L'ÉVANGILE #DU SALUT
On s’affermira dans cette conviction à mesure que l’on entrera mieux dans l'esprit, Le sens intime et le caractère
spécifique de l'Evangile de Jésus (1): Uñeffort. est riens d'autant plus nécessaire que, le Maitre parlant la langue et se servant des idées de son temps, se rattachant toujours étroitement à la tradition de son peuple et, de plus, n'enseignant qu'occasionnellement et disant chaque fois à ses auditeurs ce qu'ils avaient personnellement besoin d'entendre, 1l faut sans cesse échapper aux détails et percer l'enveloppe historique de ses discours pour saisir la pensée commune qui les inspire, l'intention générale qui s'y révèle. Jamais enseignement ne fut plus dispersé et, cependant, jamais enseignement ne fut plus un, ni plus constant. Il s’agit seulement de savoir si c’est un enseignement au sens propre du mot. ?
J'ai lu et relu les évangiles. Pas une seule fois, en aucune rencontre, pas plus d’après la narration de saint Jean que d’après la tradition synoptique, je n'ai trouvé Jésus dans l’ordre de l’idée ou de l’enseignement théorique ; il est toujours dans l'ordre pratique de la vie et de l’action morale. Il n’a point recherché le titre de philosophe ou de savant docteur, mais celui de médecin (2). Je ne saurais
(1) E. Méxécoz, Réflexions sur l'Evangile du salut, 1"e édition, 1879,
rééditée dans les Publications diverses sur le fidéisme, en 1900. (2) Marc IT, 17 et paral. :
e ou | voulu introduire dans monde. Les mystères u royaume de Dieu qu'il révèle sont de ceux qui se révèlent au cœur des ignorants et des petits, non à l'esprit des intelligents et des sages. Ce qu'il apporte en F luiet ce qu'il veut communiquer, c'est une vie. nouvelle. . Son œuvre est une thérapeutique; c’est la santé qu'il
veut rétablir dans l’être humain tout entier. Enseigner
n’est pour lui qu'un moyen de guérir. C'est ainsi que lui- …
même caractérise son ministère dans sa réponse aux
envoyés du Baptiste, et dans sa première prédication à Nazareth. Le Fils de l’homme vient pour chercher ce qui est perdu, guérir ce qui est malade, annoncer de bonnes choses aux pauvres, servir et donner sa vie en rançon
pour ceux qui sont les esclaves du mal sous toutes ses
qu'on lui demande, ce ne sont pas choses du même ordre. Platon, lui, demande quel est le rapport entre
formes (1).
On ne gagne jamais rien à ‘discuter des idées avec lui. I y à toujours mécompte, car ce qu'il offre et ce
l'idéal et le réel; Laplace veut savoir quelle à été l'ori- |
gine du Cosmos; le critique cherche si les ouvrages attri-
bués à Moïse sont bien de lui; et Jésus, comme sil ne les entendait pas, répond de sa voix douce et puissante : © Heureux les pauvres, le Royaume est à eux ! Heureux
ceux qui ont soif et faim de la justice! Heureux ceux qui ont le cœur pur ! Venez à moi vous tous qui êtes acca- blés et qui souffrez, je vous soulagerai ! » Il est évident que la conversation ne peut même s'engager.
Jésus, comme l’a dit Pascal, n’est pas venu et n avait pas Eesoin de venir avec la pompe d'Alexandre ni avec
(G) Math. XI, 1-6; [Luc IV, 17-19; Matth. XI, 28; Luc XIX, 10; Marc X, 45, etc.
de ) la char ité. Il s'adresse au cœur, parce que ie Be cœuL 7 sont toutes les sources de la vie. Ce sont ces sources qu'il veut purifier ou rouvrir, bien sûr qu’en les renou- velant, il renouvellera la vie tout entière. | S Dès lors, avec une naïveté parfaite, comme il est né dans la tradition de son peuple, il y reste et s’y attache. I1se meut avec aisance dans le cadre des notions populaires, comme un médecin qui entre dans une maison pauvre se sert des instruments et des ressources qu'elle lui offre pour sauver le malade qui l’a appelé. Qu'importent les formes et les moyens? Ce n’est point dans les idées et les théories que Jésus met sa confiance. Il sait que la vertu de sa parole est en lui. Cest la présence et le don de sa personne qui agissent sur les âmes, sous quelque enveloppe et par quelque moyen que cette présence se manifeste et que ce don s’accomplisse. Il parle dès lors et il agit chaque fois de la manière la plus propre à le faire entrer en contact avec ceux qu'il rencontre sur sa route; il veut toucher avant tout ce point central et vivant d'où jaillira la vie. Sa prédication et ses promesses ont une forme messianique et eschatologique, parce qu’elles ne pouvaient en avoir une autre. Mais ce n’est là qu'une écorce. Il faut la briser pour atteindre le noyau tendre et savoureux. Guérir et sauver sont pour lui synonymes. Voilà pourquoi son Evangile est l’'Evangile du salut. Le salut est la fin de toute religion; mais l'idée en est aussi variable que celle du souverain bien; elle s’ennoblit et s'élève avec la conscience elle-même. Le sauvage demande à son fétiche une pêche ou une chasse heureuse, parce que $on existence en dépend. Pour l’ancien Israélite pieux, l'idée du salut se réduisait encore
. Pod :à Ca 1 Là CL AS ENS
à celle d’une félicité individuelle et nationale avec une longue vie sur la terre. Elie se spiritualise chez les prophètes. Dans l'espérance du salut messianique se mêlent fortement les éléments matériels et les éléments moraux du bonheur. La notion morale triomphe dans la conscience de Jésus; le cadre apocalyptique du royaume de Dieu n’est pas éliminé de ses discours. Mais le centre de gravité de la foi est déplacé; il est désormais dans le cœur. Le salut, c’est la délivrance de la puissance du mal, c’est la communion filiale avec Dieu, qui, instaurée dans l'âme, devient dès à présent la source de sa paix et de sa joie, le germe actuel de la vie éternelle, le triomphe de l'Esprit.
L'homme ne saurait prendre conscience de lui-même sans se juger. Ce jugement de la conscience crée en lui le sentiment universel et immédiat du péché, lequel est d'autant plus vif et profond, que Dieu parle plus haut et plus clair en elle. Le sentiment du péché naît, en nous, du témoignage du Saint-Esprit. Voilà pourquoi il est un élément essentiel et primitif de la religion de l'Esprit. Espérer y entrer par une autre porte, c’est une grande et dangereuse illusion.
Sans doute, Jésus ne méconnaît pas la diversité des dispositions morales chez les individus ; il se sert sans aucun scrupule des catégories populaires de « bons et de méchants », de « justes et d’injustes ». Mais sa vraie pensée n'apparaît pas douteuse, quand, refusant pour lui-même Je titre de bon, il le réserve à Dieu seul, ou bien lorsqu'il raconte la parabole du pharisien et du publicain, ou dit nettement qu'il faut rendre l'arbre bon pour qu'il porte de bons fruits. Jésus ne disserte ni ne spécule jamais sur l’essence et l'origine du péché; il n’en fait pas la théorie, il veut en donner le sentiment. Il se sert des
créancier doit remettre, d’une faiblesse de la chair, d’un
bte dette que le: Mon ne ot éteindre et que
désobéissance à la volonté de Dieu, d’une corruption du. cœur, d'une puissance mauvaise formant un empire dont Ë le chef est Satan. Mais ce sont là autant de locutions et d'images populaires qu'il serait inutile de presser pour en déduire une théorie dogmatique quelconque. Fe Jésus, ce sont des véhicules et moyens d'action pour éveiller, approfondir le sentiment du péché, créer une disposition morale à la repentance, un besoin de pardon et d'amendement intérieur, auquel vient répondre le «bon message » qu'il apporte aux pécheurs de la part du Père.
Il ne sort pas davantage des limites de l’expérience religieuse et morale, en expliquant le contenu de ce message divin ; il répond à la voix obscure de la conscience humaine en publiant l'Evangile du pardon. « Dieu est un père; il aime d’un amour qui surpasse toute pensée ses enfants égarés et malades. Il les cherche; il leur par= donne; il les appelle à lui; il veut les sauver et leur donner, avec son'Esprit, la vie éternelle. » Et, quant aux conditions de ce pardon et de ce salut, Jésus n’est pas moins formel. Il n’en pose qu'une seule : la foi. «Changez de voie et croyez à la bonne Nouvelle. » Nous disons une seule, car le changement de voie, le retour à Dieu par la repentance et la foi, ne sont pas deux choses qu’il est possible de séparer. La repentance est le commencement de la foi et la foi est l'achèvement de la repentance. à L'une et l’autre appartiennent à l’ordre moral du cœur ets de la volonté, non à l’ordre intellectuel de la Connaissance.
Il ne faut pas confondre ‘la foi et la croyance. Ayant. une origine différente, les deux mots ont des significa-
malgré leur liaison intime et leur uni frénte, ressortissent à deux ordres aussi différents que elui du cœur et celui de l'intelligence. La foi, au sens évangélique et dans les discours de J ésus-Christ, implique | “un rapport moral de personne à personne. Cest un acte de confiance en Dieu, dans sa justice et dans son amour, le don et l'abandon du cœur, la consécration de la volonté (1). La nature de la foi est déterminée par son objet. Cet objet, c’est Dieu en personne venant à l’homme 4 avec ses promesses, effaçant les péchés et s’é établissant do demeure dans la conscience comme Esprit de force et de vie pour faire vivre et s'épanouir l'esprit de celui qui De reçoit. Voilà pourquoi la foi est nécessairement suivie du don de l'Esprit, re elle justifie et sanctifie le LR La foi ainsi comprise, c’est Dieu sensible au cœur, et le cœur sensible à Dieu, c’est la révélation intérieure de Dieu et son habitation en nous. Là est l'originalité reli- | gieuse de l'Evangile, le trait qui le sépare le plus profondément de la religion mosaique et des autres religions de antiquité. La foi reste donc la génératrice de la religion
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(4) Marc XI, 22 : ‘’Eyere miotuv Geo. Matth. XXI, 21. Fidem quam je par est, dit excellemment Bengel, habere eos qui Deum habent. Voy. Reuss, Hist. de la théol. chrét. au siècle apost., I, p. 207 : «4° Lafoi est une disposition de l’âme ou du sentiment qui tient essentielle-
/ ment de la confiance, de l'abandon, de la résignation, et non du
| savoir ou d'une activité quelconque des facultés intellectueiles ;
à 20 elle s'adresse proprement à Dieu; 3... elle est le lien qui nous 1 unit à Dieu... ; 4° elle est inséparable d’une direction morale de Îa
| vie... ; 5° dis est, dans la vie spirituelle de l’homme, un principe
dati une force extraordinaire. » Matth. IX, 22; XV, 28 ; Luc à VII, 50; VII, 43; Matth. XVII, 20. Dans le 4e évang., la notion de | Ja foi est encore plus profonde, mais toujours également morale.
pour ne une Dette et ee Nos | Fe D'un bout à l’autre, l'Evangile du salut se meut dans
l'ordre de la vie morale : sentiment du péché, repen-
tance, amour de Dieu, retour à Dieu, foi, tous ces éléments | sont de même nature. Le salut et la vie supérieure de J'Esprit ne sont plus attachés à un joug doctrinal, à un fardeau de pratiques et de bonnes œuvres que l’homme doit charger bon gré mal gré sur ses épaules, par vertu ascétique. Cessez donc, âmes inquiètes, de vous tour-. menter inutilement et de vous croire hors de la religion du salut parce que vous faites de vains efforts pour vous approprier des dogmes et des croyances, contre lesquelles protestent invinciblement votre raison et votre conscience. Et vous aussi, âmes dégoûtées de la foi, cessez de vous détourner de l'Evangile du salut parce qu’une intolérable théologie vous l’a fait prendre en dédain ou en mépris. il n’y à rien dans l'Evangile que votre conscience ne puisse reconnaître comme le bien supérieur auquel secrè- tement elle aspire; rien que vous ne puissiez, si vous le : voulez sincèrement, expérimenter en vous-même et reconnaître ainsi.comme l’âme même de votre âme. L’Evangile véritable, c’est le salut de tout homme en détresse par le retour confiant à Dieu. Il est entièrement dans … lhistoire si simple et si profonde de l'enfant prodigue (1).
(1) Je ne puis m'empêcher de citer ici, au moins en note, une belle page de M. MénéGoz : « Ah ! elle est grande la joie de celui . qui est arrivé à la certitude qu'une erreur de pensée ne saurait le condamner, et que Dieu, pour le recevoir en grâce, ne lui demande qu'une chose : son cœur. Il bénit le Seigneur de lui avoir fait con- . naître cette bonne nouvelle et de l'avoir débarrassé du doute, de l'inquiétude et de la crainte. Avec la paix de l'âme, il a trouvé la liberté de l’esprit. Il est délivré du joug du légalisme et de l’ortho-