INCARNATIONS, LÉGENDES
sa triple manifestation, dans le gouvernement des choses humaines. Cette immixtion dans nos affaires du dieu créateur, protecteur ou rénovateur, ne peut avoir lieu d'une manière efficace que par l'intermédiaire d'organes analogues à ceux qu'on observe dans le monde matériel. De là ridée de la descente sur la terre, avalâra^ de l'émanation partielle, de l'incarnation d'une personnalité divine sous une forme humaine ou animale. On cite un nombre très considérable d'incarnations de Brahmâ, mais surtout de Yichnu et de Çiva. Les purânas, ces évangiles du brahmanisme, ont surtout pour objet de célébrer et de raconter les incarnations, les descentes sur la terre de Yichnu et de Çiva; ils exposent en même temps les généalogies des dieux et l'histoire légendaire des vieux royaumes de l'Inde; on y trouve aussi très probablement des arrangements littéraires de contes populaires antiques.
Parmi ces mythes, ces légendes, ces fables, si l'on veut, il est de très intéressants récits qui devraient être connus de tout le monde, celui^ par exemple, qui exposa la manière dont fut produite l'ambroisie. Les dieux, dêvas^ vinrent un jour supplier Yichnu de les aider à vaincre à jamais leurs ennemis. Yichnu leur conseilla d'user de ruse, de paraître faire la paix avec leurs adversaires et de les inviter à se joindre à eux pour baratter la mer de lait : les produits de cette opération devaient être équitablement partagés entre les deux camps. L'accord conclu, on jeta dans la mer des herbes médicinales de toute espèce; Yichnu y descendit sous la forme d'une tortue; on plaça sur son dos le mont Mandara pour servir de baratte, et pour corde, on prit le grand serpent Vâsuki ou Adiçêcha : les dieux tenaient la queue et les démons la tète ; ceux-ci étaient incommodés par les flammes que lançait le monstre dans l'ardeur du mouvement. De la mer de lait sortirent successivement la vache
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Surabhi ou Kâmadhênu qui donne tous les biens, la déesse de l'ivresse VarunC, l'arbre Pâridjâta qui accorde tout ce qu'on lui demande, les quatre danseuses célestes, la lune aux frais rayons, un poison violent que Çiva avala et qui se fixa dans sa gorge teinle dès lors en bleu foncé. Puis apparurent le sage Dhanvantara tenant dans sa main une coupe pleine du breuvage qui donne l'immortalité (l'ambroisie, amrta)y et la belle déesse Çrî, femme deVichna. Pendant que les dieux rendaient hommage à la déesse, les démons s*emparèrent de la coupe précieuse, mais Vichnu, se métamorphosant en courtisane c Môhini t> séduisit les ennemis des dieux et permit à ceux-ci de reprendre l'ambroisie. Ils s'empressèrent de la boire seuls; deux démons, Râhu et Kêtu, qui s'étaient glissés parmi eux y goûtèrent aussi, mais dénoncés parle soleil et par la lune, ils eurent la tète coupée avant que la liqueur de vie ait pu descendre plus bas que leur cou : ces tètes, désormais immortelles, figurent au ciel parmi les planètes. Irritées contrelesoleiletlalune dont elles cherchent sans cesse à se venger, elles réussissent quelquefois à les surprendre et à les avaler, ce qui cause les éclipses. Les légendes de Râma et de Krchwa sont également populaires dans rinde. La première, exposée dans le Râmâyana, raconte comment Vichnu s'incarna en Râma, fils aîné du roi d'Aoude Daçaratha; comment, poursuivi par la jalousie d'une des femmes de son père, il se retira dans les bois avec son frère Lakchmana et sa femme Sîtâ; comment Sîtâ fut enlevée par le Râkchasa^ géant à dix tèles, Râvanay roi de Lanka (Ceylan); comment Râma se mit à la poursuite du ravisseur; comment il prit pour alliés sur sa route les singes commandés par Sugrîva et Hanumân, et les ours commandés par Dhûmra; comment il construisit un pont à Râmêçvara; comment enfin il massacra tous les Râkchasas et reprit sa femme, et comment celle-ci, soupçonnée, prouva
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sa vertu par répreuye du feu. Quant à Krchna, autre incarnation de YichitUy dont les Jacolliot et autres savants de fantaisie écrivent le nom Chrisina pour en faire le prototype du Christ, son histoire est racontée dans le Bhâgavatapurâna, traduit en français par Eugène Burnouf et par M. Haovette-Besnault. Sa naissance fut miraculeuse : son oncle Kansa, à qui un prophète avait prédit le sort de Laïus ^ avait emprisonné sa mère Dèvakt, et pris toutes les précautions imaginables pour Tempècher de venir au monde ; plus tard, il fit massacrer tous les enfants mftles : les dieux sauvèrent miraculeusement le jeune Krchna. Élevé loin de la demeure de Kansa, il défit trois monstres terribles et vécut quelque temps parmi des bergères qui en devinrent toutes amoureuses. Il revint à Mathurâ, tua son oncle et mit son père sur le trône. Krchna eut, dit-on, soixante mille femmes et dix-huit mille enfants seulement. 11 pénétra dans le paradis d'Indra, battit les dieux et emporta l'arbre sacré Pâridjâta. Il fut accidentellement tué par un chasseur.
L'aventure de Çakunlalâ nous est familière. Fille de la courtisane céleste Ménakâ et du pénitent de race royale Viçvâmihaf dont les austérités effrayaient les dieux, elle fut recueillie et élevée par Termite Kanva; égaré à la chasse, le rof de Hastinapuri, Duchyanta, la rencontre, lui promet le mariage et la séduit. Abandonnée et mère d'un fils, Bharata, qui deviendra l'un des plus puissants monarques de la péninsule, elle se met à la recherche de son mari, qui refuse de la reconnaître; mais le ciel et la terre, témoins du serment solennel fait par Duchyanta dans la forêt, viennent au secours de la jeune femme. J'ai résumé ci-dessus la version tamoule, beaucoup moins connue en Europe que les versions septentrionales, où Çakunlalâ doit se faire reconnaître au moyen d'un anneau qu'elle perd en se baignant et qui est heureusement retrouvé par un pécheur.
El la touchanle histoire de Na\a et de Damayanli? NaZa, roi de Nichada, perd au jeu son royaume et tous ses biens; errant dans les bois avec sa fidèle épouse, il l'abandonne endormie sous un arbre; défiguré à force de fatigues et de souffrances, il finit par devenir cuisinier dans un palais où sa femme a été prise comme dame d'honneur. Touchés de sa pénitence, les dieux lui rendent sa beauté première, sa femme, sa fortune et son trône. Mais je m'arrête, car il faudrait tout citer : Indra, séducteur d'Ahalyâ, femme du pénitent Gâutama, maudit par lui et puni par l'apparition sur son corps de mille pudendum muliebre; — Vichnu, incarné sous la forme du nain Yâmana pour humilier l'orgueil du roi Mahâbali, lui demandant la concession de trois pieds de terre, et mesurant du premier pas la terre, du second le oiel, et mettant au troisième son pied sur la tète du monarque repentant; — Triçanku^ élevé au ciel en chair et en os par la puissance des austérités de Viçvâmitra; — le dieu de l'amour, Kâma, rendu incorporel par Çiva qui le brûla d'un regard de son œil frontal un jour qu'il avait osé s'attaquer à lui; — • ce roi qui, pour sauver la vie à un pigeon, donna un poids de sa propre chair égal à celui du pigeon, etc., etc.
Chacun de ces dieux , de ces personnages légendaires, a son domaine limité; chacun a ses temples, ses fidèles, ses cérémonies, et chacun a provoqué chez les contemporains l'éclosion d'une foi particulière.
Je viens de parler de parlicularisation de la foi. L'idée d'une triple divinité est, en effet, trop subtile pour les masses, et l'égalité du culte entre les trois personnes suprêmes n'a jamais pu être observée. Les chrétiens ont, partout, donné la préférence au Fils Sauveur sur l'Esprit qui donne la force et surtout sur le Père qui a seulement créé. Les Indiens, de même, ont attribué la prééminence à l'un
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des trois dieux. Le créateur qui est moins utile à la créature que le protecteur, et beaucoup moins redoutable que le destructeur, a dû voir de bonne heure son culte négligé. Brahmà n*est plus adoré d'une façon régulière qu'à Puchkâra, ^^^'^ dans la Rftdjputànâ. Yichnu et Çiva se sont partagé la masse l des croyants. Les dévots de chacun de ces deux grands personnages ont naturellement amplifié leurs idoles; et pour eux l'être suprême, l'âme universelle du monde, le grand tout d'où procède la trinité sacrée est vite devenu, non plus Brahma, prototype de Brahmâ, mais le grand Yichnu ou le grand Çiva (neutre), prototypes des deux autres personnes de la triade ordinaire.
Les vichnuvistes interprètent la syllabe mystique 6m comme une allusion à la suprématie de leur dieu; a, disentils, y représente Vichnu; «, sa femme Çrl ou Lakchml, et m leur adorateur. Vichnu est l'être suprême, le mâle toutpuissant, la matière brute, le visible et l'invisible, le temps et l'espace, qui s'est manifesté efficacement sous la forme des Trimûrtti. Il porte une quantité infinie de noms dont cinq principaux : Bhûtâtmâ c âme des choses créées », pradhânâlmâ c matière brute », indriyâtmâ c âme des sens », paramâimâ c âme suprême >, âtmâ < âme, esprit qui anime et vivifie » ; les noms les plus connus sont ceux de Hari et de Narâyana c celui qui va sur les eaux i, nom donné aussi à Brahmâ. Il demeure au delà des sept mondes supérieurs, dans un séjour spécial appelé Gôlôka ou Vâikuniha. Comme seconde personne de la Trinité, il repose sur la mer de lait, étendu sur le serpent Çêcha c matière éternelle > ou Adî çêcha € matière initiale >, dont les nombreux replis forment sa couche et dont les mille têtes dressées lui servent de parasol. Sa femme, Lakchmi, déesse de la prospérité, est son énergie femelle : s'il est le créateur, elle est la création ; s'il est la piété, elle est la dévotion ; s'il est la conception, elle
Tiiisoii. — Religion! acloeUes. ^
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est la perception; s'il est la pensée, elle est la parole, etc. En sa qualité de conservateur ou de protecteur, Yichnu, plus qu'aucun autre dieu, intervient dans les affaires de ce monde par ses incarnations, ses descentes, avatâras^ « en une petite partie de son essence )>, quand la création souffre, quand l'humanité pieuse est en péril. Ces incarnations sont innombrables; on en cite vingt-cinq, vingt-quatre ou vingtdeux principales dont les dix les plus importantes sont : h celle en poisson, Matsya, pour sauver les Vêdas qu'un ennemi des dieux, Chachmukha,avaitjetésdansla mer ;2'' celle en tortue, Kûrtnaj pour servir de pivot au mont Mandara pendant le barattement de la mer de lait ; 3"" celle en sanglier, Varâha, pour tuer le géant Hiranyâkcha, qui avait roulé la terre comme une natte et l'avait emportée dans les profondeurs de l'Océan; 4*" celle en homme-lion, Nara-simhay pour délivrer le monde de la tyrannie du roi impie Hiranyakaçyapa; 5"" celle en nain, Vâmanay dont nous avons parlé ; 6« celle en Paraçurâma pour assommer, à coups de massue {paraçu)y les kchatryas qui avaient maltraité les brahmes; 7* celle en Râmay dont nous avons plus haut résumé l'histoire ; S"" celle en Krchna^ dont nous avons également parlé; 9° celle en Buddha^ le réformateur auteur du Bouddhisme ; W celle (à venir) en cheval blanc, Kalki^ pour détruire le monde à la fin du kaliyuga et inaugurer, en renouvelant la création, un âge de pureté. D'autres listes font de Krchna la neuvième incarnation, et mettent à la huitième Balarâmay vainqueur de géants monstrueux, ennemis des dieux. Parmi les moindres incarnations, on cite KapiUij l'auteur du système philosophique Sânkhya; Rchabhay le premier Tirlhankâra des Djâinas; Môhinî^ la courtisane qui vint détourner l'attention des Asuras et les empêcher de goûter à l'ambroisie; Viiôbây le compatissant Yichnu, qui, réveillé d'un profond sommeil par le coup de pied d'un
sage, au lieu de se fâcher, comme Fauraient fait Brahmâ et Çiva, s'informa si le sage ne s'était pas fait mal lui-même.
Les vichnuvistes du sud de Tlnde, qui appellent en tamoul leur dieu Tiruniâl t le prince heureux, le chef sacré i, prétendent que l'introduction de leur foi dans le pays est due à douze grands saints qu'ils nomment âjvâr c les humiliés » et qui luttèrent avec succès contre les Çâivas déjà établis dans toute la péninsule. On cite notamment, comme suivies d'un triomphe complet, les conférences qu'ils firent à Villiputtûr dans le royaume de Maduré et à Ur'eiyûr dans le Çôja, "rers la côte de Coromandel.
Les sectateurs de Yichnu se distinguent de ceux de Çiva par le signe qu'ils portent sur le front ; il consiste en une sorte de trident tracé verticalement avec des poudres de deux couleurs : la ligne du milieu est rouge et celles des deux côtés blanches. Ce signe s'appelle nâma; la ligne médiane est quelquefois jaune.
On distingue plusieurs catégories de vichnuvistes, dont deux principales, les Râmânudjas et les Râmânandas.
Les Râmânudjas ou Çrî^ampradâyins, habitent surtout rinde méridionale ; il s'en rencontre pourtant dans le nord où on les appelle Çrî-vâichnavas c les excellents vichnuvistes >. Ils se rattachent à Râmânudja, réformateur du xir siècle, qui vivait à Pérumbûr et qu'on regarde comme une incarnation du serpent Adiçêcha. Il voyagea par toute l'Inde, fut persécuté par le roi çivaïste du pays de Çôja (Coromandel) et trouva un refuge chez le roi djâina de Maïssûr qu'il convertit. Il se fixa ensuite à Çriranga où il mourut. Les partisans de sa doctrine portent la marque de la secte sous la forme d'un trident carré par la base, allant de la racine des cheveux aux sourcils; ils ont d'autres signes religieux tatoués sur les bras et sur la poitrine; ils portent un collier de bois de Tulasi (basilic pourpré) et un chapelet de grains de la
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même plante. Leur formule de piété ordinaire est Om! Râmâya namah! c Om! salut à Râma! > Ils mettent un soin tout spécial à la préparation de leurs aliments; ils ne sauraient être vus par personne pendant cette opération ni pendant leur repas : en cas de surprise, la préparation s'arrête ou le repas cesse instantanément, et les aliments sont enterrés. Us affirment que Vichnu est la cause et le créateur de tous les mondes ; qu'il est unique mais double en apparence (forme spirituelle, forme matérielle); que l'univers est formé de trois choses, Dieu, l'esprit pensant et la ma- , tière, c'est-à-dire le directeur, l'actif et le passif. Dieu se manifeste, suivant eux, de cinq façons : sous la forme d'objets du culte (images, statues, etc.); dans ses incarnations; dans les Yyûhas (arrangements, manifestations, incorporations, Vâsudéva ou Krchna^ Balarâma, Pradyumna et A niruddha; sous une forme subtile douée des six qualités essentielles (immortalité, amour, vérité, absence de passion, de souci et de besoins matériels); enfin sous celle de l'âme humaine. Dans les cérémonies publiques, ces cinq manifestations sont successivement adorées.
Les Râmânandas ou Râmâvats sont surtout nombreux dans le Bengale et particulièrement à Agra. Ils disent que leur secte a été fondée par Râmânanda, qui fut un disciple de Râraânudja; d'autres ne font pourtant remonter leur origine qu'au xiii% xiv' ou même au xv* siècle. Quoi qu'il en soit, Râmânanda se sépara, dit-on, des Çrî-Vâichnavas, parce qu'au retour d'un long voyage il fut soupçonné de n'avoir pas rigoureusement observé les préceptes de la secte relativement à la nourriture, qu'il fut condamné à manger à part et qu'il ne voulut pas accepter cet affront. Il s'établit à Bénarès où il fonda une communauté religieuse, un mâlha, comme on dit en sanscrit. Les Aâmâra^sadorcnt Yichnu et Uikchmî, surtout so^is les formes de Râma et de Si là ; leur formule ordinaire
est Çri-Râma c Râma sacré ! > ; leur nâma a la raie rouge médiane plus étroite que celle des Râmânudjas. La principale caractéristique de la secte paraît être l'abolition delà distinction des castes et de la hiérarchie sociale parmi lès initiés.
Ces sectes ont chacune leurs subdivisions ; il y a d'ailleurs des sectes secondaires et moins importantes, par exemple celle qui a pour fondateur un blanchisseur de coton d'Adjmlr, Dâdûy qui vivait au xvii* siècle et qu'une voix d'en haut engagea à se vouer à la vie contemplative. Il se retira dans la montagne de Baberana où l'on ne pût le retrouver; ses disciples prétendent qu'il avait été absorbé en Dieu. Dâdû enseignait que la foi, bhakliy est plus efficace que les œuvres, que la science, que la charité, que la subjugalion des passions. Ses sectateurs portent un rosaire et sont distingués par un bonnet blanc rond ou carré, qu'ils fabriquent eux-mêmes. On cite encore les sectes de Yâdava, Hiranya, Çankara, Bbâskara, Madbva, Yallabha et Tchâitanya.
Les vichnuvistes brûlent leurs morls; après l'incinération des cadavres, les ossements sont réunis et jetés dans un étang sacré. C'est sur l'eau de cet étang que les Indiens prêtent serment : le brahme leur en fait boire une gorgée, et ils affirment ou nient alors solennellement.
Vichnu est représenté avec quatre bras, sous la forme d'un jeune homme à la figure noble et gracieuse; son teint est bleu ou vert foncé; assis à l'ombre d'un arbre au feuillage épais, ou couché sur le serpent Adiçèeha. Ases pieds est sa femme, la rose Lakchml, qui l'éventé. — Disons à ce propos que Brahmâ est représente avec quatre têtes (il en avait une cinquième, mais Çiva la lui enleva d'un coup d'ongle), que l'un de ses noms religieux le plus vénéré eslHara et qu'il a pour monture un cygne. Dans de vieilles légendes, les deux incarnations de Vichnu en tortue et en sanglier sont attribuées à Brahmâ.
i02 YIGHNUYISME.
L'une des formes les plus célèbres de Yichtiu, dans le culte populaire, est la statue de Djagannâtha c le maître du monde > {Juggernauth des Anglais, Jagrenat de nos voyageurs), elle est censée contenir les os de Krchna, accidentellement tué par un chasseur qui le cloua d'une flèche à un arbre de sandal où le cadavre se dessécha. C'est un immense buste avec de gi*osses jambes et une grosse tète, avec des moignons de bras, sans pieds ni mains. Son principal temple, la célèbre pagode de Jagrenat, est près de la ville de Purî, non loin de Yanaon, sur la côte d'Orissa. On y célèbre deux grandes fêtes annuelles, la Snân-yâlrâ « fête du bain » en mai ou juin, et la Rath-yâlra « fête du char » le mois suivant; à la première, on baigne l'idole dans l'étang sacré; c'est à la seconde que les fidèles traînent le char qui la porte et que les dévots exaltés se font écraser sous les roues. Il parait que ces fêtes réunissent chaque fois plus de deux cent mille pèlerins dont deux ou trois mille se sacriSent d'ordinaire volontairement. Les prêtres et tout le personnel de la pagode forment, dit-on, dix-neuf cents familles. Les revenus du temple sont, comme on peut le croire, très considérables. On les évaluait en 1805 à 427 463 roupies, soit 1 068 657 fr. 50; les dépenses ne montaient qu'à 56342 roupies (140855 fr.); en 1 834, elles étaient réduites à 23 321 roupies (58 302 fr. 50) . Les revenus se composent de rentes foncières et des offrandes des pèlerins.
Le Çivaïsme, très répandu dans le sud de l'Inde où il estle culte des quatre cinquièmes des habitants, se présente avec un caractère beaucoup plus spécial, avec beaucoup plus de traits particuliers que le vichnuvisme. Tandis que celui-ci se rattache encore au cycle littéraire des purânas, celui-là est surtout dérivé des tantras : on appelle ainsi des ouvrages religieux (le mot tanlra : veut dire € ruse, finesse, artifice, science») qui contiennent des formules mystiques, des rites,
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et enseignent le moyen d'obtenir des dons surnaturels; la plupart paraissent relativement modernes, bien qu'ily ait chez quelques-uns des traces d'une haute antiquité; ils sont complétés par des légendes dans le genre des purânas/Les tantras sont en forme de dialogues entre Çiva et sa femme Durgâ. Les tantrikaSj ou adeptes de la doctrine des tantras, les vénèrent et les exaltent à l'égal des Yêdas; ils les appellent même dans leur ensemble le cinquième Yêda. Le point de départ de leur croyance est la foi dans la çakti, dans l'énergie divine manifestée surtout sous la forme féminine; la çakli suprême émana de Dieu et produisit neuf autres énergies femelles qui, bannies du ciel pour leur arrogance, devinrent sur la terre la plupart des divinités protectrices des villages. Les adorateui*s de la çakti prennent le nom de çakias qui indique l'objet de leur culte. Les lantrikas d'ailleurs se divisent en deux grandes sectes, celles des Dakchinâlchâris c partisans de la droite » et Vâmâlchâris < partisans de la gauche » . '
Philosophiquement, la théorie part de ce principe que la voie du salut est uniquement dans la contemplation de Tètre suprême; peu importe le mode de vivre; il est même excellent de commettre tous les excès possibles lorsqu'on ne cesse pas d'avoir son esprit fixé sur le grand et éternel absolu. La doctrine dés çivaïstes est résumé3 par ces trois mots : . pati € le chef, le conducteur », paça « l'animal, la bête (lat. pecu$)y Fâme » et pâça « le lien, la matière, le monde matériel », qu'on désigne sous le nom général de tripadârtha € les trois mots essentiels » ; la théorie est dit-on, exposée dans vingt-huit âgamaSy livres sacrés, censés dérivés des Véda^. Patij c'est le grand Çiva neutre, le çivam^ omnipotent, immuable, présent partout à la fois, inaccessible à la parole et à la pensée, que ne peuvent faire comprendre ni la méditation, ni la prière, ni le raisonnement; c'est le prin-
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cipe suprême, la raison d'êlre de tout ; il n'est intelligible qu'à la pure sagesse obtenue par une grâce spéciale. PaçUy c'est rame individuelle, éternelle, souillée par lepâça. Le pâça^ éternel et indestructible, consiste essentiellement dans les trois impuretés primordiales : ânava^ principe d'activité qui produit l'individualité, le moi, cause de l'orgueil (en sanscrit ahankâra) ; kâmya (ilchtchâ), désir, principe de reproduction, d'alternance nécessaire de cause et d'effets ; mâyâj principe d'illusion et d'erreur. Aussi y a-t-il proprement trois sortes d'états, d'existences : le vidjgnânakéUa c état de discernement » où l'âme, sujette au seul ânava^ voit Çiva comme la pure lumière ; le praXayakâla <i étal de dissolution » , où Çiva se montre comme un guru divin qui enseigne la vraie voie à l'âme soumise à Vânava et au kâmya; enfin l'état le plus imparfait où l'âme obscurcie par les trois impuretés ne connaît Çiva que sous la forme d'un guru humain. Le but suprême est la libération, mukli; mais lepaçu ne peut être délivré du pâça que par le pâli qui préside à ses renaissances successives jusqu'à sa réunion avec lui; c'est une simple union, mais non point une absorption, car pati et paçu sont deux substances différentes, deux entités distinctes, qui ne peuvent ni s'amalgamer ni se confondre. Il faut remarquer cependant que la formule recommandée aux méditations des dévots semble impliquer au contraire l'absorption dans la substance suprême unique : sô'ham c je (suis) lui n. Le mukti ou môkcha s'appelle aussi 5âyu^;;2^a « union avec Dieu » ; c'est la quatrième des étapes de la bonne voie, padavi; les trois premières sont appelées : sârdaya € affection, amour cordial » qui rend l'âme sâlôka < habitante du même monde que Çiva », kriyâ c pratiques pieuses » qui la rend sâmîpa « voisine de Çiva » et yoga < union » qui la rend sârùpa < ayant une fbrme semblable à celle de Çiva ». La foi, bhaktiy est tellement importante en