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CHAPITRE II

LES RELIGIONS DE l'INDE

Védisme. — Brahmanisme. — Ëcoles philosophiques. — Vichnouvisme. —

Çivaïsme. — Sikhs. — Réformateurs.

Le livre le plus ancien qui soit parvenu jusqu'à nous est certainement le Féda, ou plus proprement le Rig-Vêda (rortljographe scientifique est Rg-vêda), Ce vieux recueil d'hymnes en langue sanscrite nous fournit les seuls renseignements authentiques que nous possédions sur les mœurs, le langage et la vie de nos ancêtres, sur ces Aryas dont les descendants ont rempli successivement TAsie occidentale et l'Europe tout entière. On a beaucoup discuté sur Tàge de ce respectable monument des temps passés, sans pouvoir en déterminer avec précision la date. La plupart des hymnes du Rg-Vêda ont été composées, affirment les auteurs les plus compétents, dans le bassin de l'Indus, et ceux qui les chantaient, ou leurs pères, étaient venus du nord-ouest. Le Vêda a été beaucoup étudié en Europe; en France, particulièrement, il faut citer les noms de MM. Langlois, Emile Burnour, H. Chavée, Girard de Riallc, J. Darmesteter, A. Barth et surtout Abel Bergaigne.

M. Bergaigne (La religion védique^ Paris, 1878-1883,

PHÉNOMÈNES MÉTÊOKOLOGIQUES 5S

3 vol. in-8) s*est proposé d'indiquer le ciractère général du culte ancien des Anas, non dans la suite de son développe* ment historique, mais tel qu'il résulte de l'étude générale et systématique des hymnes du Rg-Véda. Le savant professeur n'affirme point d'ailleurs que la religion ainsi résumée ait jamais eu une existence oflicielle ; qu'elle ait été conçue sous la forme où elle se révèle à lui dans la conscience des vieux prêtres indo-européens; il veut seulement donner une image fidèle de l'ensemble des idées qui sont répandues à travers les vieux chants de nos ancêtres.

Selon M. Bergaigne, la religion védique se manifeste par des cérémonies ou plutôt par des sacrifices dont le but, dont la portée est évidemment, sous la forme d'un culte naturaliste, la reproduction en effigie de ce qu'on souhaite voir arriver dans la réalité. Ces pratiques, communes à la plupart des peuples primitifs, sont conservées chez des nations dont la civilisation est fort avancée ; on peut y rattacher par exemple i l'envoûtement > du moyen âge. Le sacrifice védique avait pour objet d'assurer le maintien de l'ordre naturel du monde, de provoquer les phénomènes météorologiques, de hâter la production de ces phénomènes et surtout de la pluie fécondante et bienfaisante. On prétendait faire tomber la pluie, en réalisant, pour les représentations terrestres des eaux du nuage et de l'éclair, les conditions dans lesquelles réclair détermine l'épanchement de la pluie.

Mais les phénomènes, dont on voulait assurer ou provoquer le retour, sont de deux espèces principales : ceux qui accompagnent le lever du soleil, ceux qui accompagnent la chute de la pluie après une longue sécheresse. Ces phénomènes, assimilés à des actes de la vie terrestre, sont réalisés par des personnages mythiques qu'on a sexualisés par un anthropomorphisme ou par un zoomorphisme inévitable et naturel. On y a distingué des éléments forts, puissants,

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redoutables, mâles par conséquent, et des éléments femelles, c'est-à-dire doux, faibles et bons. Les éléments, mâles sont d'une part le soleil, de l'autre l'éclair; et les éléments femelles l'aurore et la nue (ou plutôt les aurores, les nues) et par suite les eaux qui en découlent, car, dans les conceptions des peuples primitifs, l'idée féminine entraîne, par une sorte de compensation, celle de pluralité. Les éléments mâles sont figurés par l'oiseau, le cheval rapide parfois ailé, le taureau robuste, le veau mugissant; les éléments femelles empruntent la forme de la cavale fugitive ou de la vache nourricière et féconde. Celle représentation, logiquement suivie dans le développement des phénomènes, produit une série d'actes naturels tels qu'unions sexuelles normales, amours ardentes, incestes, naissance, paternité et filiation; comparaisons souvent irrcgulières et paradoxales, comme celles de la phrase : « le fils a engendré ses mères >, appliquée à réclair qui précède la pluie alors que d'autres fois au contraire il brille et coiirl au milieu des eaux du ciel débordantes dont il paraît être l'enfant.

Le sacrifice,*si ce mol esl bien exact, consiste toujours dans une offrande exposée, et dans l'absorption de celte offrande parle feu. Le feu est Télément mâle; l'élément femelle est le lait, le beurre, la liqueur spiritueuse du sôma^. Les rites ne sont pas seulement la reproduction exacte de ce qui se fait dans le ciel; ce sont en réalité les mômes phénomènes accomplis pour ainsi dire en réduction, mais dans des con-

1. Le 8Ôma était une liqueur végétale; les Ëraniens, par une mutation phonétique normale, rappelaient hom. On a dit qu'on la tirait de V Ascl épias gigantea, mais cette affirmation est contestée. Des explorateurs ont entrepris, pour retrouver la vraie plante, des recherches encouragées par le gouvernement anglais de Tlnde et par le gouvernement russe de TAsie centrale. La détermination exacte du sôma permettrait de reconnaître avec quelque précision l'habitat et la région des migrations antiques des Âryas. La liqueur était sans doute une sorte de bière fermentée, très alcoolique.

FEU, PLUIE, ANCÊTRES hb

ditions identiques et avec les mêmes éléments. Le Teu qui sort du bois frotté par un autre bois y était caché, y avait été enfermé par la pluie qui a fait croître ce bois et qui apportait l'étincelle de la foudre céleste. Le beurre, ainsi que le lait d'où on l'extrait, n'est qu'une forme de l'eau céleste bue par les vaches aux sources naturelles ; c'est pourquoi les nuages qui contiennent la pluie sont de tout point comparables aux vaches laitières.

Le feu, ajoute M. Bergaigne, joue un rôle encore plus considérable dans la mythologie védique. Les hommes euxmêmes ne sont pour ainsi dire que l'incarnation du feu céleste sans cesse redemandé aux éléments naturels où il est également renfermé ; la preuve que le feu est le principe de la vie, c'est que les cadavres sont rapidement refroidis. Le feu du foyer domestique est le véritable ancêtre, le maître de la maison, le prêtre par excellence ; c'est ainsi que d'anciens noms du feu, Angiras, Vaçichihay Atrij et tant d'autres, sont devenus les noms de personnages qu'on a considérés comme les premiers ancêtres et les premiers prêtres de l'humanité. C'est ainsi qu'emportés par le feu auxquels on les a rendus en les brûlant après leur mort (les premiers Aryas enterraient leurs cadavres), les ancêtres revivent' dans l'espace et président aux phénomènes décrits et redoutés, sous le nom de pitr « pères, mânes, etc. ».

Le rôle que remplissent ainsi les ancêtres devient identique à celui des dieux, des sacrificateurs célestes qui fon en grand là-haut ce que nous essayons de faire en petit icibas. Mais cette conception des < dieux » est certainement secondaire; l'idée primitive était de regarder comme des dieux, c'est-à-dire comme des personnages vivant sous une forme extra-terrestre, les éléments mâles et les éléments femelles des phénomènes célestes : le feu, Agfnt, le premier de tous; le sôma^ feu liquide, feu terrestre dissimulé ; l'aurore ;

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Teau ; etc. Ces personnages avaient des formes diverses suivant répoqiie, le moment, l'endroit et la manifestation des phénomènes. Plus tard, il y a eu, par un travail naturel de l'esprit, un dédoublement de ces personnages en un élément passif ou produit, le phénomène hii-méme, et en un élément natif ou producteur, le dieu qu'on prie et qu'on vénère. Ces dieux se classent par ordre d'importance; il se fait un travail de spécialisation : voici Indra, le dieu suprême des Vèdas. M. Bergaigne n'hésite pas à identifier Indra lui-même au soleil ou à l'éclair, ou plutôt à l'élément igné universel. Mais il affirme qu'Indra a été plus rapidement et plus absolument séparé de son élément originel : tandis qu'Agni et Soma ne sont qu'accidentellement, en tant que soleil ou éclair, considérés comme les héros vainqueurs de la sécheresse et de la nuit, comme les conquérants des eaux et les ravisseurs de l'aurore; Indra est devenu le maître qui fait lever le soleil et qui ouvre avec l'éclair les nuages où sont renfermées les eaux bienfaisantes. Si d'ailleurs ces eaux ont été renfermées, si la lumière de l'aurore a été retenue, c'est évidemment par une puissance malfaisante; on a mis par méchanceté les eaux dans une caverne, on a retenu les vaches célestes dans une étable, on a emprisonné l'aurore. De là, la conception dualiste du bien et du mal, des êtres bienfaisants et des êtres malfaisants; Indra est le chef et le type des premiers. Les seconds sont les démons, les Panis^ Çtichnay Vala et surtout Vrtra, Entre ces puissances rivales, la guerre est perpétuelle; le Rg-Vêda célèbre sans cesse la victoire d'Indra sur Vrtra. Indra est ami de la foudre; il est favorable anx humains qui lui offrent le sôma par l'intermédiaire des ManilSf pi^li*0$ guerriers ou des RbhuSy prêtres artisans.

A c6té d*lndni, secondairement à lui si l'on veut, il est d^autres ém\\^ puissants aussi, mais d'un caractère divin plttR spécial î \n K\\m\ collectifs, les Acvins, les Adilyas, les

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AsuraSy les dieux isolés Pardjany a y Rudra^ SaviU\ Ivachtr^ Vichnu, etc. Agni est l'allié d'Indra; les Açvins sont des divinités pacifiques, bienveillantes (on en a fait plus tard les médecins célestes) qui traversent le monde sur leur char d'or élincelant, guérissant les malades et les infirmes, distribuant la fécondité. Les autres dieux ont aussi leurs domaines : Pardjanya, personnification du nuage, est le dieu père qui verse à flots la semence fécondante ; c'est aussi le père irrité qui lance la foudre sur la terre et tue les méchants. Rudra, qui représente le ciel ou les nuages, est le gardien du sôma, du breuvage vivifiant; il est armé de Tare qui lance la flèche de foudre et, grâce à la liqueur prérieuse dont il a la garde, il est, quand il est bien disposé, le meilleur des médecins. Les Asuras, devenus plus tard les ennemis des dieux, ne sont encore à la période védique, comme ils le sont demeurés dans la religion de Zoroastre, que des dieux souverains et bienfaisants. Les Adityas, rois et gouverneurs du monde, régulateurs des jours et des nuits, sont surtout vénérés sous les formes de Mitra et de Varuna. Mitra, devenu si grand dans la mythologie post-zoroastrienne, est, aux temps védiques, comme Varuna, un dieu céleste, une personnification du ciel. Entre autres dieux védiques, il faut citer encore Dyu, le jour, le ciel lumineux; VichnUy allié d'Indra, préparateur du sôma qu'il a apporté en trois pas dans les trois espaces (son domaine propre, le ciel et la terre); Pûchan^ dieu de Tagricullure et du pâturage, etc.

Je ne suivrai pas M. Bergaignc dans lés détails qu'il ajoute à son étude relativement à la morale des vieux Aryas. E me parait plus opportun de laisser le lecteur tirer luimême du résumé ci-dessus les conclusions qu'il comporte. Je ferai remarquer seulement que M. Bergaigne avoue qu'il a fait une œuvre de réaction contre les procédés d'interpré-

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talion généralement adoptés, procédés qui lui paraissent trop empiriques ou trop empreints d'une tendance a priori. Mais d'autres adressent presque le même reproche à M. Bergaigne; pour ceux-ci — et je crois qu'ils ont raison en ce point — le Vêda n'est point un livre populaire mais un ouvrage pour ainsi dire sacerdotal, une compilation de chants déjà remaniés ou dont les auteurs ne comprenaient plus exactement le sens des aniiques formules religieuses : de là sans doute des confusions de personnages, des altérations de textes qui contribuent à rendre encore plus difficile l'explication des hymnes et l'analyse de la doctrine religieuse ancienne. Sous ces chants obscurs, sous ces appellations sonores, sous ces formules déjà vieillies, se cachait t une sorte de gnose inaccessible au vulgaire », mal saisie même de la plupart des initiés.

On a dit plus encore : on a affirmé que les hymnes védiques reconnaissent un caractère absolu aux dieux, même à ceux qui, comme Agni et Soma, sont tellement liés à des objets sensibles qu'on les confond souvent avec eux. Ce caractère ne serait-il manifeste que dans un seul passage, cela suffirai! pour donner le droit de conclure qu'il y a dans la mythologie védique autre chose que de l'anthropomorphisme ou de l'animisme, qu'il y a la Irace de notions transcendantes, la preuve d'une conception divine provenant de la raison pure. Pour ma part, je trouve ce raisonnement inexact et excessif; il me semble que ce sont précisément les auteurs de ces dernières propositions qui font de Va priori. Sans doute, il est peut-être déraisonnable de nier ce qui n'est pas littéralement dans le Vêda, mais il est encore plus déraisonnable de l'affirmer; et, en tout cas, un détail ne prouve généralement rien contre l'ensemble. Or, l'ensemble du Vêda, œuvre relativement récente et très remaniée, je l'accorde, comme toutes les compilations, mais pourtant fixée à un

£TTMOU)GIES M

moment donné (et c'est justement par ces remaniements que s'expliqueraient les données métaphysiques qu'on croit y retrouver), présente une religion essentiellement naturaliste, animiste. ou anthropomorphiste. Il suffirait presque, pouf s'en rendre compte, de chercher quelques étymologies : linguistiquement, philologiquement, que veulent dire Indra, Agni, Soma, Varuna, Vichnu, Mitra, Rudra, par exemple? que signiûent originairement les mots déva c dieu » et asura c démon > dans la mythologie indienne moderne?

Indra vient de ind c gouverner », ou de indh c brûler » ; on en rapproche indu c liqueur du sôma > et indriya < se* mence ». Agni, c'est ignis c feu ». Sôma vient de la racine su € engendrer, exciter ». Varuna (grec ovpoo^oç, le ciel qui enveloppe) vient de la racine vr t couvrir, entourer, cacher ». Vichnu se rattache, dit-on, à viç « pénétrer i^.Mitra^ proprement c ami, allié », dérive de mid c être onctueux, favoriser, aimer ». Rudra est formé de rud < couler, pleurer ». Asura, de asu « souffle, vie », n'est point du tout le contraire avec a privatif de sura « celui qui brille, dieu » comme disent les Indiens modernes. Dèva « dieu » est aussi € celui qui brille » : cf. div « briller », diva < l'air, le ciel », dyu € briller », latin dies. De dyu dérive dyâus-pitar « le père étincelant, le ciel », prototype du Jupiter latin.

Hoc iublime candens quem invocant omnes Jovem ;

les exemples de ce sens de Jupiter ne manquent pas :

Manet sub Jove frigido

Venator,

dit Horace ; en prose d'ailleurs on emploie couramment des expressions telles que sub dio a sous Jupiter, sous le ciel » pour rendre notre c en plein air ».

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