L'ACTIVITÉ. M
divisibilité, etc. Le raisonnement conscient on la raison {vidjçnâna)^ est une amplification des sanskârcts répartis en quatre-vingt-neuf groupes au point de vue du mérite et du démérite. Quoi qu'il en soit, la mort est purement la cessation du phénomène local, reffacement des éléments dans la masse. Hais hélas l d'un phénomène en résultent nécessairement d'autres; le fruit de la vie est la renaissance. Tout ce qui vit, anges, hommes, démons, dieux, ne saurait y échapper. Et pourquoi? parce que la sensation produit le besoin, trchnâ; que le besoin amène le désir (upâdhâna); que le désir amène une combinaison nouvelle des éléments matériels, par la sensualité, l'illusion de l'individualité, et les nouveaux besoins compensateurs des premiers (car le bien amène le mal et le mal amène le bien qui se font équilibre); que le mai et le bien, effets de l'aciivité, karma^ survivent i la vie et nécessitent une nouvelle manifestation matérielle jusqu'à ce que, exactement équilibrés, ils soient entièrement détruits. Une lampe, c'est-à-dire un récipient plat avec un bec triangulaire où s'appuie une mèche de coton, une lampe représente le monde, le substraium commun : l'huile est assimilable à l'activité, elle produit la flamme, la vie, par riutermédiaire du corps, qui est comparable à la mèche; or la Qamme passe d une lampe à Tautre, se communique, brûle, se voit, s'entend et n'a pourtant pas d'existence indépendante, c'est un phénomène; pour qu'il ne puisse plus y avoir de flamme, il faut qu'il n'y ait plus d'huile dans la lampe. De même, et c'est une des comparaisons familières aux Bouddhistes, tant qu il y a de l'activité, il y aura de la vie. Le produit des actions passées pèse sur nous du poids de toute son inconsciente fatalité; il faut le subir, et tout le but de la vie doit être d'en diminuer la force et la vitalité.
Pour atteindre ce but suprême, unique, désirable, il faut d'abord connaître exactement les quatre vérités : la natu
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de h doaleor, ses causes, sa terminaison, la noble voie qui conduit à cette terminaison. La douleur, c'est la naissance, la TÎeillesse, la mort, et tout ce qui contribue à la personnalité : Tamonr, dont la séparation est la conséquence ; le désir, qui est Tabsence de possession et de rapprochement, etc. La cause de la douleur, c'est la sensation qui prodaille besoin, la soif d'agir et de vivre, la tendance à Tégoîsme dans le sens le plus absolu du mot. I^ terminaison de la douleor est obtenue par répuisement de cette soif irrésistible, de cette redoutable activité individuelle. La « noble voie ) du salut est résumée en huit principes : bonne croyance, bons sentiments, bonnes paroles, bonnes actions, bons moyens d'existence, bon travail moral, bonne mémoire, bonne méditation. « Bon f n'est pas pris ici dans le sens relatif d' € opposé à mauvais f, mais dans le sens absolu de c juste, droit, sage ». Cette noble voie s'appelle aussi < la voie moyenne t , parce qu'elle est également éloignée de la vaine satisfaction des appétits sensuels et de la vaine exagération de l'ascétisme brahmanique.
Avant d'atteindre le but suprême, il faut passer par quatre états transitoires. Le premier est celui de la convei'sion, de la connaissance du vrai. L'homme étranger aux doctrines bouddhistes est impur, méchant, pécheur; mais dès qu*il est délivré de rinconscience de son égoïsmc, du doute relativement à la bonne doctrine, de la croyance à Teflicacité des cérémonies, il est apte à comprendre le bien, à entendre le juste, à s'éclairer par la méditation, enfin à pratiquer la vertu. Le sage passe alors au second état, celui qui précède la dernière renaissance, pendant lequel l'illusion, l'envie, les passions sont réduites pour ainsi dire à leur plus simple expression. Vient ensuite' l'état d'un être qui vit pour la dernière fois : en lui sont détruits les derniers germes de la sensualité et de la méchanceté; il est devenu
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incapable de désir et de haine. Il devient alors arhat € vénérable », pour ainsi dire t saint «; il ne lui reste plus qu'à perdre toute idée de renaître sur la terre, tout désir de vivre dans les cieux, toute pensée orgueilleuse, tout sentiment de sa propre sagesse et toute trace d'ignorance, pour être açâikcha t non élève t et pour entrer ensuite dans le nirvana < Textinction, Tanéantissement ».
On a beaucoup discuté sur le véritable sens de ce mot; on a voulu généralement y voir Tanéantissement matériel absolu. Cette interprétation ne me semble point exacte, car elle ne s'accorde pas avec les tendances de toute la philosophie indienne. Puisque la vie n'est qu'une illusion, qu'une apparence, qu'une manifestation partielle de la substance dont l'existence est un fait palpable; puisque la vie n'est que le résultat de l'activité passée, quel doit être le but, le terme, la Gn dernière? Évidemment la disparition, V anéantissemmt de l'activité et rien de plus. Que la substance existe et se transforme après l'évanouissement de notre person* nalité, que nous importe? Nous ne serons plus sujets à la douleur, au mal, au bien, au joug effrayant de la vie : les éléments qui composent notre individualité, libres enfin à jamais, débarrassés de toute attraction réciproque, entreront dans le repos éternel ou iront reformer d'autres êtres; mais nous n'avons point à nous en préoccuper, nous qui ne devons aspirer qu'à l'ineffable bonheur de l'effacement infini et éternel.
11 peut sembler étrange qu'une religion ait été fondée sur une philosophie aussi logique, abstraction faite des détails, aussi sage, aussi matérialiste en un mot. Le fait est pourtant incontestable. 11 n'y a d'ailleurs là rien d'incompatible avec le caractère et avec les habitudes des peuples de l'Orient, races essentiellement passives et inertes quoique douées d'une imagination puissante. Au fond, le brahma-
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nisme n*a pas une conception différente : qu'on admette par exemple une âme persounelle, individuelle ; elle devra s'absorber en Dieu, c'est-à-dire dans Tâme unique, générale : qu'est-ce là sinon le Nirvana bouddhiste, la cessation de l'individualité? Ce n'est point dans la théorie que gU la différence entre les deux grandes religions de Tlnde, c'est dans la pratique, c^est en ce qui concerne la domination du monde, la direction des foules, les rivalités d'intérêt et les prétentions des classes devenues par hasard dirigeantes et supérieures. Pour les masses, la religioa se traduit partout et toujours par une série d'observances et de prohibitions. Les bouddhistes ont, comme les autres, la vieille morale humaine de l'intérêt, résumée dans la formule qui nous montre nos propres besoins à satisfaire dans la solidarité et la réciprocité sociales.
Pour ne point faire à autrui ce qu'il ne veut pas qu'on lui fasse, le pieux bouddhiste doit avant tout s'abstenir des cinq grands péchés : il ne doit pas tuer ce qui a vie, il ne doit point prendre ce qui ne lui est pas donné, il ne doit point mentir, il ne doit point s'enivrer, il ne doit point rechercher l'union sexuelle en dehors des convenances et des règles établies. Nous n'insisterons pas sur les préceptes de détail ; disons seulement que le Nirvûna n'est pas montré aux fidèles comme d'un accès facile. Tous y sont appelés, mais bien peu y arrivent; il faut se résigner à renaître, et en attendant faire le plus de bien possible pour compenser les mauvaises actions passées, pour hâter le moment de la conversion, de ce premier état de sagesse où l'être commence à entrevoir la possibilité de son anéantissement.
Cette rapide étude serait trop incomplète si nous ne résumions aussi brièvement que possible le développement historique des doctrines bouddhistes; nous verrons ensuite quelles ont été les destinées de cette religion, simple hérésie
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brahmanique à l'origine et qui courbe aujourd'hui sous sa loi près de la moitié de l'humanité.
Même aux dernières années de la vie du Bouddha, ses partisans, qael que fut leur nombre ou leur rang, n'étaient proprement que les adeptes d*une secte, d'une école philosophique. Mais dès que le nombre des recrues se trouva augmenté dans des proportions considérales , dès que la mort du chef, en supprimant l'unité fondamentale de direction, eût fadlité la prépondérance des influences personnelles locales, dès que le courant eût entraîné les masses ignorantes et peu propres aux hautes spéculations; — il était inévitable que, peu à peu, isolément, des habitudes nouvelles prissent naissance, des légendes se formassent, des cérémonies commémorât! vas d'abord, significatives ensuite, fussent de plus en plus vulgarisées.
Les premières préoccupations portèrent sur la personne même du Bouddha. On ne regarda bientôt plus Gftutama comme un homme ordinaire, ce fut en quelque sorte un Sauveur prédestiné; et l'on imagina la théorie des vingtsix Bouddhas, dont Gâutama n'aurait été que le vingtcinquième. Chacun d'eux est venu rétablir la pure doctrine oubliée par l'humanité. Cinq mille ans après la mort de Gâutama, il n'y aura plus un seul bouddhiste sur la terre, où on autre sauveur, Mâiiréya Buddha < le Bouddha d'amitié > viendra révéler de nouveau la voie sainte du Nirvana. La vie de tous les Bouddhas passés, dans la liste desquels on a introduit beaucoup de noms chers au brahmanisme, est longuement racontée dans de pieux recueils où l'imagination indienne s'est donné libre carrière. Il paraît même y avoir eu, au iv» siècle de notre ère, une secte établie près de Çrâvasti, et qui, dédaigneuse du Bouddha historique, prétendait se rattacher aux trois révélations précédentes et surtout à Kâçyapa, prédécesseur immédiat du fils de Çuddhôdana.
Mais les vrais fidèles donnaient au contraire àSiddhârtba un caractère de plus en plus supérieur et extranaturel. Ce fut le premier Arhat, le saint par excellence, et l'on racontait sur sa vie les particularités les plus étonnantes. Sa légende se développa avec un épanouissement mythologique extrême : depuis sa naissance jusqu'à sa mort ce n'est qu'une suite ininterrompue de prodiges. On lui donne, dans toutes ces légendes, un grand nombre de noms qui sont presque tous devenus classiques: Çâky amuni tleipémleni de la raceÇâkya », Sugata a le bienvenu », Tathâgata < celui qui est allé, qui est venu comme ses prédécesseurs », Çâslri 4 le précepteur (par excellence) », Djina « le vainqueur », Sarvadjgnâ < celui qui sait tout », Bhagavat ^ le sage des sages i^fLôkanâlha € le seigneur du monde », et bien d'autres encore. Le peuple rechercha ses reliques qui furent l'objet d'un véritable culte.
Nous avons vu plus haut qu'elles sont censées provenir de son bûcher funéraire. A Rangoun, on vénère huit de ses cheveux. A Ceylan, on possède deux de ses dents; une autre est chez les Tartares ; la quatrième est conservée à Amarâpura en Birmanie; on prétend en posséder une cinquième à Fou-tchan en Chine. A Balk, on montre aux voyageurs le balai du Bouddha; on a de ses cendres, l'os de son front, ses omoplates, son plat à manger, son écuelleà recueillir les aumônes (pâtra)^ son pot à eau qui a une capacité de quatrevingt-cinq litres. On vénère encore l'endroit où il congédia son cocher pour se faire ascète; un monument s'y élevait naguère; et le pèlerin chinois Hiuen-Tsang le visita il y a douze siècles. Le même pèlerin put voir aussi, mais déjà à demi effacées et vagues, deux ombres lumineuses du corps sacré du Bouddha; il n'eut cette vision qu'après de longues prières : c'était au fond d'une caverne où l'image apparut brillant d'une lueur jaune rouge, entourée des