VIE DU BOUDDHA
le crut mort» mais il revint i lui, demanda de la nourri tu re, et, convaincu de l'inutilité de la pénitence, abandonna toutes ses habitudes ascétiques. Du coup, ses cinq disciples, scandalisés, le quittèrent.
Demeuré seul, Gâutama errait sur les rives de la Nâirandjanâ, toujours plongé dans la méditation. Il recevait sa nourritore d'une femme charitable, Sudjâtâ, et s'asseyait, pour prendre ses repas, à l'ombre d'un certain multipliant, ficus rdigiosaf qui parait avoir été longtemps vénéré sous l'appellation de € arbre de la sagesse > . Il y resta une fois pendant près de vingt-quatre heures absorbé par ses réflexions. Il se demanda d'abord ce qu'il allait faire désormais, puisqu'il n'avait plus foi dans les pratiques des brahmes; puisque le mal est inhérent à la vie terrestre; ne valait-il pas mieux s'y résigner, reprendre son rang et jouir des douceurs d'une existence princière? Mais avait-il donc tant peiné en pure perte? ne pouvait-il trouver la vraie voie? Et, par le seul effort de sa pensée, cette même nuit, aux dernières heures du crépuscule selon les uns, aux premières heures de l'aurore selon les autres, il acquit enfin la certitude cherchée, il devint Bouddha, Ce mot de Bouddha, ou plus exactement Buddha, n'est point un nom propre ; c'est un qualificatif qui signiGe « sage, savant, sapiens ».
Le Bouddha avait alors trente-six ans. Il examina un moment s'il se contenterait, pour lui-même, du résultat qu'il venait d'obtenir ou s'il en ferait part à la pauvre humanité. La charité l'emporta. Il résolut d'aller tout d'abord chez ses anciens maîtres Arâla et Rudraka, mais il eut le chagrin d'apprendre leur mort. H songea alors aux cinq disciples qui l'avaient abandonné et se mit à leur recherche. FI les trouva à environ trois kilomètres de Bénarès, dans le bois de la Gazelle (Mrgadâva) : l'accueil qu'ils lui firent fut assez froid. Mais, après l'avoir entendu, ils se jetèrent à ses pieds et
iiO BOUDDHISME.
embrassèrent avec ardeur sa doctrine. Le discours qu'il leur adressa est célèbre dans les annales du Bouddhisme; c'est le « premier sermon » du maître.
Il se mit alors à parcourir le pays, recrutant partout des adhérents par sa parole chaleureuse, simple, si différente de la phraséologie obscure des brahmes. Il convertit surtout des laïques, hommes ou Temmes, et bientôt il put compter autour de lui une soixantaine d'adeptes dévoués. Il les envoya apostoliser le monde, pendant que lui-même poursuivrait sa mission. Il ne cessa pas, en effet, d'enseigner et de prêcher pendant les quarante-quatre ans qu'il vécut encore. Mais il prit l'habitude de ne voyager que pendant la belle saison; pendant les pluies, de juin à octobre, il demeurait dans un même endroit, principalement occupé à perfectionner l'éducation de ses disciples immédiats.
Les principales conversions qu'il opéra furent celles de Bimbisâra, roi de Magadha, de son père Çuddhôdana, et de sa femme. Les légendes racontent que sa femme lui envoya son fils Râhula pour lui réclamer son héritage. Yaçôdharâ entendait l'héritage patrimonial, la fortune, le trône; mais le Bouddha préféra donner à son fils son héritage spirituel et l'admit au nombre de ses disciples.
Vers la fin de sa quarante-quatrième année de prédications, Siddhàrtha ou Gâutama se trouva un jour indisposé, après avoir mangé de la viande d'un jeune porc et du riz que lui avait offert un orfèvre nommé Tchunda. Il se dirigea, l'après-midi de ce même jour, vers Kuçinagara, ville située à trente-cinq lieues environ à l'est de Kapilavastu; mais il ne put y arriver. II dut s'arrêter à quelque distance de la ville. C'est là qu'il mourut, pendant la nuit. Dès que la pénible nouvelle fut connue, une foule immense de fidèles accourut à Kuçinagara, notamment son disciple préféré KAçyapa. Les funérailles furent splendides; le corps ne fut
CARACTÈRE DU BOUDDHA. lit
brûlé que le huitième jour; les reliques du Bouddha, lurent, après des contestations acharnées, divisées en huit parts principales. Recueillies dans huit boites cylindriques, elles comprenaient Tos frontal, l'omoplate gauche et Tomoplate droite, quatre dents, quelques cheveux et des cendres. Nous en reparlerons.
Telle est, dégagée de la plupart des circonstances dont Font enrichie la légende et la piété postérieure, la vie du fondateur du Bouddhisme. Quelle est encore néanmoins dans tout cela la part de l'histoire? Il serait bien difficile de le dire. Quoi qu'il en soit, Gâutama ou Siddhârtha nous apparaît avec un caractère bien déterminé et tout spécial; dans la série des réformateurs religieux, il occupe une place particulière. Il est certainement très supérieur à Jésus- Christ et à Mahomet par sa valeur personnelle, par sa vie, par ses moyens de propagande, par son succès enfin. Jésus, issu des rangs inférieurs de la société, homme d'un tempérament froid, d'habitudes et de goûts modestes, d'une ignorance profonde et dont un vague sentimentalisme résume tout le caractère, aurait élé depuis longtemps oublié sans l'esprit pratique et les audaces de S. Paul. Mahomet, au contraire, est un homme qui a vécu trop longtemps dans une situation de lutte et de misère, et qui ne comprend guère d'autre persuasion que la force appuyée sur une conviction indiscutable de son droit. Le Bouddha, sorti des classes aristocratiques et dirigeantes, a vécu de la vie normale et naturelle; il a connu le monde; il a été fils, mari, père, ami dévoué; son instruction était complète : c'était véritablement un homme. Aussi, sa doctrine ne se présente point avec un caractère de révélation surnaturelle. Il ne doute pas des capacités de Thomme. Il met à la base de son raisonnement le fait même de notre existence, et c'est pour ainsi dire par l'observation, par l'élude intime et minu-
tieuse de la personnalité humaine, qu'il est amené à développer tout le système que nous allous essayer de résumer ci-après sous sa forme la plus simple et la plus ancienne. On demandait un jour au Bouddha si le monde était éternel ou non; il ne fit aucune réponse à cette question qui lui sembla sans portée ou, si l'on veut, sans rapport avec l'objet direct de la science. Ce genre de réponse, commode en ce qu'il permet de ne pas effaroucher les partisans de Tortho* doxie officielle, a été remis en vigueur par une puissante école philosophique moderne : la théorie de Yinœgnoscible n'est cependant pas autre chose qu'une négation honteuse. Le Bouddha, s'appuyant sur le fait de notre existence, nie d'ailleurs nettement l'âme, la personnalité morale humaine. De même, dit-il, qu'un char n'existe que par ses roues, ses brancards, son siège, qui sont autant de manifestations locales de la substance universelle; de même l'homme n'existe que par les skandha « divisions, parties », c'està-dire par les éléments matériels, les sensations, les perceptions, les distinctions et le raisonnement conscient, qui sont également des manifestations diverses de la substance. Les éléments matériels (rûpa) sont au nombre de vingt-huit : éléments primordiaux (air, terre, eau, feu), organes des sens, attributs de la matière (forme, son, couleur, goût), sexualité, conditions vitales (pensée, mouvement, espace), moyens de communication (geste, parole), nature des corps vivants (élasticité, infirmité, changement, etc). Les sensations (védanâ) sont de six sortes suivant qu'elles sont reçues par les cinq organes des sens ou par l'esprit aidé de la mémoire. Les perceptions ou abstractions (samdjgnd) comprennent également six catégories correspondant aux diverses sortes de sensations. Les distinctions ou facultés ou potentialités {sanskâra) sont de cinquante-deux espèces : contact, sensation, perception, pensée, réflexion, mémoire, vitalité, in-