‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 99 sur 124 · RÉSOLUTION D'UNE ANTINOMIE · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION D'UNE ANTINOMIE

Considérée trop exclusivement dans son antithèse avec les religions d'autorité, la religion de l'Esprit n'apparaît guère que sous son aspect formel et négatif. On voit bien ce qu'elle n’est pas; on ne voit pas ce qu'elle est. L'Esprit, cependant, qui affranchit la conscience religieuse, qui lui donne sa norme intérieure, est une puissance positive et déterminée. Il faut définir cette puissance, en dégager le principe, pour avoir une définition complète de la religion de l'Esprit.

La liberté est la forme de la religion de l'Esprit; l’'Evangile en est le contenu. | Mais aussitôt surgit une antinomie qu'il importe avant tout d'examiner et de résoudre. Peut-on attribuer à la re- Jigion de l'Esprit un contenu substantiel et particulier, sans en compromettre la pure spiritualité? Cette devise

du protestantisme moderne: Evangile et liberté, n’est-elle pas contradictoire? La liberté ne peut-elle pas ruiner l'Evangile? L'Evangile ne restreint-il pas la liberté? (4)

Il est évident que tout dépend ici de lidée même que l’on se fait de l'Evangile et de la liberté. La contradiction est flagrante et insoluble si l’on se représente encore l'Evangile comme une lettre extérieure, une formule, une doctrine imposée par voie d'autorité à l’homme ou si, par Hberté, on entend un état d’indétermination absolue et d'indifférence. Maïs si être libre c’est être autonome, c'est-à-dire avoir sa loï en soi-même, et si l'Evangile n’est autre chose que la provocation à un acte purement religieux et moral, dont le résultat est de faire habiter Dieu dans la conscience comme son prineipe même, son énergite propre et sa loi, il n’est pas moins évident que cette apparente antithèse de la liberté et de l'Evangile trouvera, au contraire, une solution heureuse dans la notion même de l'Esprit. Qu'est-ce, en effet, que Fesprit libre, sinon l'esprit qui à en lui-même sa puissance de décision et sa loi ?

Il faut se débarrasser des abstractions logiques qui faussent les données du problème. Sans doute, la liberté abstraite est identique à l’indétermination absolue ; mais l’indétérmination absolue est un mot vide de toute réalité ; elle ne se rencontre pas dans Ia vie religieuse et morale. Tout ce qui existe est déterminé, parce que tout ce qui existe est conditionné. La liberté est une qualité, une forme de l'activité de l'esprit; mais l'esprit n’est libre que pour se déterminer et non pour rester dans lindétermi-

(1) SamuEL ViNcent, Vues sur le protestantisme français. — J.-E. Rogerry, Auguste Bouvier, théologien protestant, Paris, 1901; voir p. 143-145. L'autorité devient celle de la conscience régénérée par le Christ, pénétrée de l'Esprit du Christ, qui est l'Esprit de Dieu.

ha sa Il suit de là que ja liberté! restant Mu indéterminée devient le contraire ou la négation de la liberté. Elle se retourne contre elle-même et se détruit. C'est la volonté qui consiste à ne rien vouloir. Ê - Voilà pourquoi la liberté a une loi. En morale, elle a pour contenu nécessaire et pour loi, le devoir. Ne dites pas que la loi du devoir restreint ou tue la liberté ; l’expé- rience démontre le contraire : le devoir soutient, nourrit, fait vivre la liberté. En fait, il n’y a pas plus de liberté hors du devoir, qu’il n’y a de devoir sans liberté. Ce sont termes corrélatifs et inséparables, comme ceux de forme et de substance. La liberté, c’est la forme du devoir, et le ! devoir est la substance de la liberté. :

La conscience religieuse se prête à la même analyse que la conscience morale. Iéi encore la liberté active n'est pas l’indétermination de la conscience, mais son. autonomie. L'idée vulgaire que la liberté serait de faire ou de ne pas faire, de penser ou de ne pas penser, de vouloir ou de ne pas vouloir quoi que ce soit à son gré, réduit la liberté au caprice, lequel, étant déterminé par les mouvements réflexes de l'organisme, est tout juste le contraire de la liberté. Etre libre, ce n’est pas être sans. loi; c’est obéir à la loi de son être; la servitude, c’est d'obéir à celle d’un autre. L'homme individuel, depuis sa naissance, l'humanité, depuis l’origine du monde, sont: dans le devenir. Sortant de l’animalité, l’homme n’est pas : ilse fait; il est appelé à réaliser son être moral, d'après ce que les physiologistes appelleraient une « idée directrice ou morphologique », latente dans son organisme, et que les chrétiens pal la force et la vocation du Saint- Esprit, inhérentes à son âme. Cette idée, ou plutôt cette force, qui l'appelle et l’attire en haut, c’est la substance

vie et son Peur, de se perdre. En tnt contre elle, il ne lutte pas contre un autre, mais contre soi. Dieu est dans l'homme, mais il y est de telle facon que l'homme ne peut offenser Dieu qu'en se frappant et se blessant d'abord lui-même. 7 La loi de son être, en effet, est la loi de Celui qui l'appelle à la vie. La loi divine et la loi humaine sont essentiellement identiques. Et c’est cette loi immanente qui, à mesure que l’homme en prend une plus claire conscience, le constitue nécessairement et à la fois De pendant, en tant qu'être créé, et libre, en tant qu'être spirituel et moral. C’est pour cela qu'il y a religion. La religion, c’est la conciliation vivante et heureuse de la dépendance et de la liberté. | Il est dès lors impossible à l'être normal, c’est-à-dire à celui qui connaît et veut sa loi, de n’être pas religieux en quelque manière, le sentiment religieux n'étant au fond. que le sentiment du rapport de l'être moral à la loi qui le régit. Pas n’est besoin pour cela de croire en Dieu au sens traditionnel du mot : tout homme qui se consacre intérieurement et se donne à sa loi, à la loi idéale de l'humanité, qu'il le veuille, qu'il se l'avoue ou non, fait acte de foi religieuse dans la mesure exacte de l'énergie et de la sincérité de cette consécration : il se prosterne et 1l adore. | La liberté de la conscience religieuse ne dépend donc pas de la négation de ce rapport, mais des termes dans. lesquels il est institué, de la règle qui le conditionne et le détermine. De même que ma conscience morale est opprimée par une législation civile ou autre dont les prescriptions lui sont os LE étrangères, de même ma

antarité nel qui Fe ses inspirations propres. Le conflit et la révolte éclatent alors inévitablement. Mais ma conscience religieuse redevient libre et joyeuse dès qu’elle redevient autonome, c’est-à-dire dès qu’elle recon- | naît que la loi à laquelle elle donne sa foi n’est en réalité que sa propre loi.

Cela ne se fait pas en une seule fois ni en un seul jour. L'histoire et l'éducation progressive ici interviennent. Les conditions et les phases dans lesquelles se développe la vie humaine, rendent les étapes nécessaires dans l’évolution religieuse elle-même. L'enfant naiten tutelle et se trouve dirigé par une loi extérieure, mais en éveillant sa raison et sa conscience, ses parents et ses maîtres font apparaître en lui une inspiration intérieure qui se nourrit et se fortifie de tout ce qu'on lui : propose, et bientôt s'affirme comme une puissance auto- nome qui juge tout et ne veut plus obéir que si d’abord

elle est convaincue. Cette puissance, c’est l'élément divin dans l'homme; c'est le témoignage de l'Esprit à son esprit; c'est la source de toute conviction véritable. L'autorité et la coutume peuvent nous imposer une croyance ; l'évidence interne fait seule la conviction. Voilà pourquoi le tribunal intérieur reste, pour tout individu conscient et adulte, la suprême instance. Voyez Luther, à Worms, en face de toute l’autorité de l'Eglise et de toute l’autorité de l’Empire et disant: « Je ne puis autrement; me Dieu me soit en aide. »

Ainsi, par le progrès même de l'éducation morale et religieuse, la règle de la vie de l'Esprit, d’extérieure qu’elle est tout d’abord dans les premières années, devient de plus en plus intérieure ; et; s’épurant toujours davantage, se débarrassant de tout ee qui n’est pas strictement

spirituel et moral, elle s’incorpore à la conscience ellemême et ne s’en distingue plus.

Cette intériorisation de la loi religieuse et morale apparait parfaitement réalisée dans la personne de Jésus- Christ et reste le principe même de son Evangile. Pour Jésus de Nazareth, la religion n’a plus rien d’extérieur. L'alliance nouvelle qu'il apporte aux hommes n’est plus écrite sur des tables de pierre, mais sur les tables de son cœur; elle est scellée par le témoignage du Saint- Esprit. Jamais volonté plus soumise à la volonté de Dieu, et jamais volonté plus autonome. Le divin et humain se pénètrent si intimement que le premier a sa révélation pleine et entière dans le second. Jésus ne parait jamais contraint; il est toujours inspiré. Sa religion fut essentiellement la religion de l'Esprit, dont elle reste à jamais la source et le type parfait. Cette conscience reli gieuse et morale, à la fois soumise, autonome, inspirée par la présence intérieure de Dieu, il a voulu la communiquer à ses disciples pour en faire des fils du Père, libres comme lui. Cest là, proprement, son Esprit, qui doit passer dans tous les chrétiens pour donner à tous d'avoir en eux-mêmes la norme de leur pensée et de leur vie. « Où est l'Esprit du Christ, là est la liberté. »

De cet Esprit, l'Evangile n’est que l'expression et le véhicule. Ce n’est pas une loi nouvelle ni un code de croyances nouvelles; c’est la loi du Père et la vérité du Père devenant intérieures ; c’est une source d'inspiration permanente, en sorte que l'Evangile devient proprement loi de la conscience humaine et en reste à jamais inséparable. Ainsi s'établit la même corrélation que nous avons constatée plus haut entre le devoir et la liberté morale. La religion de l'Esprit est la forme adéquate et naturelle de l'Evangile, et l'Evangile, le contenu, la substance même

nique, qui se détruit dès qu'on les oppose et. qu ‘on le

| sépare.

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