BRAHMANISME
A mon avis, la métaphore est restée longtemps transparente ; de là ces confusions entre Agni c feu i> et le dieu il ^ni. Comme l'a si bien dit M. René Ménard, « on ne s'offensait pas plus des mille hymens de Zeus ou d'Aphrodite qu'on ne dirait que l'oxygène est un débauché parce qu'il s'unit à tous les corps >. Pourtant, avec la suite des temps j l'allégorie fut oubliée; les descendants des Ai7as établis dans le Décan, sur les rives du Gange, au sud de l'Himalaya, ne comprirent plus bien le sens des hymnes védiques fidèlement transmises de génération en génération par la tradition orale, parfois si scrupuleuse chez ceux qui ne savent pas écrire. Néanmoins, la langue se modifiait ; les formes grammaticales mêmes changeaient. D'où la nécessité d'une explication, d'un commentaire, d'une traduction du vieux texte ; à côté des « mots t de la prière, du mantra, il se développa peu à peu une tradition complémentaire de plus en plus enrichie, allongée et variée suivant les réijions et les tribus. Les conditions d'existence des néo-Indiens devaient être naturellement changées; leur séjour prolongé et paisible dans les contrées fécondes qu'arrosent les affluents des deux grands fleuves en avait fait une population sédentaire et agricole; la propriété individuelle ou plutôt familiale succéda à la propriété collective; certains membres de la Tribu furent désormais entièrement absorbés par le travail de la vie quotidienne; le culte commun n'était plus possible. C'est alors sans doute que la société s'organisa, se hiérarchisa, et que les castes prirent naissance : chefs, prêtres, agriculteurs, voilà les trois divisions naturelles et primitives. Plus tard, les progrès de la civilisation amenèrent la formation d'une caste inférieure, les serviteurs, les artisans, les manœuvres. Telle est la société dont les lois de Manou, qui paraît avoir vécu vers le V siècle avant notre ère (s'il a réellement existé un personnage, un compilateur de ce nom) formaient l'un des codes
CASTES, LIVRES AELIGIEUX 61
régionaux; tout repose sur la distinction absolue des castes : kchatryasy rois, princes, guerriers; brahmanas, prêtres et savants; vdiçyas^ industriels, commerçants, agriculteurs ; çûdraSy artisans et serviteurs. Les brahmatïas ou t brames > conservaient seuls le dépôt sacré des traditions déjà si nombreuses que leur étude et leur conservation suffisaient à occuper toute la vie d'un homme. On avait distingué depuis longtemps déjà le mantray le texte des hymnes, le brâhmana, le rituel ou formulaire, et Vupanu chculy le développement ou commentaire; il fallait distinguer aussi la révélation, la tradition directe qui donnait les explications complémentaires, la çruti, et la tradition indirecte, la smrtiy qui complétait à son tour les explications de la çrxUi : la première était censée d'origine divine, la seconde pouvait être l'œuvre des hommes.
A côté du Bg-Véday on révère trois autres livres sacrés, qui ont également reçu le nom de vêda (ce mot vient de vid f savoir >, cf. le grec ol8a), le sâma-vêday le yadjur-vèda qui est double (il y a en effet le yadjur-vêda blanc et le yadjur-vêda noir), et Valharva-véda, le plus moderne de tous et celui dont l'authenticité est la moins certaine. Le Sâma peut être considéré comme une recension, comme un abrégé du Rg. Chaque recueil d'hymnes, chaque samhitâ, a ses brahmanas particuliers ; le Bg-vêda en a deux et le Sâmavéda huit.
Les brahmanas y antérieurs aux upanichadSy indiquent un état religieux transitoire : ils sont destinés à expliquer l'emploi de certains manlras^ à justifier la récitation de tels ou tels vers suivant le but qu'on veut atteindre, à rappeler les formes du sacrifice ; le tout est mélangé de légendes et de récits mythologiques. Plusieurs de ces traités portent le nom d'Aranyakas « composés dans la forêt >; est-ce une allusion à une époque de la vie aryenne? cela veut-il dire
M BBAHMÀNISME
que c'est là une œuvre de pénitents? Quoi qu'il en soit, la doctrine des Brâhmanas semble impliquer la croyance à une vie future ou plutôt à une permanence de Texistence au delà du corps, à la récompense ou à la punition inévitable des actions accomplies ; le rituel est surtout relatif aux sacrifices. Aux offrandes de beurre et de sôma de Tépoque védique on avait ajouté des offrandes de victimes. Quand le feu fut devenu dieu, Tanthropomorphisme exigeait qu'on ne le nourrit plus seulement de beurre ou de liqueur végétale, mais aussi de viandes, de chair animale et peut-être humaine, nus tard, le sacrifice n'eut plus pour objet unique de fournir aux dieux leur nourriture journalière ; on en arriva à désirer leur être agréable pour obtenir leurs faveurs ; puis, par une exagération d'idéalisme ordinaire à tous les esprits religieux, la* puissance devint absolue : ce ne fut plus une faveur qu'accordaient les dieux, ce fut une obligation i laquelle ils ne pouvaient se soustraire. Plus tard encore^ les dieux en viennent à redouter l'effet de certains sacrifices qui pouvaient donner aux hommes des pouvoirs extraordinaires et irrésistibles. On croyait par exemple qu'un açva-midha complet et régulier, c'est-à-dire le sacrifice de cent chevaux exécuté suivant toutes les formes, pouvait rendre égal à Indra, c'est-à-dire au prince des dieux, l'auteur même du sacrifice. Aussi était-il naturel que les dieux, menacés dans leurs privilèges, se montrassent parfois jaloux des hommes et lissent tous leurs efforts pour empêcher ou pour troubler les sacrifices. Qu'était-ce en effet que les dieux, sinon des créatures mortelles parvenues au rang suprême par leurs mérites et leurs austérités? On en était arrivé déjà, d'une part, à offrir aux dieux des choses très peu nourrissantes» des fleui*s, des objets inanimés, et de l'autre à développer l'idée subjective du sacrifice à ce point que la souffrance physique, les privations de nourriture, l'immobilité dans la