‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 103 sur 124 · L'ESPRIT DE PIÉTÉ ET L'ESPRIT SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE PIÉTÉ ET L'ESPRIT SCIENTIFIQUE

Une religion d'autorité engendre une théologie scolas-

tique ; la même nécessité fait que la religion de l'Esprit

cherche son expression et sa forme dans une théologie de plus en plus scientifique. A l’autonomie de la conscience religieuse correspond l'autonomie de la pensée. Ces choses s'appellent l’une l’autre invinciblement.

En exerçant sa critique sur les formes historiques du passé, la théologie scientifique force la religion à se dé-.

pouiller des éléments étrangers qu’elle emprunte dans le cours de son évolution et à s'affirmer en son essence purement religieuse et morale. Et c’est alors la religion de l'Esprit. D'autre part, cette religion pure n’impose plus aucune chaîne extérieure à la pensée. Elle Ia lie seulement et la consacre, par une obligation morale, à la recherche désintéressée et infatigable de la vérité. Recher-

cher la vérité par l'exercice loyal de l'intelligence et poursuivre la sainteté par l’énergie d’une volonté droite et d'un cœur purifié, apparaissent désormais comme deux fonctions essentielles et parallèles de la religion de l'Esprit. Si la vérité est la sœur divine de la justice, il y a une égale piété dans le labeur qui mène à l’une et dans celui qui mène à l’autre, ou plutôt l’un et l’autre supposent le même effort moral.

Sans nul doute, travailler à concilier les doctrines d'autorité avec la science moderne qui ne connaît d'autre méthode que l'observation et l’expérience, c’est vouloir souder une motte de terre à une barre de fer. Voilà pourquoi tous ces essais de conciliation et tous ces compromis échouent misérablement, Mais tout autre est l'affinité profonde entre l'inspiration religieuse et l’inspiration scientifique. Elles proviennent de la même source, tendent à la même fin et manifestent la même vie de Esprit. Elles naissent de l’amour religieux de la vérité. L'esprit de piété adore la vérité, même sans la connaitre; l'esprit scientifique cherche peut-être la vérité sans adorer, mais l’un et l’autre l’aiment par-dessus toutes choses et s’y vouent sans réserve. Ils se rencontrent et communient dans la religion de la vérité.

Oublions un moment les savants et les dévots de profession, leurs haines, leurs inconséquences et leurs ridicules. Oublions également et la théologie des uns et les oracles prétentieux des autres. Il ne s’agit, encore une fois, ni d’une religion concrète, ni d'une science arrêtée, mais de l'effort intellectuel qui crée la science et du sentiment profond qui engendre la religion, indépendamment de leurs manifestations plus ou moins bizarres dans la vie de tous les jours. :Ne sentons-nous pas qu’en Son aspiration idéale, dans ce labeur héroïque qu’elle

soutient, dans ces sacrifices qu’elle inspire, dans ces triomphes qu’elle remporte et surtout dans cette humilité qui incline le génie, après chaque victoire, devant l'éternel mystère, l’œuvre de la science humaine est sainte, qu’il est impie de la blasphémer et qu’elle s'élève de notre pauvre terre comme un magnifique hommage au Dieu de vérité ? :

Rien ne frappe ni ne touche davantage que l’espèce de piété que la science inspire aux grands savants, à un Képler, à un Descartes, à un Pascal, à un Newton, à un Pasteur. Voyez-les se recueillir après leurs découvertes ; suivez Littré jusque sur le dernier promontoire de la science positive. Pourquoi tous, quand ils en sont là, restent-ils songeurs, contemplatifs ? Quelle puissance mystérieuse les fait s’incliner devant l’au-delà et change leur ardente et victorieuse recherche en adoration?

De la vérité conquise, comme du devoir ou du sacrifice accompli, se dégage je ne sais quel mystérieux parfum qui embaume la vie de l'âme tout entière et y fait régner à la fois l'humilité et ia joie.

De nos jours, on a beaucoup parlé de la religion de la science; on a même dit qu’elle finirait par abolir et remplacer toutes les autres. Cela n’est pas vrai, d'abord parce ue la science n’est pas plus tout dans la vie que la pensée n’est tout dans l’âme ; ensuite parce que ceux qui parlent ainsi, parlent de la science le plus irréligieusement du monde. Il n’en est pas moins vrai que l’objet de la science est éminemment religieux et que le culte de la science fait partie de la religion intégrale. Cette religion de la science, pas plus qu'aucune autre, n’est à l'abri de la superstition ou du fanatisme et tourne aisément à l’idolâtrie. Mais dans l’idolâtrie elle-même la religion se fait encore reconnaître. La vraie religion de la science n'est

Page 1