I. — LKS THÈOPIIII.ANTnniir'KS
L'esprit philosophique du xviir siècle se résume, comme on sait, dans trois grands noms : Rousseau, Voltaire et Diderot, qui personnifient trois tendances bica distinctes. Le premier et le second sont déistes; le dernier est nellement matérialiste. Le premier besoigneux,jalou]c, personnel, mystique, se tint toujours à côté du sentiment vrai; le second, riche et grand seigneur, fut surtout un démolisseur infatigable; le troisième, pauvre mais indépendant, conçut un plan complet de reconstitution sociale en prenant pour base la réalité matérielle. C'est <ie nos Jours qu'on est revenu à Diderot. Voltaire était plutôt l'homme des générations éclairées, hardies et sceptiques de la Restau i-ation. Rousseau a prédominé pendant toute la Révolution française; c'est sous l'influence de ses idées que la Convention
CATHEUINE THÉUT. 5<5
crut devoir légiférer en matière religieuse, décréter « Texislence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme » sur le rapport de Robespierre, le 18 floréal an 11 (7 mai 1794), et organiser ces cérémonies publiques qui amenaient un des collègues du rapporteur à lui dire : c Tu commences à nous ennuyer avec ton Être suprême, i Sous l'impression de cet état d'esprit général, des rêveurs allèrent chercher, vers 1794, rue Contrescarpe, une vieille folle, Catherine Théot (Théos, écrivaient ses admirateurs), qui avait longtemps prêché et prophétisé et qu'on avait enfermée à la liastille. Elle promettait l'immortalité du corps et annonçait qu'elle-même, à Fâge de soixante-dix ans, — et il s'est trouvé qu'elle est morte précisément à cet âge, — devait t rajeunir éclatante de fraîcheur et de beauté, dans l'opération miraculeuse de l'enfantement du Verbe divin, destiné de tout temps au salut du monde ». Elle avait organisé un culte mystique pour lequel elle était assistée de deux jeunes et jolies femmes appelées les éclaireuses, vêtues de blanc, le visage couvert d'un voile, etc. On l'accusa de conspirer contre la Repus blique, d'accord avec les rois étrangers et avec le pape, et on l'arrêta, ainsi que l'ancien chartreux dom Gerle, un de ses plus zélés partisans. Plus tard, on prétendit que c la mère de Dieu » avait été l'instrument secret de Robespierre.
En même temps d'ailleurs, l'idée religieuse s'affirmait d'une autre façon. Imbus du déisme de Voltaire et de Rousseau, des hommes de c sentiment » : Daubermesnil, député; Haûy, père du célèbre éducateur des aveugles; Chemin, Moreau, Mandon, fondèrent, en 1795, la Société des ThéophilanthropeSf qui avait pour but de satisfaire d'une manière élevée et philosophique aux prétendus besoins religieux des masses : ils croyaient que la religion doit jouer un rôle nécessaire dans l'État. Définitivement organisés en janvier 1797 (nivôse an V), ils prétendirent continuer l'œuvre des
Md rHf.lH'llll.\NTllllllPES.
Théof(nilro}ihiles, assoiialioiuoiileinporaiDe delà reconBa'hsnniîi! Je l'Élre suprême parla Convention. Dès 1776, il ensuit en Angleterre une œuvre liu m^me gcarc ; elle avait iot i^ïhe h Margnret slreel, à Londres, m litut^ie et stm grnnd prêtre le « prèLre de la Nalui-e >, UavJd Willkims, A Paris, les tln^opliilantliropes se rijunissaicnl uneTois par semaine pour entendre des exhortations momies, pour faire (les lediires pliilosopliiqucs, pour se livrer ù la méditation, pour c6\éhrcv In Utvinilû par des chiinls religieux : il a') avait, dans leurs suites de rt^unioa, ni images, ni synibules, Sous le Directoire, Lareveillère-Lépeaux leur fit obtenir la jouissance des principales églises de Paris : IVotre-Damt avait clé appelée par la commune le temple de la Raison; 1« autres églises reçurent des noms du môme genre : Saïnl- Élienne-du-Mont devint le temple de la pUlè filiale; Saint- Eustaclie, celui (/e i'ngrtcH/iHre; Sainl-Gervais, celui delê jeunesse; Saint-Jacqucs-du -Haut- Pas, celui de la bienfaisance; Saint-Laurent, celui de la vieillesse; Sainl-Merry, <:elui du cumineive; Saiiit-Nicolas-clus-Cliaïups, celui dl l'hymen; Sainl-Roch, celui dit génie; Saint-Sulpice, celui (te la victoire; Saint-Thomas-d'Aquin, celui de la paix.
11 y eut dans ces églises de véritables offices', trèssimples: on plaçait sur l'autel, suivant la saison, un panier de (leurs ou de fruits; au-dessus, étaient des tableaux portant des sentences morales, par exemple les suivantes : € Nous croyons à Dieu et A l'immortalité de l'âme >, « adorez l'être suprême, chérissez vos semblables >, < le bien est tout ce qui tend à conserver l'homme et à le perfectionner ». On proférait des prières vagueset sentimentales, on chantait des vers pris dans les œuvres des poètes classiques (à Londres, Wil-
1. Lea églises servaient en mime temps aux ctréiiiooies du calholiduM allion nalioDHl. ancienne église toostituUooDene utermentée.
raÊliPHILANTHROPES. :>i7
liams avait adopté le Paradis perdu d^t Miltoa et les Saisons de Thompson); puis on faisait silence et chacun méditait sur ce qu'il avait fait pendant la semaine qui venait de s'écouler. On célébrait avec un cérémonial particulier quatre fêtes : celle de Socrate, de saint Vincent de F'aul, de J.-J. Rousseau et de Washington.
Les théophilanthropes adoptaient les enfants nouveau-nés et leur donnaient des parrains; ils accompagnaient les mariages de cérémonies symboliques. Les a directeurs du culte » portaient une tunique blanche, serrée a la ceinture par une écharpe tricolore.
Daubermesnil. lui, pour les réunions des Ihéoandrophiles qu'il avait organisées rue du Bac, avait fait un vrai rituel; au milieu de l'appartement, sur un trépied, était un brasier dans lequel, en entrant, chacun jetait un grain d'encens. On faisait même à Dieu, figuré parle feu perpétuellement entretenu, des offrandes de fruits, de sel et d'huile. Tous les neuf jours il y avait un jour de repos, car les réunions étaient quotidiennes; les jours de grande fête étaient solennisés par des danses.
Les Ihéophilanlhropes, qui prétendaient pratiquer le culte de la religion naturelle, n'eurent bientôt plus que trois églises à leur disposition ; un arrêté des Consuls en date du 4 octobre 1801 leur en enleva l'usage. Leurs réunions furent désormais interdites et ils finirent par s'éteindre dans Tobscurité.
En 1882, un des grands dignitaires de la franc-maçonnerie française, M. Décembre-Alonnier*, et plusieurs de ses amis ont jugé utile de « réveiller » la théophilanthropie. Us inscrivent en tête de leur programme la croyance t en
1. Proprement M. Décembre, qui a ajouté à son nom celui de son ancien collaborateur Alonnier; c'est la môme situation que pour MM. Erckmann et Chatrian.
5i8 THÊOPHILÀNTBROPiiS.
l'existence d'un Être suprême et rimmortalité de TAme i d prétendent repousser « absolument le cléricalisme mm quelque forme que ce soit » ; mais pour eux c Pètre » prème > n'est, disent-ils, qu'une c expression indiquant le principe primordial de l'Univers > qu'on l'appelle c Halièie, Nature, Dieu, etc. ». lis recommandent à leurs ad^la d'éviter toute discussion sur les conceptions théologiqiiei « qui ne sont bonnes qu'à fomenter les divisions et les haines ».
Entre eux, les théophiianthropes s'appellent c frères » car la c Fraternité » doit être le but permanent de leurs efforts; leurs réunions sont privées et Ton n'y est admis que sur lettres d'invitation; les t directeurs du culte » portent m ruban moiré à la boutonnière. Chaque sous-comité local (le comité central est à Paris) comprend un président, deux assesseurs, un lecteur, un trésorier et une dame bospiUlière. Les fêtes dont la célébration est recommandée soot celles de la jeunesse en mars, des époux en juin, de la patrie le 14 juillet, de la vieillesse en décembre. La secte compte, paraît-il, actuellement en France, 400 sous-comités provinciaux et plus de 85000 adhérents.