‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 97 sur 166 · Synodes du désert, III, p. 529, art. III · texte numérisé non relu

Synodes du désert, III, p. 529, art. III

concret, ce n'est jamais celui deT« corps des'pasteurs uni à'un chef invisible,» selon la définition . de quelques théologie/is romanisants. De cette notion éminemment cléricale et antiscripturaire, puisqu'elle exclut les laïques, ils ont horreur. — Ce n'est pas davantage cette société complète [perjecla) qui tend non-seulement au gouvernement d'elle-même, mais encore à celui de l'humanité entière, de ses intérêts religieux, moraux, politiques, intellectuels et parfois même matériels, par voie d'absorption. Cette ambition, déjà ancienne, d'un pancatholicisme dominateur, a, depuis Grégoire XVI, réalisé d'énormes progrès que l'on pouvait à peine prévoir au xviii^ siècle. Elle peut avoir sa grandeur, d'ordre charnel ; aux yeux des spirituels elle était condamnée d'avance par cette réponse de Jésus au tentateur qui lui offrait, s'il voulait l'adorer, de le faire roi de tous les royaumes de la terre : « Il est écrit : tu adoreras le seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul, » — et par cette déclaration que porte saint Paul et que nos hérétiques se répétaient à mi-voix : « Israël, qui cherchait une loi de justice, n'est pas parvenu à une loi de justice. Pourquoi ? Parce qu'Israël l'a ch rchée non par la foi, mais en quelque sorte par les œuvres. »

Ce n'est pas encore une « association de croyants « dans l'acception volontairement étroite que lui donnera Alex. Vinet et que le xx^ siècle finira probablement par préférer à toute autre. A considérer les faits, l'Eglise est l'assemblée mélangée et confuse, tantôt locale, tantôt nationale, de tous ceux qui appartiennent, en réalité ou de nom, par motif de conversion ou par droit de naissance, à la communauté réformée. Nos hérétiques professent que c'est la véritable église visible, en quelque pays que ce soit, puisqu'elle se fonde sur la Parole de Dieu, comme ils vont ressassant, et non sur la Tradition humaine. En théorie, cependant, aucun de leurs théologiens n'a jamais eu la présomption de dire : « Hors de nous, point de salut ». Au demeurant, moins soucieux d'affirmer la puissance et l'autorité de cette assemblée terrestre, dont la destinée se limite ici-bas, que d'assurer par elle les conditions de vie spirituelle et de sanctification par lesquelles l'existence des chrétiens se poursuivra dans l'autre monde ^.Ainsi conçue, l'Eglise visi-

1. Do cette conception procède, il nous 'semble, la hantise qui anime tant de pastours dj sauver les àm)s, c'est-à-dire des êtres réels, immortels, plutôt que de sauver

ble est, avons-nous dit déjà, un moyen, non un but ^ Elle ne s'embarrasse pas de la succession apostolique au sens romain et ne prétend pas à la transcendance que revendiquent les catholiques, en dépit des démentis qui leur viennent de l'histoire; elle ne s'élève pas au-dessus de l'Evangile : elle ne ruine pas l'autonomie de la personne spirituelle au profit de la collectivité; elle ne devient jamais ecclésiolâtrie.

Au sens idéaliste, l'Eglise est pour eux composée de tous ceux qui, par des voies différentes et toujours mystérieuses, sont «justifiés )) et forment l'assemblée invisible des saints et des rachetés, | qui se recrute partout et que Dieu seul connaît. Ubi Chrislus^ ibi Ecclesia.EWe repose sur la redoutable notion du petit nombre des , élus, qui faisait trembler Pascal et inspirait à Massillon un pur chef-d'œuvre. C'est de cette église, étroite et exclusive, qu'il faut faire partie, pensaient-ils, pour être assuré d'hériter le royaume . éternel. Bien entendu, cette conception était celle des avancés, -^ que l'adversaire dénonçait sous le nom de fanatiques ; mais elle détei- j gnait plus ou moins sur les autres et donnait à tous un air de t parenté spirituelle.

Dans une « église de multitude )),au point de vue concret, comme celle que nous étudions, il y a des degrés qui vont du meilleur au pire, et souvent un large fossé entre ceux que travaille la « vie

l'égiise qui est un être liistorique, limité dans le temps et flans l'espace. — Voy. dans le livre de M. Jean Baruzi, Leibniz et Vorganisalion religieuse de la terre. (Paris, Alcan, 1907), le curieux cliap. III, de la seconde partie, sur « la Recherche de la vraie église » par certains théologiens catholiques et protestants de la fin du xvii^ siècle.

1. Le bon sens enseignait autrefois que la Société est constituée par les individus. Arrive M. de Bonald qui nous dit : « Ce ne sont pas les individus qui constituent la société, mais c'est la société qui constitue les individus puisque les individus n'existent que dons et par la société ! » — C'est le plus effronté sophisme que je connaisse. Pour M. de Bonald il procède de cette idée catholique que le fidèle n'est quelque chose que par l'Eglise, — et pour ses disciples libres-penseurs, de cette idée solidariste que le citoyen n'est quelque chose que par l'État. C'est nier la valeur infinie de la personnalité humaine et méconnaître qu'elle peut se manifester en dehors de toute association. En tout cas, c'est voidoir instituer un composé dans lequel les éléments composants importent peu ; c'est soutenir qu'une association de minus habcnies peut l'emporter en valeur propre sur une association de majus habenles, à égalité de nombre. C'est assimiler la Société organisée et l'Eglise constituée à une foule quelconque où les tendances de chacun disparaissent sous une influence collective opposée. L'individualisme protestant paraît donc former historiquement le grand obstacle à l'existence d'une église oppressive des consciences solis prétexte de maintenir son unité extérieure.

nouvelle » et ceux (|u'elle ii"a jamais que frôlés; euLre ceux qui ramènent tout à la morale ou à la bienfaisance, et ceux qui mettent tout dans la doctrine. Rien n'est plus difficile, pour l'historien préoccupé de vérité psychologique, que de marquer les distances; toutefois r'um ne serait plus erroné que de croire qu'il n'y en avait point. Mais ce ne sont point les indignes ({ue nous avons à considérer puisqu'ils étaient l'exception. Il sufïit (jue nous les dénoncions. Dans les cas très graves, (nous n'en avons d'ailleurs ;pas rencontré un seul exemple après 1760^), l'exclusion de l'église; dans les cas moins graves, l'interdiction de prendre part à la saintecène ; pour les menues peccadilles, les réprimandes fraternelles étaient les seules pénalités qu'autorisait maintenant l'usage, moyennant certaines précautions 2. Une délibération du 18 juin 1765 est à cet égard très significative; « les pasteurs de cette église, est-il dit, ne pourront suspendre de la communion de leur authoriié privée^ aucun des- fidelles qui en sont membres; et au cas qu'ils aient des avertissements à leur donner, ils observeront de le faire avant que la « société » soit assemblée, et en pariiciilier. » — Mais voici qui est plus original et sent le fagot : « Les fidelles, de leur côté, qui croiront avoir quelque sujet de plainte contre les j^asteurs, se donneront garde de scandaliser l'assemblée en faisant éclater leurs plaintes : ils pourront dans le cas ci-dessus faire leurs représentations au pasteur en particulier^ sans éclat, ni aigreur. »

Il y aurait sans doute lieu pour quelques lecteurs d'être surpris de quelques-uns des traits dont nous avons cru pouvoir marquer la piété de nos Religionnaires bordelais entre 1760 et 1770, s'ils oubliaient que, pour les âmes sincèrement religieuses, la vie présente est peu de chose par rapport à la vie future, en sorte que la recherche du salut éternel importe plus que celle du bonheur terrestre. « C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant », dit l'épître aux Hébreux. Cette conception n'est d'ailleurs point un obstacle à faire l'existence des hommes, bonne, heureuse et féconde. En tout cas, la piété des meilleurs n'était point une piété au rabais, aimable et facile, à

1. Pour les années antérieures, voy. le début de notre cliap. VL

2. Cf. ce que nous disons plus liaut, cliap. VI, p. 154, des procédés autoritaires usités au xvii*^ siècle.

la façon de celle qui florissait dans les chapelles des PP. Jésuites ^. C'était moins encore la religion accommodée au goût des salons par le P. Berruyer, mais bien plutôt une religion tragique et impérieuse, qui, sous les suggestions de la conscience et la dictée de saint Paul et de saint Jean, s'emparait de tout l'homme intérieur et secouait toutes les fibres de son être, pour lui procurer en fin de compte. ce que l'apôtre appelle « la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence », la liberté chrétienne, les « arrhes » de la vie éternelle. — Mais de tous ces dons spirituels, le xviii^ siècle rationaliste avait perdu et le sens et le goût.

[; Pour saisir ce qui caractérise le mieux ces hérétiques, — en considérant les plus méritants d'entre eux, ceux par qui le protestantisme d'alors se définit, s'affirme et « se pose » devant l'histoire, avec ses mérites, ses vertus et ses travers, en un mot les fervents au sens fort du mot, seuls intéressants au point de vue psychologique, par contraste avec les tièdes et les indifférents, dont il convient toujours de présumer l'existence, — il faut opposer mentalement leur sérieux à la frivolité de leurs contemporains, leur austérité à la sensualité du siècle, leur droiture religieuse et morale aux roueries des exploiteurs de la crédulité populaire, leur mâle conception de la piété chrétienne à la puérilité des dévotions qu'on leur voudrait imposer.

Il faut savoir aussi que, dans les temps d'épreuves, comme étaient ceux d'alors, les minorités ecclésiastiques, de quelque origine qu'elles soient, fonteiïort pour se distinguer le plus possible des majorités par la sincérité de leui foi et la dignité de leurs mœurs, comme pour mieux justifier leur raison d'être et réagir contre l'environnance qui menace de les étouffer 2. C'est là une très vieille constatation historique que chacun de nous peut faire aujourd'hui encore, au profit tantôt des Protestants, 'tantôt des Catholiques, selon les lieux et les moments. Dès lors,

1. Nous opposons ici protestantisme à jésuitisme sans prétendre dire que le catliolicisme de ce tenii)s-là fût tout entier dans le jésuitisme.

2. Cf. dans le Bullelin..., 1918, p. 219, une lettre d'Olivier-Dcsmont, devenu président du Consistoire de Ninjes (10 janvier 1815), adressée au révérend G. Smith sur la situation des églises réformées de France. Le passage suivant se réfère, d'après le contexte, aux années antérieures à 1775 : « Pendant les jours de persécution, le z'èle pour la religion demeurait inébranlable et les mœurs des persécutés, fruits de leur foi, étaient très pures. Le calme ([ui succéda à la tempête, vers la fin du règne de Louis XV, propagea la tiédeur et l'indifférence ».

il no nous semble pas (ixaj^ôr»'' de d'wr, (|ii(', (ImaiiL (jiichiiics aimôes, la vi(î s])iriLu(,'lle fut, dans vo. doiihlc milieu des Cliartrons et de I.a Housselle, d'une graiid(î inLensité, jnoeédant de la température de chaque âme. Avec ces deux caractères communs, la crainte de Dieu et la reconnaissance envers Dieu, il y avait pour chaque croyant des joies et des transes quotidiennes, (jui ])ercent dans îes documents du temps; des élans et des alïaissements, des espoirs et des doutes d'autant plus troublants qu'ils avaient moins le droit de se manifester extérieurement. Lo groupe de fidèles qui, de 1760 à 1789, se pressaient autour des pasteurs Gibert et Olivier, adorant « en silence» et croyant « avec fidélité)), sans trop dogmatiser, était en quelque manière représentatif de ce qu'il y avait alors de plus recommandable dans le pi-otestantisme français.

Conformément à l'idée d'une église fondée sur la foi au (Ihrist et sur l'indépendance à l'égard de toute autorité humaine, ce groupe, dont nous ignorons malheureusement l'ir^portance numérique, préparait l'avenir. — C'est toujours par - s minorités que se transmet à travers l'histoire le flambeau de la yni'.vilai lampada Iradunl.

Il est permis certes et d'ailleurs il est plus aisé de juger le protestantisme français sur l'extérieur, de proclamer ses torts, d'énumérer ses déficits, d'ignorer sinon de nier ses mérites et ses /"croyances, que d'entrer dans son esprit, de comprendre les raisons de sa durée, de chercher le secret de sa puissance sur les v^olontés qu'il anime. C'est à quoi pourtant nous nous sommes efl'orcé. Car écrire l'histoire d'une église en laissant de côté son âme propre, sa vie intérieure, la substance dont elle a vécu, équivaudrait à raconter les destinées d'un peuple sans vouloir connaître en même temps le- génie de ce peuple et sans mettre en lumière les ressorts ({ui l'ont fait agir : d'intérêt, de passion ou de gloire, de bas réalisme ou d'idéalisme latent.

Sous une forme moins violente et moins odieuse que celle des dragonnades, le clergé paroissial et conventuel continua la guerre contre l'hérésie en ne cessant de poursuivre per fas et nefas

l'abjuration des protestants qu'il rencontrait sur son chemina î L'une des raisons qui, en 1726, firent décider par l'autorité dio- icésaine l'édification d'une grande église paroissiale aux Chartrons, i ce fut le désir d'atteindre directement les Religionnaires de ce ' faubourg; désir que nous trouvons encore exprimé quand le projet de construction fut repris vers 1748 2. L'intendant Tourny ^; l'affirme explicitement dans un mémoire qui nous a été conservé : X « M. l'Archevêque qui voit avec douleur que la religion en souffre infiniment (de l'absence de toute église paroissiale en ce quartier), >t surtout en ce que les Huguenots, dont il y a beaucoup dans ce faubourg, n'y rencontrent point les occasions de s'instruire et de se convertir, a depuis longtemps supplié le Conseil (du roi) d'y pouivoir et est prêt d'y concourir en tout ce qui peut regarder son ministère.))^ De temples catholiques au faubourg des Chartrons il n'y en eut d'autres, avant la Révolution, que la chapelle des Etrangers sur le quai, la chapelle conventuelle des Carmes déchaux sise au voisinage de la rue Notre-Dame, et quelques autres de moindre importance.

Pour nous rendre compte des résultats acquis par la voie des abjurations pendant le demi-siècle où nous sommes confiné, nous avons à notre disposition les dossiers de l'archevêché où les actes de ce genre étaient assez soigneusement conservés ^. Que nous apprennent-ils ?

Que de 1753 à 1767, le Clergé obtint une trentaine d'abjurations, dont six furent consenties par des soldats et treize par des étrangers^; — de 1769 à 1781, une soixantaine, dont trois de soldats et onze d'étrangers^; — de 1782 à 1789, une quarantaine, dont quatre de matelots et quatorze d'étrangers". Au total envi- . ron cent-trente.

1. Cf. ci-dessiis, pp. 6 et 30, pour la phase qui suit iiumédiatement l'acle iW Révocation.

2. C'était l'église Saint-Louis, dont l'emplacement primitif avait été choisi au voisinage de la place Picard actuelle. Ce vocable fut transféré en 1790 à l'ancienne chapelle des Carmes des Chartrons. Quant à l'église Saint-Louis actuelle, elle n'a été construite qu'assez longtemps après, vers le milieu du XIX- siècle, sur un emplacement ^ tout voisin. j^

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