LES PIÉTISTES ANGLAIS, L'ARMÉE DU SALUT
Le piétisme anglais est très propagandiste. Qui n'a rencontré, dans les villes d'eaux et dans les stations thermales^ en chemin de fer, dans les hôtels ou dans les restaurants, des jeunes filles ou des clergymen adolescents empressés à semer sur leur passage des brochures, des évangiles ou des petits papiers contenant des prières ou des citations de la Kble? Il y a mieux : on a organisé en Angleterre, entre jeunes gens et jeunes iilles, des c ligues de pureté »; il y en a trois principales : V Alliance de la pureté sociale^ à Londres et à Oxford; Y Armée de la croix, qui compte douze cents membres parmi les mineurs deDurham ; la Société de pureté de VÉglise anglicane, patronnée par Tarchevéque de Cantorbéry, qui a son journal et qui fait beaucoup de conférences publiques. Ces sociétés, qui se déclarent d'ailleurs indépendantes de toute idée religieuse, sont formées d'hommes et de femmes, de garçons et de filles; elles prétendent d'abord imposer aux deux sexes le respect réciproque, élever pour ainsi dire à la hauteur d'un sacrement l'usage des rapports sexuels, combattre la € gangrène de corruption qui change en foyer de pestilence ce qui devrait n'être que l'expression matérielle de l'attachement » ; elles veulent , de plus, combattre toute réglementation de la prostitution que leurs orateurs appellent « l'organisation du vice ». Une dame, qui paraît jouer un rôle important dans ces associations, est venue il y a trois ans à Paris et je l'ai entendue expliquer le système devant un auditoire choisi. C'était un curieux amalgame de science et de piétisme que ce discours; il commençait par cette étrange question : « L'être humain a-t-il été créé par Dieu ou par le diable? >» La discussion qui
âii L OeUVRI:; Dt MAC-ALL.
a suivi n\i pas été moins bizarre, el pendant que j*écouUds discourir gravement, à grand renfort de termes médicaux, ces dames et ces messieurs qui racontaient leurs propres impressions et les tentations de leur jeunesse, je pensais à la profondeur du vice que nous ont révélé des scandales récents en Angleterre et je regardais à travers la fenêtre, les arbres et les fleurs du jardin qu'illuminait un joyeux soleil d'avril et au milieu desquels circulaient une demi'-douzaine de poules insoucieuses des moralistes, des cuistres et des dévots de toute espèce.
Ce sont les Anglais qui sont les plus acharnés à celte chasse des âmes. Quelquefois, le soir, dans certaines raes, on voit un homme d'allures modestes s'approcher et glisser furtivement dans la main d'un passant un petit papier où l'on peut lire quelque chose comme ceci : c Allez i tel endroit; des amis désirent vous parler de Jésus -Christ i. 11 s*agit de l'œuvre de M. Mac Ail, qui porte le titre spécial de « Mission évangélique parmi les ouvriers de Paris ». M. Mac Ail, pasteur anglican, était venu à Paris en 1871, après la Commune; ému de l'état matériel el surtout de Tétat moral de la grande cité, il résolut de quitter son pays et son ministère pour se consacrer à révangélisation des classes ouvrières françaises. 11 fonda des écoles du dimanche, organisa des prêts de hvres el ouvrit des salles de réunion sur divers points de Paris : on en complail dix-sept en 1876, mais le nombre en a beaucoup diminué; il n'y en avait déjà plus que cinq en 1880; il est vrai que des essais du même genre ont été tout aussi infructueusement tentés en province, à Bordeaux notamment. Le scénario est toujours le même ; on entre dans une boutique ou un hangar, faiblement éclairé; on prend place sur des bancs de bois ou des chaises de paille; une bonne femme distribue de petits livres, généralement
L'ARMÉE DU SALUT. &i5
des c portions » de l'Écriture; on chante des cantiques; un monsieur habillé de noir fait un sermon assez banal, sur Jésus-Christ, le salut, etc.
Une Écossaise, miss Howard, avait organisé rue Monsieurle-Prince, 14, une réunion de ce genre à l'usage des étudiants. J'ignore ce qui en est advenu.
La plus bizarre des œuvres de ce genre et celle qui a fait le plus de tapage est certainement Y Armée du saltU. Le centre de ses opérations à Paris est au numéro 187 du quai Valmy. La salle de réunion est un de ces vastes halls comme il en existe beaucoup à Paris; un grand rectangle avec des tribunes sur les côtés et une estrade dans le fond; seulementon a mis sur Testrade des gradins, et on a décoré les murs d'écussons noirs, bleus, rouges ou dorés, où sont peintes de pieuses sentences et les armes de la société, les lettres S F (sang et feu : le sang de Jésus-Christ, le feu du Saint-Esprit). Vers huit heures arrivent les habitués : quelques hommes, vraisemblablement de petits commis ou des hommes de peine, des femmes et des filles d'âge moyen, généralement blondes et laides, et des enfants du quartier que leurs parents envoient là, sans doute pour les empêcher de vaguer, par le froid et le mauvais temps, sur les berges du canal. Le « service » commence à huit heures et demie; les € soldats 9, reconnaissables à leurs cravates rouges et aux lettres S F brodées en argent au collet de leurs vestes, de leurs paletots ou de leurs corsages, montent sur l'estrade et prennent place sur les gradins. Arrivent les « officières » qui ont simplement au cou une broche avec l'inscription Salvalion Army; elles portent le costume peu élégant que l'on sait : jupe et corsage plats, gris noir bordé de rouge; col de chemise raide et rabattu, chapeau de paille; elles sont laides, grandes, blond fadasse, avec les yeux rouges; leurs pieds et leurs mains sont énormes
viNsoN. — Religions actuelles. 35
:m réunions riK sanxtikication.
(il loin à l'ail diipoui'vus de giâce. L'une des femmes prenJ ta |iarcil6, puis on chaale un cantique; une aulfe feniiih: jiuile et l'on chante encore; puis c'est te tour d'un homme et ainsi de suite : tous ces gens ont un accent étranger. De . temps en temps on lit et on commente un passage àa Nouveau Testament. La rétmion se termine par l'annonce d'une t réunion de sanctification » pour le vendredi suivant. Pour être admis à ce trenre de ri^union, il faut avoir une cai'le de t lonveili »; j'en obtins une cependant sans difficulté, parce que j'avais servi d'interprète à ces dames eo leur souillant ta traduction française des mois ao^t dont elles agrémentaient leurs improvisations. Cette ctrle est un morceau de carton mince mesurant environ 10 centimètres sur 6; au verso est un extrait du plan de Paris contenant le n* 187 du quai Valmy et ses aboutissants; au recto.quiest leinlenrose, se lisent les inscriptions suivantes: