L’ÉVANGILE DU SALUT ET LA PERSONNE DU CHRIST
Nous touchons à la vraie difficulté. La personne de Jésus n’occupe-t-elle pas la place centrale dans son Evangile? N'est-elle pas présentée comme objet de la foi et de l'amour? Peut-on être chrétien sans être rattaché à cette personne par un lien tout particulier? Et, d'autre part, si cet élément historique et extérieur est essentiel au christianisme, ce dernier peut-il être encore donné comme la pure religion, la religion tout intérieure et morale de l'Esprit ?
Je n'ai trouvé nulle part ce point éclairci d’une façon satisfaisante. Les hommes les plus pieux et les plus savants flottent entre la solution orthodoxe qui fait de la personne historique de Jésus une entité métaphysique, un Dieu second dans le dogme de la Trinité, et la solution: du rationalisme unitaire qui rompt tout lien entre cette personne et la foi chrétienne, et fait de Jésus un prophète et un martyr de son Evangile. Les uns mitigent la doctrine orthodoxe et se contentent d'affirmer la préexistence de la personne de Jésus, mais ne l’enlèvent pas moins à l’espèce humaine, à laquelle il reste radicalement étranger,
doxisme. Il jouit de la précieuse liberté des enfants de Dieu. Et maintenant il peut, l’esprit calme, confiant, sans appréhensions pénibles et sans danger pour sa paix intérieure, se livrer à l’étude des doctrines traditionnelles et de ces nombreuses questions de critique qui préoccupent lé monde moderne. Qu'il trouve la vérité : ou qu'il la manque, le salut de son âme est assuré. » {L'Evang. du Salut, dans Publications diverses sur le fidéisme, p. 39.)
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À fond, Jésus reste homme et ils ne peuvent plus expliquer he rôle qu’il s’'attribue dans sa prédication quand il dit à ses disciples : « Venez à moi, croyez en moi, D.
devant les hommes, aimez-moi plus que vous n'aimez votre père ou votre mère, suivez-moi, etc. » Les AU blessent l’histoire ; les seconds blessent la piété ou plutôt la conscience chrétienne au point le plus sensible et le plus profond. « La doctrine orthodoxe de la divinité de Jésus-Christ ne dénature pas moins le véritable caractère de l'Evangile du salut que la doctrine rationaliste, et n’est pas moins en dehors de la prédication authentique du Maître. Sur quoi atüire-t-elle, en effet, dans cette personne les regards et Padoration du croyant? N'est-ce pas avant tout sur sa dignité métaphysique (préexistence éternelle, homoouse : du Père et du Fils, etc.), c’est-à-dire sur un élément qui n’a rien de moral ou de religieux et qui fait que nous devrions adorer Jésus à cause de sà nature supérieure et de sa puissance transcendante et divine, indépendamment même de ce qu'il a fait pour nous? Eh bien! cela est positivement hors du christianisme et hors de l’Evangile du salut. Jésus n’a jamais réclamé de ses disciples une semblable adoration, ni revendiqué cette dignité métaphysique. Tout lien est rompu dans cette conception entre la personne de Jésus et son Evangile tout spirituel et moral, comme entre elle et la conscience chrétienne. Remarquez de plus la conséquence pratique. La métaphysique subtile du dogme trinitaire se transforme nécessairement dans la piété des simples en une sorte de : mythologie et de trithéisme qui aboutit à l'idolâtrie. I ne
faut pas s’en étonner. Il y a, dans le dogme de la Trinité, une racine de paganisme.
Le rationalisme, en revanche, finit non moins fatalement par faire de l'Evangile une Loi; il sauve le monothéisme, mais Dieu reste toujours extérieur à l’homme. Le christianisme, par ce côté, se dégrade et descend au rang d’un judaïsme arraché à son cadre national. Ainsi, tendance paganisante chez les uns, tendance judaïsante chez les autres, voilà les deux tentations contraires. La pensée chrétienne ne semble pouvoir éviter l’une qu’en succombant à l’autre.
Le salut est dans la religion de l’Esprit ; elle nous les fait surmonter toutes deux. Loin de contredire et d’exclure le rôle que Jésus a donné à sa personne dans sa prédication, la religion de l'Esprit nous offre le seul point de vue d’où ce rôle peut être expliqué et justifié.
Plusieurs théologiens modernes, voulant réduire en un système l'Evangile du salut dont nous avons donné plus haut les éléments essentiels, parlent du « théisme paternel » de Jésus et croient ainsi bien définir la doctrine qu'il faut croire pour être chrétien. Ils ne prennent pas garde qu’en changeant ainsi l'Evangile en une doctrine, excellente ou non, peu importe, ils en dénaturent le caractère essentiel et le font passer de l’ordre de la vie dans celui de la pensée, de l’ordre du cœur dans celui de l'intelligence. Jésus ne reconnaît plus son œuvre. Que le « théisme paternel », comme on dit, arrive à la fin de la théologie chrétienne comme l'expression théorique la meilleure de la doctrine enfantée par l’action de Jésus, nous admettons qu’on puisse le soutenir dans l’école, et nous pourrons en discuter, comme nous discutons toute autre interprétation. Ce que l’histoire évangélique interdit, c’est de poser cette doctrine du théisme paternel comme prémisse
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s’est pas préoccupé d’avoir un système de théologie et de l’inculquer d’abord à ses disciples pour en tirer ensuite des applications morales plus ou moins nouvelles. Encore e. j ‘une-fois, son œuvre à été d’un autre ordre. |
Il n'apporte pas des idées religieuses nouvelles ; il se:
sert de celles qu'il avait sous la main, en choisissant les
mieux appropriées à son dessein. Ce dessein unique et constant, c’est de créer une vie religieuse nouvelle dans
l'âme de ses disciples, de les animer de sa propre foi. Exhortations et guérisons, paraboles et actes de miséri-
corde ne sont, à les bien prendre, que des moyens pour
lui, les véhicules de l’étincelle divine qu'il veut faire jaillir dans leur cœur. |
D'où partait cette étincelle divine ? Comment Jésus pouvait-il modifier et renouveler la conscience religieuse des
siens autrement qu'en faisant passer en eux le contenu purement religieux et moral de sa propre conscience,
en leur faisant éprouver ce qu'il éprouvait lui-même, en d'autres termes, en les transformant, par une action pressante de tout son être, à son image et à sa ressemblance ?
Prenez-y garde : du moment que Jésus n’enseignait pas une doctrine nouvelle, mais voulait donner aux âmes travaillées et chargées ce qui était en lui, pouvait-il faire autre chose que de les adresser à sa personne elle-même,
de les engager à pénétrer dans le mystère de sa propre
vie intérieure, dans ce foyer chaud et lumineux où se faisait la communion du Père: avec son enfant, la double révélation de l'amour de l’un et de la foi de l’autre, et de
Géte
leur répéter avec un accent jusqu'alors inconnu : « Venez à moi, vous trouverez en moi le repos de vos âmes ; suivez-moi, aimez-moi, eroyez-en moi; je vis dans le Père et le Père est en moi.» S'il n'avait pas fait cela, comme il n’a pas enseigné de doctrine religieuse nouvelle, Jésus n'aurait rien fait ni rien pu faire. Là était sa vocation de Messie comprise comme celle de Sauveur de son peuple ; là était la force intrinsèque de sa parole, la puissance effective de salut qu’elle portait en elle.
Poursuivons cette analyse historique. Pourquoi Jésus voulait-il ainsi introduire ses disciples dans l'intimité de sa conscience? Que devaient-ils y trouver et qu’en devaient-ils rapporter? L'éblouissement de la grandeur métaphysique d’un être surnaturel, de la puissance glorièuse d’un Dieu venu sur la terre? Débarrassons-nous de ces imaginations toutes paiennes, dignes des adorateurs de l’Olympe plus que de ceux du Thabor, et absolument étrangères à la pensée du Maître doux et humble de cœur. N’avez-vous pas, en effet, remarqué combien cette prédication de soi-même, qui serait chez tout autre le comble de l’orgueil et de la folie, gène peu son humilité et trouble peu son bon sens? Aucune préoccupation d’égoisme ou de vaine gloire ne s’y mêle. Avec une parfaite naïveté, Jésus, dans le même temps, déclare hautement que Dieu seul est bon; il confesse son ignorance; il se soumet à la volonté du Père, tout comme :il veut que le fasse le dernier de ses disciples, se rapprochant d'eux, se solidarisant avec eux, se sentant uni à eux autant qu'il l’est à son Père qui est au ciel. Il les introduit dans l'intimité de sa vie spirituelle, pour qu'ils y puisent une conscience religieuse pareille à la sienne, pour qu'ils entrent avec le Père, qui est aussi leur Père, dans le même rapport filial que lui, pour qu'ils lui devien-
es amis, sa famille. terne dit, il veut qu'en lui dans cette communion de cœur avec lui, ils trouvent le Père : de sorte qu'il ne les appelle à lui que pour les conduire à Dieu, et qu’alors, plus que jamais, D Dieu seul est l’objet suprême de la foi et de l’amour. 7 Il n’y a donc pas deux choses dans l'Evangile : une doc- È trine morale, et une doctrine métaphysique de la per- sonne de Jésus juxtaposée et extérieure à la première. . Ce qui fait la dignité de la personne de Jésus, ce n'est pas son essence métaphysique, c'est le contenu pure- ment religieux et moral de sa conscience. Cette personne est l’incarnation, l'expression vivante de l'Evangile. Cest d’elle que l'Evangile reçoit sa vertu créatrice; elle entre dans le monde comme puissance historique, ferment de ir rénovation et de vie. La conscience religieuse du Christ, loin de faire obstacle à la religion de l'Esprit, est, au contraire, le point élu du monde, le lieu saint où cette religion a jailli comme la source vive du fleuve qui, . depuis lors, coule, visible ou caché, à travers les générations.
Croire au Christ, s'unir à lui sous l’action de sa parole et de son œuvre, ce n’est donc pas, au fond, autre chose que croire à l'Evangile, ou pour mieux dire, le recevoir comme un principe vivant et le réaliser en nous. Il n'y à pas là une nouvelle condition de salut ajoutée à celle que Jésus lui-même posait précédemment, savoir le retour à Dieu par la foi. Aussi le Maître admet-il fort bien qu'on puisse être sauvé hors de la confession personnelle de son nom. Le point n’est pas de le célébrer et de le proclamer comme Seigneur ; le point est de faire la volonté de son Père. Et d'autre part, il déclare que tous les péchés peuvent être pardonnés aux hommes, même les mé-
-Hlasphëment, elle s Safplique à plus he raison à ceux qui ne le connaissent 12 pas (1). ‘ = Le seul péché qui n’obtienne pas de pardon, c'est le péché «€ contre le Saint-K -Esprit », c’est-à-dire le mépris et la violation persévérante du témoignage de Dieu dans notre conscience. N'est-ce pas l'affirmation de la religion de l'Esprit, dans laquelle seule l'homme peut se sauver ou se perdre entièrement? Oui, Jésus-Christ est le chemin, | Ta vérité, la vie. Mais si aimer J ésus-Christ et s'attacher à : 2 ASE est suivre le chemin de la vérité et de la vie, il est aussi vrai qu'aimer ta vérité par-dessus toutes choses, se | con&acrer à elle et espérer en elle, même en méconnais sant Jésus et en l’écartant, c’est encore une manière de le Ne suivre, de marcher dans sa route et de le trouver. L'ignorance et la méprise ne dureront qu’un temps et, quand tous les voiles tomberont, quand le grand jour succédera aux ténèbres de lheure présente, ceux qui auront ‘à
repoussé le Christ parce qu'ils ne le connaissaient pas, Éd qu’ en poursuivant la vérité, c'était encore à son Esprit qu'ils obéissaient sans le savoir. Fc On comprend néanmoins pourquoi, dans le cours nor-