ont le sentiment de la détresse humaine, le sens du mystère divin, la clairvoyance du but qui leur est proposé, à savoir le salut éternel par la repentance, par la sanctification et par la foi. Leur mentalité est en contraste absolu avec celle de leurs contemporains, et c'est par là que ces hérétiques sont, pour l'historien, un légitime objet de curiosité, qu'on ne saurait trop étudier.
Conditionné par la personnalité de chacun et par sa volonté, par son éducation et par sa culture, cet individualisme normal, loin de se confiner en lui-même fait constamment efïort pour trouver dans l'étude des Ecritures le supplément de lumière dont il sent le besoin. Cet individualisme n'est point aussi dissolvant qu'on pourrait craindre puisque, grâce à l'unité de l'esprit qui réside en chacun de nous, l'expérience intime que fait tel chrétien peut être reprise et renouvelée par les autres, en supposant chez tous au préa-
lable même confiance en la parole du Christ et même régénération spirituelle. Tout ce qu'on voudrait lui ôter comme superflu ne pourrait que servir à renforcer, sans profit pour la vie intérieure, une dogmatique dont l'autoritarisme ne gara ntitpas la valeur puisque, se brisant pratiquement en autant de morceaux qu'il y a de fidèles pour interpréter ses décrets, elle reste théoriquement contestable, « l'Océan ne pouvant tenir dans le creux de notre main ni la sagesse incréée dans les limites de notre intelligence » (A. Vinet). Pour ces Réformés orthodoxes que Bossuet oubliait sans cesse en ne pensant qu'aux Sociniens, l'évangile de prédilection restait indubitablement celui de saint Jean, et l'épitre préférée non moins indubitablement celle que saint Paul adressa un jour aux Romains. — Mes lecteurs protestants en savent les raisons. ■
Il est bien possible que, pour rendre les questions plus inteUigibles, nous leur ayons donné une précision et une forme qu'elles n'avaient y point encore tout-à-fait. Nous y serions pourtant justifié par cette considération que les tendances qui se combattirent ultérieurement existaient en germe dans le protestantisme d'avant la Révolution, et que celui-ci en sentait obscurément l'existence parce qu'elles étaient inhérentes aux choses mêmes, aux circonstances historiques et .au progrès des études théologiques ^
Et puisqu'en ces questions, avons-nous dit, l'étude des âmes l'emporte en intérêt sur celle des événements extérieurs et que l'histoire des croyances d'une église chrétienne importe plus que son activité pratique, continuons de rompre avec les timidités de l'historiographie d'antan en étalant devant le lecteur certains côtés peu connus de la conscience protestante, tels qu'ils nous sont apparus, avec leurs mérites et leurs faiblesses, leurs qualités et leurs travers 2.
Un de ces côtés curieux à observer c'est la particulière créance
1. Si nous voulions user i)lus à plein d'une terminologie toute moderne, nous dirions que ces mystiques du xviiif siècle représentent « l'église religieuse », et ces intellectualistes « l'église tiiéologique ». Mais ce serait établir entre eux une distinction trop tranchée.
2. Nous ne nous sommes inspiré, de parti-pris, que des documents locaux, sans rien emprunter à rinstructil" ouvrage de M. de Félice, Les Pndeslanls iVuiilrejois (3 vol. 189G-99), qui s'arrête d'ailleurs à la Révocation, ^uant à celui de son continuateur M. U. Lehr (2 vol., 1901-07), il ne concerne (jue les proteslants de l'armée, de la marine et des colonies.
que chaque fidèle accorde ;i I clic ou Icllc alliriiuil ion des Evangiles, à telle ou telle promesse du (llirisl, à (elle on telle noiiou des Epîtres, j»ar préférence à toute autre, suivant les besoins du c<i'ur, les espérances l'eligieuses, les expéi-iences intimes d'un chacun, sans le j)réalable souci de sounn^ttre ces manifestations subjectives (1(^ la piété individuelle au contrôle de la doctrine générale que professe l'Eglise, et pourtant sans qu'il en sorte les végétations parasites qui en parc^il cas se produisent dans le catholicisme. G'.étai(;nt là depuis longtemps les écarts ordinaires de la piété protestante. 11 y en avait d'autres que nous avons signalés occasionnellement; d'autres peut-être que nous ne discernons pas. Tout sérieusement balancé, nous n'hésitons pas cependant à croire que la bonne tenue religieuse l'emporta toujours puisque l'église de Bordeaux se maintint sans défaillir jusqu'à la Terreur.
C'est ainsi que chez les uns trouvaient écho sonore des promesses comme celle-ci : « Ne t'ai-je point dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » — chez d'autres, celle-là : « Sois fidèle jusqu'à la fin et je te donnerai la couronne de vie »; — chez ceux-ci, cette pressante exhortation du Christ: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »; — chez ceux-là : «Ma grâce té suffit, car ma force accomplit sa vertu dans ton infirmité. »
Il y avait les âmes qui, aux prises avec l'épreuve, trouvaient réconfort dans ces paroles de l'apôtre : « Ne vous inquiétez d'aucune chose, mais adressez vos demandes à Dieu en toute occasion». Il y en avait d'autres qui, anxieuses de leur salut, méditaient sans cesse l'exhortation : « Veillez et priez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure... Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, » et qui cherchaient leur assistance dans cette promesse du Sauveur : « Je vous enverrai un autre consolateur pour demeurer éternellement avec vous, à savoir l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point. ))i
1. Pour nous éclairer sur cette dillicile matière et donner un ex|)o>é aus>i objectif que possible de ce qu'était la piété de nos religionnaires entre 1753 et 1770, nous n'avons guère eu d'autres ressources que d'étudier avec soin les sermons d'Olivier-Desmont et les documents expositifs des trois conflits que nous avons analysés dans le chapitre précédent. Mais s'ils nous ont permis de préciser quelques-uns des traits de notre sujet, ils nous ont laissé dans l'ignorance de quelques autres. C'est poiu'quoi, suivant la niélhpde inipersonn*'llt' que îjous avon^? déjà appliquée (aux cliap. letll), nous essayons?
Comme on l'a remarqué avant nous, le contact direct avec les écrits des Saints Livres a ouvert aux laïques, depuis le xvi^ siècle, des sources de paix indicible, de lumière intérieure, d'amour confiant, de joie intime qui, se renouvelant chaque jour, constituent l'expérience chrétienne dans son mode profond pour faire de la vie spirituelle, sous sa forme protestante, une réalité que l'histoire est obligée de constater^.
On pourrait multiplier ces extraits de la substance propre du Nouveau Testament qui, depuis deux siècles déjà, alimentaient le plus ordinairement la piété de ces hérétiques quand elle était active et vivante. Même limitée aux manifestations signalées, elle était bien faite pour déconcerter la mentalité catholique et ^ scandaliser la sagesse philosophique 2. ':
En ces temps difficiles qui engendrent toujours la ferveur, dans ce lent réveil d'un passé que l'on croyait mort à jamais, , on aimerait pouvoir pénétrer davantage dans l'intimité de quel- x ques familles protestantes pour saisir directement leurs pensées « et leurs dispositions intérieures. Les Souvenirs des deux Ducos "î le permettraient en quelque mesure s'il était l^itime de juger de l'église de Bordeaux par ces dissidents. ^loraves Pourtant, pensées et dispositions correspondaient, par leur tendance générale, à celles des fidèles de l'église qui se groupaient autour du pasteur Etienne Gibert. Or, ces Souvenirs laissent entrevoir nombre d'âmes ferventes et simples, de volonté droite et de mœurs irrépréhensibles; accablées du sentiment de leur misère morale et de leur culpabilité devant Dieu, appliquées à la prière solitaire comme au grand moyen d'obtenir les biens spirituels, appliquées aussi au culte domestique comme à l'un des grands devoirs de la
de faire la lumière moins par une étude discursive que par le rappel des textes scripturaires sur lesquels se fonde, en tout temps et en tout lieu, le vie spirituelle des Protestants.
.1 Les efïets de la parole évangéliquc sur l'àme chrétienne ont été supérieurement décrits par le pasteur Samuel Bocliart dans un sermon publié en 1705, longtemps après sa mort : « Nous disons que tout fidèle versé en la lecture, en l'ouïe et en la méditation de la parole de Dieu... sent que cette parole a toute une autre vertu que celle des hommes » ((Voir la longue citation faite par M. Albert Monod, p. 243-244).
2. Il serait instructif pour nous de savoir comment les basses plaisanteries de \oltaire contre la Bible (à j)artir surtout de 1761) furent accueillies parles Religionnaircs de notre ville, Mais rien ne le décèle dans les écrits rpii nous sont parvenus.
LE (:rLTI<: KN COMMUN, KTC. '2'2b
fainillo chrétieiiiK^ ^, sans cesse inclinées sur 1(îL ivre; des livres pour y trouver non seulement la satisfaction d(; leurs aspirations secrètes et une règle de conduite quotidienne, mais encore l'explication de la longue épreuve qui pesait sur leur église, enfantée pour la seconde fois dans le deuil et la souffrance.
De cet'^tat d'esprit* des Frères Moraves ne pouvait pas différer beaucoup celui qui régnait dans la minorité de l'église, après le départ d'Etienne Gibert. Doctrines, sentiments, tendances, avaient mêmes racines. Dans l'un comme dans l'autre milieu se recrutaient les lecteurs du traité!)^ la vérité chrélienne par Jacques Abbadie ^, de la Manne mystique du Désert par Claude Brousson (1695) et du Voyage du pèlerin par Bunyan (trad. 1736)^ qui, aussi fades que nous paraissent aujourd'hui les deux derniers, ont nourri la confiance de tant d'âmes inquiètes du grand mystère de l'au-delà, ou simplement éprises de « vie intérieure »*.
Un trait qui rendait ces Protestants, quand ils voulaient demeurer tels, particulièrement déplaisants à leurs contemporains, c'était leur horreur du libertinage. Pour eux, l'œuvre de chair, lorsqu'elle s'accomplit en violation de ses fins normales, est le « péché de la chair », qui s'est abattu depuis la fondation du monde sur l'humginité presque entière pour arrêter ses élans spirituels, ses progrès moraux. L'homme qui prétend « participer à la table du Seigneur et à la table des démons » a déserté, disaient-ils, les voies
1. En 1758 (2^ édit., 1765), parut à Amsterdam un recueil dont il existe un exemplaire dans notre Bibl. munie, Théologie, n" 1929 et 1930, sous ce titre : Liturgie pour les Proleslans de France ou Prières pour les familles des fidèles privées de Vexercice publie de leur religion. A Vusage des Prolestants de ce royaume. Avec un discours préliminaire sur quelques matirres intéressantes.