ANQUETIL-DUPERRON
C'est le 1*' mai 1758 qu'Anquetil s'installait à Surate. Après dix longs mois de démarches, de sollicitations, d'intrigues, d'incidents tantôt dramatiques et tantôt comiques; à travers les privations et les contrariétés de toutes sortes, il eut enfin la satisfaction d'avoir entre les mains le code religieux des Pârsis. Il en commença la lecture, la transcription et la traduction avec le destûr c'est-à-dire à peu près le docteur Darab, le 24 mars 1759. De peur d'être entendu par des profanes, Darab expliquait à son élève les textes zends et pehlevis en persan et non en hindoustani, langue vulgaire. Anquetil écrivait tout. 11 réussit même à assister aux cérémonies religieuses des Pârsis et, en partie, à Tune de leurs cérémonies funèbres. Au mois de septembre, son œuvre était terminée; il se remit en route pour continuer ses études sur les antiquités scientifiques du pays, mais la guerre vint déranger ses combinaisons. La prise de Pondichéry par les Anglais, le 15 janvier 1761, porta un coup fatal à l'influence des Français dans l'Inde. Anquetil, réduit à réclamer la protection de nos vainqueurs, fut embarqué à Surate le 15 mars 1761. Une terrible émotion lui était réservée â ce moment : le vaisseau allait lever l'ancre, lorsque les prêtres pârsis qui avaient vendu au jeune Français leurs manuscrits et qui l'avaient aidé à les lire, firent irruption à bord, réclamant à grands cris leurs livres qui, disaient-ils, ne leur avaient pas été payés. Une pareille mésaventure est arrivée à celui qui écrit ces lignes, le 1" avril 1861, à Karikal : un sacrifice d'argent fut nécessaire. Anquetil, lui, dût subir une sorte de jugement et produire des témoignages.
Mais ses soucis ne s'arrêtèrent pas là ; il se vit retenu prisonnier en Angleterre, contre toutes les habitudes du droit des gens ; ces manuscrits, si précieux, si péniblement acquis, furent déposés insouciamment dans les magasins humides de la douane de Portsmouih. Il ne lui fallut pas moins de six
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mois pour recouvrer sa liberté. Le 14 mars 1762, à six heures du soir, il rentrait à Paris, et, dès le lendemain matin, il apportait à la Bibliothèque royale les textes sacrés de la religion de Zoroastre. Il avait failli les perdre en route, les courroies qui attachaient sa malle derrière la carriole qui le portait s'étant rompues près de Saint-Denis.
La mission d'Ânquetil avait été fructueuse pour la France et elle avait, au demeurant, fort peu coûté. Une pension de 500 francs sur la cassette royale, une indemnité annuelle de 1500 francs (portée à 2400 pendant la dernière année seulement) allouée par la Compagnie des Indes : voilà les seules ressources avec lesquelles cet énergique travailleur avait parcouru toute F Inde et recueilli des trésors littéraires. Les mœurs ont bien changé depuis ; la France dépense maintenant chaque année des sommes considérables pour des expéditions scientifiques, pour des c missions > d'un intérêt parfois très contestable et qu*a si bien appréciées Louis Raybaud dans son trop véridique chapitre du grand Trottemard. On a d'ailleurs reproché à Anquetil Texcès de son désintéressement et la fierté farouche avec laquelle il refusa toutes les pensions, toutes les « places » qui lui furent offertes. Il est célèbre pour avoir un jour mis violemment à la porte un de ses amis qui lui apportait de la part du roi Louis XVI un sac, contenant une somme de 8000 francs, que le savant jeta vivement dans l'escalier, à travers les jambes du malencontreux visiteur. Et pourtant Anquetil était pauvre, si pauvre même qu'on lui offrait l'aumône dans la rue, tant ses vêtements accusaient, non seulement l'insouciance du travailleur, mais encore l'extrême indigence. Il avait vécu à Surate de riz et de lentilles, il vivait à Paris de pain et de lait et ne dépensait, pour sa nourriture, que quatre sous par jour. Cette austérité, peut-être un peu affectée, n'est pas faite pour nous déplaire; elle témoigne d'une de ces rares indé-
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pendances d'esprit qui consolent de la platifiide de tant de savants de second ordre, arides rongeors da bw^et de rËtat. Ajoutons qu'Ânquetila été tonte sa TÎe, romme, bélas! beaucoup d'hommes de lettres, nctime de rîninlellîgeale
parcimonie des libraires.
L'authenticité des manuscrits d^Anqnetil. fortement fxm^ testée d'abord, est aujourd'hui uniTersellement reconnue. Maisses traductions, faites de seconde main, diaprés Fînterpré^ tatioQ des prêtres indigènes qui araient perdu la clef da las* gage antique, ne sont plus guère qu'un objet de euriofîté. Elles ont été refaites d'une façon plus scientifique, et c*e^ ainsi qu'on a pu avoir une idée complète de la rieille religion des Perses. Les livres que nous possédons ne représentent d'ailleurs qu'une partie des écrits attribués i Zoroastre. La tradition rapporte que son cMvre contenait vingt et une parties dont une seule, le Vendidâd a survécu. C'est un traité essentiellement cosmogonique, et il forme avec le Yaçna^ qui est un rituel de sacrifices, et le Vispered <iui est purement litui^ique, le recueil qu'on appelle YAvesla^, Il y a encore un certain nombre de petites pièces qu'on appelle ^^ Petit Avesta. Quoi qu'il en soit, ces divers textes qui paraissent avoir été composés dans TÉran oriental, et qui remontent 3u plus tôt au IV* siècle environ avant notre ère, ne sont évidemment que l'œuvre d'une seule et même main; les traces Recompilation sont trop certaines. Quelle peut être là-dedans la part de Zoroastre ? Et Zoroastre lui-même a-t-il existé ?
Ce dernier point ne paraît guère douteux. Quelque mythique et fabuleuse que soit la légende de Zoroastre, il est rraisemblable qu'il a existé, à une époque indéterminée, mais antérieure au règne des Achéménides, un personnage
I. Ces documeDts, rangés dans un ordre purement liturgique et confondus Tun avec Taulre, chapitre par chapitre, constituent ce qu'on a appelé le Vendidâd sadé.