THÉORIE DE LA FOI
elle-même qu'une bhakti dans une autre religion que le çivaisme est récompensée par une renaissance dans la foi çivaîste. Les dévots ayant la foi prennent le nom de bhaktas^ croyants : on dit par conséquent Çivabhakta c sectateur de Civa Y, Vichnubhaktaj etc. La renaissance est toujours causée par l'activité; ainsi que Ta dit un sage, c celui qui est mangé a de nouveau faim ; tel est le sort de ceux qui accomplissent les devoirs du monde ».
La contemplation étant fort importante pour les çivaïstes, on trouve parmi eux beaucoup de religieux, yôgiSj pour ainsi dire réguliers. Ils apprennent le titre tamoul de tambirân^ € Monseigneur » et sont instruits dans des espèces de séminaires nommés adhina m maîtrise », dont le supérieur, vénéré sous l'appellation de Sannidhânam « présence sacrée » exerce une autorité absolue; il désigne son successeur de son vivant. L'état de yogi est supérieur à tous les autres; les dieux, qui échappent à la renaissance mais ne peuvent atteindre au mukii^ lui sont inférieurs et le vénèrent. Les mortifications, les sacrifices, les œuvres sont d'ailleurs inutiles; tout cela, disent les sages < c'est comme si on lavait une tache de boue avec de la boue ». Ce qu'il faut, c'est dompter et réduire l'intelligence, cause première de l'activité, € ainsi qu'on coupe le cou à un serpent à cinq tètes, parce que si Ton coupait ses têtes une à une elles pourraient repousser au fur et à mesure».
Les çivaïstes du pays tamoul comptent parmi eux six sectes principales désignées sous les appellations de Ehâirava^ Vâmaj Kâlâmukha, Mahâvrata, Pâçnpata, Çâiva; mais il en est d'autres. L'une des plus anciennes est celle fondée par Çankara-âtchârya vers le viii* ou le w siècle après Jésus-Christ. Çankara, que les légendes regardent comme une incarnation de Çiva lui-même, était un brahme de la côte occidentale de l'Inde, partisan acharné de la philosophie vêdanta. Il voyagea
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beaucoup, du cap Comorin à Kachmlr, et fonda beaucoup de couventSy mâtha, dont Tun est encore en pleine existence à Çringiri dans les Chattes occidentales. On lui attribue la division des quatre castes primordiales en dix-huit souscastes chacune, soit en soixante-douze castes secondaires, dont il détermina les devoirs et les obligations.
Mais la secte de beaucoup la plus importante de toutes est celle des Djangamas « instables », Lingâyals ou Lingêh vants c linganistes », caractérisée par le culte du linga. Les membres de cette secte portent le linga dans une petite boite de cuivre ou d'argent, au cou, au bras droit ou dans le turban. Ceux qui n'adorent dans le linga que la partie masculine s'appellent particulièrement Yiraçâiva c çivaîste mâle ». Cette secte a été fondée, dit-on, au xr siècle de notre ère par un brahme nommé Basava, incarnation du taureau Nandi, monture de Çiva; mais le guru de Bavasa, Âllama Prabhu, était une des incarnations inférieures de Çiva. Basava épousa la sœur du roi Bidjâla de Kalâyana qui était djàina, et ses entreprises furent favorisées par son beaufrère. Toutefois le roi refusa de se convertir lui-même et fut finalement assassiné par deux linganistes exaltés, ce qui amena le démembrement et la ruine du royaume,
Tantum relligio potuit suddere malorum!
Le linga c genre (en grammaire)» est un emblème phallique. Ceux qui sont ofTerls à la vénération publique ont la forme d'une pierre cylindrique verticale fixée par sa base dans le sol et arrondie à son extrémité supérieure, qui traverse ordinairement une autre pierre plate posée horizontalement à terre et représentant le yôni, l'organe féminin. Les Vira-çâivaSy comme je viens de le dire, proscrivent ce dernier emblème et n'admettent que le linga simple, symbole
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delà création, de la puissance génératrice; par une exagération de mysticisme, ils y Toient de plus les signes des cieux dans les mondes invisibles. On trouve des Ungas dans toute rinde, du cap Gomorin à THimâlaya, des bouches du Gange à celles de Tlndus, en plein champ, au bord des chemins et dans les pagodes. C'est peut-être une adaptation au brahmanisme d'un culte original et primitif ancien.
Les lingas sont bruts ou polis : on les fait aussi en bois; ceux qui ont un tfôni s'appellent en tamoul âvudeiyâl c celle qui a Tanion sexuelle {hâ^ sanscrit) », et les autres âvudeiyân < celui qui a cette union y. On en trouve quelquefois plusieurs réunis en carré, en cercle, ou en demi-cercle. Ceux qui sont isolés sont souvent entourés d'un cercle de pierres, brutes ordinairement. Dans les pays de montagnes, on a artificiellement, par un travail de dénudation considérable, donné à des rochers la forme d'un linga, d'une colonne verticale. On regarde parfois les roches naturellement pointues ou allongées comme des lingas spontanés et on a pour elles une vénération toute spéciale. L'un des lingas les plus célèbres de cette espèce est la montagne appelée en tamoul Tiruvannâmaleiy à plus de cent kilomètres au N.-O. de Pondichérv.
La cosmogonie çivaïste suppose que le grand Çivàm (Çiva neutre), l'être infini, illimité, incréé, le seigneur suprême, se tenait, absorbé dans ses pensées, à l'extrémité supérieure des tatvaSy des éléments subtils essentiels, séjour mystérieux et ineffable nommé Paraçivam ou Brahmam. Dans ce grand Çivam reposaient l'un dans l'autre et apparurent, successivement épanouis l'un de l'autre, huit principes : la Çakti suprême, principe de force, émanée du Çivam et dont l'effusion donna le Nâlha^ principe d'autorité, qui produisit le VindUy principe producteur, d'où vinrent les cinq Kartlâs € créateurs » : Sadâçiva qui illumine tout d'une joie inef-
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fable et dont la çakti est la sagesse; Mahêça qui domine et trouble l'intelligence et ssl çakti le désir, ltchtchâ;Rudray le reproducteur, qui crée, conserve et détruit pour renouveler (sa çakti est kriyâ « l'action ») ; Vichnu qui crée et conserve, dont la çakti est por't « la sensation » ; enfin, avec sa çakti la science (Sarasvati), Brahmâ^ doué seulement de la puissance créatrice, dernier venu des dieux suprêmes. Çivaniy çiva neutre, est proprement «joie, bonheur suprême, perfection, plénitude », sadâçiva n le toujours heureux », mahêça < le grand seigneur », et rudra t l'étourdi, l'emporté, l'irascible » sont trois formes de Çiva masculin, trois manifestations directes de l'être suprême. Les deux autres dieux suprêmes en sont des manifestations moins parfaites : Yichxïu reposait, soutenu par le serpent Âdiçécha, sur la mer de lait et de son nombril sortit un lotus où apparut Brahmâ^ l'agent spécial de la création, qui produisit les dieux, les démons, tous les êtres et tous les objets matériels. Il n'est plus question des Manus.
Les ouvrages çivaïstes sont très nombreux en tamoul, en télinga et en canara. Il y a des recueils d'hymnes qui se chantent encore dans les fêtes, des purânas racontant les miracles accomplis par Çiva sous de nombreuses incarnations locales et par ses partisans les plus célèbres. On compte soixante- trois principaux saints ou bhaktas çivaïstes, appelés aussi samaya-guru « les gurus de la secte »; les plus renommés sont Appa, SundarUy Sambandha et Mâmkyavâtchaka. Le premier, qui porta d'abord le nom deDAarmaséna, était un prêtre djàinaqui se convertit et fil de nombreux prosélytes mais qui fit aussi empaler, dit-on, huit mille djâinas récalcitrants. Le quatrième, premier ministre du roi Arimarddana de Maduré, se retira à la fin de sa vie dans le temple célèbre de Chellambron (Çidambaram en tamoul), où se trouve une statue de Çiva dansant; on raconte qu'il
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y a, dans cette pagode, un endroit mystérieux, rahasya € secret », fermé par un rideau que personne n'ose franchir; li s'onvre un passage sombre où Mftnikyavfttchaka, après la défaite complète desDjâinas et des Bouddhistes, pénétra seul et d^oii il n'est jamais ressorti, étant allé tout droit au môkcha en corps et en Ame. Un des miracles qu'on lui attribue est d'avoir changé une troupe de renards en un escadron de cayalerie dont aTait besoin le roi de Maduré.
L'nne des légendes çivaistes les plus célèbres est celle qui raconte la grande querelle de Yichnu et de Brahmfl, celm-ci se gloriflant de la création, celui-là affirmant que puisque Brahmft était sorti de lui, c'est à lui que revenait • tout rhonneur. Effrayés de la querelle qui menaçait de détraire l'univers, les dieux, Indra en tête, vont implorer le grand (^va qui apparaît aux yeux des deux combattants sous la forme d'une colonne de feu. Stupéfaits, Yichnu et Brahmâ s'arrêtent et partent, ie premier, sous la forme d'un sanglier, le second sous la forme d'un cygne, pour reconnaître le bout inférieur et le bout supérieur de la colonne. Après que cent années se furent écoulées et que, descendant toujours, Tichnu n'eut point vu finir la colonne, il reconnut Têtre infini, s'humilia devant lui et obtint son pardon. Mais firahmâ, plus obstiné, monta pendant plus de cent mille années, sans découvrir non plus le terme du pilier de feu ; avec la complicité d'une feuille tombée de la couronne de Çi^ qu'il rencontra à sa portée, il affirma pourtant à Yichnu qu'il avait atteint la tète de la colonne. Mais Çiva lui-même vint lui donner un démenti et, pour le punir, décida qu'il n'y aurait plus désormais sur la terre ni temples consacrés à Brahmâ ni culte spécial rendu à ce dieu. L'endroit où s'accomplit cet événement est la montagne de Tiruvannâmalei ; c'est li que Çiva apparut comme une immense colonne, comme un linga infini de feu.
110 CIVAISME.
Une autre légende, fort connue dans Tlnde méridionale» c'est la querelle de Çiva, incarné en Svakchanâtha, avec l'Académie littéraire de Maduré ou plutôt avec son président Natklra, à propos d'une pièce de vers inspirée par le dieu à un brahme nommé Dharmi. Il y était affirmé que la chevelure des femmes Padmini, c'est-à-dire des femmes les plus parfaites à tous les points de vue, est odoriférante par ellemême sans le secours de parfums étrangers. C'est ce que contestait Natklra, qui soutint audacieusement son opinion, même contre le dieu lui-même.
Dans beaucoup de légendes, il est fait allusion à une danse extraordinaire à laquelle Çiva se livra un jour. L'épisode est difficile à expliquer et à comprendre.
Parmi les livres classiques du çivaïsme méridional, on dte le périyapurâna < grand purâna > tamoul qui raconte la vie des soixante-quatre saints ci vais tes. Ce poème, qui est fort estimé, parle notamment d'une pieuse femme qui aurait vécu jadis dans la ville de Karikal qui appartient aujourd'hui à la France. Elle s'appelait Punîtavatî; fille du riche marchand Dhanadatta, elle épousa un négociant de Négapatam nommé Paramadatta ; à la suite d'un miracle fait par Çiva en sa faveur, son mari la quitta et alla s'établir dans une autre ville où il épousa une autre femme. Il ne voulut point se réunir à elle, car elle lui semblait d'une nature supérieure à l'humanité; alors, elle implora l'être suprême, et réduite instantanément à l'état de squelette, elle atteignit le but suprême.
La conclusion de tous ces récits, de ces préceptes, c'est que le renoncement est la seule, la vraie voie pour le sage. Aussi le çivaïsme a-t-il, peut-être plus que les autres religions indiennes, poussé à l'ascétisme. La plupart des yogis sont çivaïstes. On appelle proprement yogi (en langage moderne du Nord djôgi) un pénitent ambulant, une sorte de
ASCÈTES ET PÉNITENTS. tll
moine mendiant, célibataire, plus ou moins nu; mais quelques-uns restent mêlés à la vie courante. Beaucoup de pénitents çivaïstes sont directeurs ou administrateurs de pagodes ; ils portent les titres de âtchârya c maître » ou celui plus caractéristique de Pandâram c mets, aliments, friandises y, et par extension c religieux mendiant ». D'autres sont connus sous la désignation de Dandi, nom tiré de celui d'un de leurs vêtements, et de ândt qui semble signifier c celui qui^e gouverne » ; les pénitents vichnuvistes s'appellentordinairementdâsa^ (transcription tamoule tâda); on sait que le nom de fakir est réservé aux pénitents musulmans. Les yogis font souvent l'office de devins; d'autres font voir des monstres pour exciter la curiosité publique. Ils peuvent appartenir à toutes les classes de la société.
Le yoga ou Tétat de yôgîy proprement c union (avec dieu) », comprend quatre périodes successives : étude des règles de la contemplation, acquisition de la science parfaite, application de la science et domination des éléments matériels, destruction de la conscience et de Tindividualité. Les règles de la contemplation sont très nombreuses ; on les divise en huit catégories. La première dite yawa < domination » comprend cinq recommandations : se débarrasser de l'envie de faire du tort à autrui; parler et penser avec vérité; ne pas s'emparer du bien d'autrui en pensée, en parole ou en action ; dominer ses sens et ses organes pour vaincre le désir; renoncer à toute inclination au plaisir. La seconde, niyama c observances », comprend également cinq choses : pureté d'esprit et de corps, contentement quoiqu'il arrive, austérité religieuse, récitation constante des formules, application à toutes les cérémonies religieuses de l'idée de l'être suprême. La troisième, âsana c posture » prescrit huit positions différentes : 1' replier les jambes de façon que les plantes des pieds soient appuyées sur les
112 VIE GOMTEMPLATIYE.
cuisses; 2° s'asseoir sur les pieds placés en croix, cheville contre cheville, et tenir un orteil de chaque main ; 3* s'asseoir sur la cheville du pied gauche, mettre le coude gauche sur le genou gauche, étendre les doigts, et regarder le bout de son nez ; 4" s'asseoir sur les plantes des pieds croisées ; 5** se tenir debout, en ayant la cheville du pied gauche appuyée sur la cuisse droite ; 6° s'asseoir sur les chevilles des pieds» en prendre les plantes à pleines mains et rester immobile ; ?• s'asseoir sur la cheville gauche, celle du pied droit étant placée immédiatement au-dessous et tenue avec les mains ; 8<» appuyer les deux coudes sur le nombril, poser les mains à terre, allonger les pieds et lever la tête. On permet pourtant de prendre une position plus commode, suivant les exigences de la santé ou de l'âge. Chacune de ces postures a son nom : la première s'appelle la svasiikây la quatrième le lotuSy la huitième le paon, etc.
La quatrième catégorie des règles du yôguy appelé prânâyâma, consiste en règles pour supprimer ou affaiblir la respiration. Il y en a trois : la première, pûrakay prescrit de fermeraveclepoucela narine droite pendant quel'inspiration se fait par la gauche; la seconde; kumbhaka, ordonne de fermer les deux narines à la fois ; la troisième, rêtchaka, permet l'expiration par la narine droite, la gauche étant fermée avec les doigts. La cinquième catégorie, pratyâhâra, apprend à détourner les organes des sens de toute impression extérieure pour les appliquer uniquement aux perceptions mentales. La sixième, dhâranûy comprend neuf règles pour fixer l'attention sur la gorge, le cœur, le front, le crâne ou le nombril, en songeant à l'être suprême et en récitant des formules pieuses. La septième, dhydna, enseigne à s'absorber dans la méditation sur Çiva. La huitième, samâdhi, révèle la vision de soi-même, c'est-à-dire l'état heureux de l'âme libre quoique liée au corps. D'ailleurs, la pure foi reli*