A QUELLES CONDITIONS LA THÉOLOGIE PEUT-ELLE DEVENIR SCIENTIFIQUE
Le temps est passé où la théologie tenait, comme une matrone romaine ses servantes, toutes les autres dis-
LA THÉOLOGIE saNTIQUE, SA MATIÈRE pr < SA MÉTHODE 393
ciplines de lesprit sous son due souveraine. Ce temps ne saurait revenir,-à moins qu'en vieillissant
VPhumanité décrépite ne rejoigne son état d'enfance. La
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situation est aujourd'hui entièrement renversée. Il s'agit, pour la théologie, de savoir si elle se fera accueillir dans ‘le chœur sacré des sciences modernes ou si elle: en sera exclue, n'ayant plus rien de commun avec
elles.
La conscience scientifique de notre temps ne reconnaît plus, en effet, de science spécifiquement divine, c’est-àdire une science tombée du ciel, qui ne serait pas le fruit du travail de l'esprit de l’homme. À voir les choses de près, la théologie la plus transcendante et la plus chargée de mystère est encore chose humaine. Se réfugier derrière une autorité surnaturelle pour s'imposer du dehors à l'esprit, c'est pour elle, en réalité, se retrancher bénévolement de toute communion avec le labeur scientifique de l'âge moderne. Ce qui constituait jadis son formidable privilège est devenu aujourd’hui sa mortelle infirmité. Il n’est plus question pour la théologie d’être la reine, mais la sœur des autres sciences et de se faire accepter comme telle.
Elle n'y réussira qu’à la condition de devenir elle-même une science, distincte sans doute par son objet, mais semblable et. de même nature que toutes les autres par la méthode.
Deux conditions, en effet, sont nécessaires à une science pour se constituer : la première, c’est que, dans l'ample domaine du réel, elle puisse indiquer et définir un canton, grand ou petit, qui lui appartienne en propre, c'est-à-dire qu’elle ait un objet d'étude positif et déterminé ; la seconde, c’est que, dans sa manière de l'étudier, elle renonce à la méthode d'autorité et fasse prévaloir,
DR RTE
Morere di
comme souveraine, la méthode d'observation ou d'expérience. Ainsi se sont constituées, en s’'émancipant d'une longue tutelle, toutes les sciences modernes les unes après les autres. Il suffit de rappeler les noms des plus grands initiateurs de l'ère nouvelle : Galilée, Bacon, Descartes. La théologie doit subir la même révolution, si elle veut ressusciter comme science dans l'organisme encyclopédique des sciences humaines.
Les deux conditions que nous venons de rappeler sont inséparables et s’engendrent l’une l’autre. C’est parce que la théologie catholique, loin de renoncer à la méthode d’autorité, s'y est asservie plus que jamais, qu’elle est aussi dans l'impossibilité de définir son objet particulier. Qu'est-ce qu'une somme théologique? Si l’on en retranche la partie qui appartient en propre à la philosophie rationnelle, il ne reste plus qu’une série inorganique de commentaires, classés par rubriques, sur des mystères déclarés inaccessibles à la raison comme à l’expérience humaine ; en sorte qu’on arrive à cette définition singulière et contradictoire d’une science qui a pour objet des choses qui ne peuvent être connues. Il résulte de là que l’objet de la science théologique ainsi conçue se réduit à des formules qu'il faut répéter correctement et défendre obstinément, mais sous lesquelles il n’y a qu'un vide obscur, une inconnaissable réalité, dont la définition purement verbale est impossible à vérifier. Comment établir ces formules autrement que par voie d'autorité? Ainsi le dogme de la Trinité repose sur l’autorité des évêques de Nicée et de Constantinople qui le formulérent, et a, dans l’ordre scientifique, juste le poids de la compétence scientifique de ses auteurs. S'il est divinisé et déclaré intangible et indiscutable, c’est par une autorité du même ordre que celle qui défend aujourd’hui en
France de mettre en discussion la forme républicaine du gouvernement. Cest de la politique ; ce n’est pas de la science.
Voilà pourquoi l'Eglise catholique est obligée de se constituer une science à part, des Universités isolées, de la même manière qu'elle sépare les clercs des laïcs et la société religieuse de la société civile. La méthode d’autorité isole la théologie catholique du mouvement scientifique général, si bien qu'on juge inutile de discuter avec elle et que, d'ordinaire, on l’écarte par simple prétérition.
Tout autre a été l’histoire de la théologie protestante. Placée dans les Universités nationales au même titre que les autres disciplines humaines, elle en a suivi nécessairement l’évolution progressive et, comme elles, s’est affranchie peu à peu de la méthode d'autorité pour prendre possession du domaine restreint, mais positif, qui est le sien. Schleiermacher, qui fut, au commencement du siècle qui vient de finir, l'initiateur de la théologie nouvelle, lui assigna pour objet d'étude le phénomène religieux, et plus spécialement le phénomène chrétien, qui n’est que la forme supérieure du premier : du même coup, il lui imposa la méthode d'observation psychologique et historique. Les faits religieux sont, en effet, du domaine de la conscience ; ils ne peuvent être atteints, constatés et décrits que par l'observation du psychologue religieux ou par l’exégèse historique des documents dans lesquels la conscience religieuse du passé a laissé son empreinte. Voilà comment la délimitation positive de l’objet de la théologie amenait avec elle la substitution de la méthode d’observation et d'expérience à la vieille méthode d'autorité. L'une perdait tout le terrain que l’autre gagnait, et c’est la mesure de ce progrès depuis un siècle qui marque la
mesure du caractère scientifique qu'a pris la théologie nouvelle (1).
Mais il s’en faut encore de beaucoup que les habitudes de la méthodé d'autorité aient tout à fait disparu de la théologie. On rencontre encore trop fréquemment, dans les discussions entre théologiens, des formes de raisonnement qui en portent la marque indélébile. Ce sont les arguments d'utilité pratique ou de terreur religieuse. Nous en citerons deux exemples.
On connaît les difficultés que soulève la question de l'authenticité de l’évangile selon saint Jean. Cest un problème d'histoire littéraire. Il devrait être uniquement discuté d’après la stricte méthode dont l’histoire littéraire use partout ailleurs. Combien de critiques religieux croient suppléer à l'insuffisance notoire des preuves historiques traditionnelles en ajoutant que, si cet évangile n’est pas l’œuvre immédiate de l’apôtre, fils de Zébédée, tout le christianisme s'écroule! Et c’est en vertu de ce raisonnement qu'on espère imposer l’apostolicité de cet
(1) Faire la théorie de la foi (Glaubenslehre), c'est-à-dire du rapport religieux immédiat avec Dieu qu’expérimente le chrétien et qui s'exprime dans les doctrines officielles d’une Eglise, voilà la fonction scientifique assignée par Schleiermacher à la théologie, qu'il qualifie de « science positive » et qu'il classe volontiers parmi les sciences historiques, en ce qu’elle s'occupe de phénomènes fournis par l'histoire. Il est vrai qu'à côté de cette fonction théorique, la théologie à un but pratique qui est de fortifier la santé de la vie religieuse ou d’en guérir les maladies. Mais en cela elle ne démérite pas plus de la science que la médecine, par exemple, qui se compose de deux parties : des sciences physiologiques et de la thérapeutique. La théologie scientifique est en réalité la physiologie de l'âme religieuse. Comme la médecine encore, elle peut et doit appeler à son aide une foule de connaissances auxiliaires, sans perdre pour cela ni son caractère‘propre ni son indépendance. Les secours qu’elle recoit des autres sciences attestent seulement l’intime solidarité dans laquelle elle est entrée et reste avec elles.
écrit comme article de foi à la conscience chrétienne ! C'est à peu près comme si un chimiste voulait faire triompher une théorie sur l’origine de la quinine, parce que le médecin la trouve utile pour guérir de la fièvre. La science demande plus de candeur. En histoire, il y a des choses certaines qu'il faut savoir affirmer, des choses légendaires qu'il faut reconnaître comme telles, et des choses douteuses dont il faut se résigner à douter jusqu’à nouvel ordre. On peut bien faire pencher la balance en y jetant un poids étranger ; mais on la fausse, et l’on manque du même coup à la probité scientifique. S'il n’est pas historiquement démontré que le quatrième évangile soit de l’apôtre Jean, aucun raisonnement extra-historique ne fera qu'il soit de lui.
Autre exemple. Dans une certaine école de théologie qui se croit très émancipée, on espère déduire le dogme de la divinité du Christ du fait de sa préexistence, bien qu'entre les notions de préexistenee et de divinité il n’y ait aucune liaison nécessaire, comme le prouve la théorie origéniste de la préexistence de toutes les âmes humaines. Or, pour faire accepter le fait de la préexistence de Jésus de Nazareth, on ajoute, comme tout à l'heure pour l'évangile de saint Jean, qu’il est la clef de voûte du christianisme, et que s’il disparaît de la dogmatique, la foi chrétienne s'écroule tout entière. On coupe court ainsi
à l'étude scientifique de la formation progressive et du dé- ,
veloppement de la notion de préexistence chez les Juifs et chez les premiers chrétiens, et l’on fausse, par une sorte de coup d'autorité, le caractère scientifique de la théologie. Celle-ci ne sera tout à fait une science que lorsqu'elle se sera débarrassée de ces vieux lambeaux d'une méthode à laquelle elle a fait profession de renoncer.
Étudier le phénomène religieux en général et le phé-
nomène chrétien en particulier, voilà donc l’objet propre de la théologie, la part de la réalité qu'elle doit étudier et faire connaître. Or, quelque mystérieux qu'ils soient par leur cause première et quelque complexes qu'ils apparaissent dans leur manifestation, les phénomènes religieux sont des faits psychologiques que chacun retrouve en soi tout d’abord et ensuite dans le passé. La théologie aura donc deux sources : la psychologie et l’histoire, dont l’union constituera toute sa méthode d’observation, directe et indirecte. L'histoire, c’est la psychologie remontant en arrière aussi loin et aussi complètement que les documents le permettent; la psychologie, c’est l’histoire poursuivie jusqu'au moment présent et jusqu’à l'expérience personnelle du penseur. Aucune dualité donc ne vient compromettre la méthode théologique. Plus cette méthode sera sincèrement appliquée, plus les résultats en seront sérieux. Si la probité de l’esprit est un devoir en tout ordre de recherches, il semble qu'elle s'impose encore davantage dans l’ordre religieux, où les illusions, étant plus faciles, exigent plus de désintéressement et de- vigilance. Le théologien, ne connaissant plus d’autres sources d’information que la psychologie et l'histoire, devrait donc être le plus clairvoyant des psychologues et le plus rigoureux des critiques. Cest à cette double condition qu'il fera œuvre de science.