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DU DEGRÉ D'OBJECTIVITÉ DE L'EXPÉRIENCE RELIGIEUSE ET CHRÉTIENNE

Un caractère invincible de‘subjectivité reste inhérent à toutes les sciences humaines, par la raison que toutes

sont dans la double dépendance des formes de la sensibilité et de la constitution de l'esprit. La mathématique, malgré la pure évidence où elle se meut, ne fait pas exception, Car si, au point de vue formel, elle se borne à appliquer le principe d'identité logique, A— A, au point de vue matériel, elle n’opère que sur lidée purement relative de la grandeur ou quantité et repose sur la notion de l’espace, qui se forme en nous par voie d’abstraction. Ce qui fait l'objectivité des sciences de la nature, ce n'est donc pas qu'elles saisissent leur objet hors de la conscience que nous en avons, mais simplement l’inéluctable nécessité des lois et conditions qui déterminent notre connaissance. Sur ces lois et conditions de la connaissance, la volonté du sujet pensant ne peut rien. On peut en faire abstraction, et la mesure où cette abstraction se fait dans chaque science reste exactement celle de l’'objectivité dont une science se peut glorifier.

Mais les sciences morales, et en particulier la théologie,

sont subjectives à un degré de plus. En effet, l’objet luimême de leur étude, à savoir la vie morale et la vie religieuse, c'est la création des libres déterminations du moi, en sorte que, sans ces déterminations de la volonté, la réalité morale et religieuse ne se manifesterait même pas à la conscience et ne susciterait en nous aucune image, aucune idée. Qu'est-ce que le bien moral, la vertu, pour qui n a la conscience d'aucune obligation s'imposant à la volonté ? Qu'est-ce que Dieu, pour qui serait totalement privé du sentiment religieux, c’est-à-dire du sentiment d’une relation interne avec Dieu? Or, il est certain que, la volonté libre du sujet intervenant ici, il dépend d'elle que la réalité ou la qualité religieuse et morale de la vie de l’esprit soient plus ou moins clairement senties et perçues par la conscience. Donc les sciences morales,

da contraignante et absolue qu'impose aux lois es le Hate de causalité qui les constitue.

“ s’y attache: un autre genre de nécessité que Ro. : l'expression kantienne d'onpératif catégorique. L obliga- è tion do fait appel à à la décision du moi et, me COTE

ne sont-elles pas au na ent S1 la loi du ra | est la loi immanente de la vie des esprits; si, hors d'elle, à | cette vie sombre et s'éteint dans l’animalité; si la parole de l'apôtre est vraie : « Le salaire du péché, c’est la 4 MOTS Si l'humanité ne progresse, ne réalise son être Fo HAE et ne marche vers son idéal qu’en lui obéissant ; PUS y a pour les individus comme pour les peuples | | nécessité de grandir moralement ou de disparaître; si cette loi commande l'évolution universelle en en rharquant la ligne, ne devient-il pas évident qu’elle participe, | par ce côté, à l’objectivité des lois cosmiques elles-mêmes, en apparaissant la plus He et la plus souveraine d’entre. elles? É EE L'expérience confirme cette déduction. La morale et la à religion, en sortant de la sphère individuelle de la conscience, deviennent des puissances historiques qui, avec: la philosophie et la science, sont les grandes puissances créatrices de la civilisation et les signes révélateurs de.

LA THÉOLOGIE SCIENTIFIQUE, SA MATIÈRE ET SA MÉTHODE 834 la véritable nature de l'esprit humain. Cette objectivité historique que l’observätion peut saisir, ne saurait du moins leur être déniée, et dès lors, la science morale et religieuse a, pour le moins, la même dignité que la philosophie ou l'histoire, desquelles elle participe à la fois. La théologie est historique, en effet, par les matériaux sur lesquels elle travaille, et philosophique par la méthode suivant laquelle elle se construit. |

Cest une très grave erreur de s’imaginer, comme on l'a dit parfois, que la théologie scientifique ait seulement pour objet et matière de son étude le phénomène religieux ou moral qui se passe dans la conscience individuelle, et qu’elle soit vaine en conséquence, parce qu'il n’y à pas de bonne raison de penser que ces phénomènes purement individuels soient autre chose que les rêves ou les illusions du sujet qui les éprouve. La vie religieuse et morale n’est pas seulement individuelle, elle est col-

lective. C’est un fait social et humain par excellence. IT

en est de l'individu moral comme de l'individu physique. Pour indépendante que soit sa vie, elle ne se développe qu'au sein de la vie de sa famille ou de sa race. Cest une goutte d’eau dans un fleuve. C'est un anneau dans une chaîne. Dans sa conscience, il y a des phénomènes individuels qui, sans doute, sont éphémères comme un rêve, un caprice ou une passion perverse, mais il y a aussi des mouvements qui se prolongent en se répétant d’un bout à l’autre de la chaîne humaine ; il y à des instincts de nature qui s’épanouissent et manifestent leur portée véritable dans la vie de l'espèce entière. De même que, dans l’ordre physique, l'amour d’un sexe pour l’autre, au lieu de paraître un caprice individuel et fugitif, est l'invincible puissance qui conserve et propage l'espèce, de même l'inspiration morale et religieuse est le souffle

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mystérieux qui soulève l'âme humaine et, d’une génération à l’autre, fait marcher l’homme vers l’humanité.

On ne saurait trop insister sur le lien organique et indissoluble qui rattache ainsi l'expérience individuelle à l'expérience historique et collective. La théologie scientifique les considère dans leur unité essentielle et, dès lors, l'objet de son étude ne manque ni de consistance ni de grandeur. Il s’agirait de faire la théorie de la vie religieuse et morale de l'humanité tout entière.

Ce programme ne saurait encore être rempli. Ni les archives religieuses du genre humain n’ont encore été toutes explorées, ni la psychologie religieuse n’est encore assez avancée. La science de la religion sera donc progressive; et c'est un nouveau caractère qu'elle aura en commun avec les autres sciences et qui mérite de Jui valoir du crédit au lieu de dédain. Mais, si la route est indéfinie devant elle, l'orientation en est du moins marquée par les deux points fixes fournis par l'expérience. Le premier, c’est la conscience religieuse de l’homme sauvage et primitif; le second, c’est la conscience religieuse de Jésus-Christ, devenue le principe régulateur de la conscience chrétienne chez les peuples civilisés.

Expliquer le mouvement ascensionnel qui a mené l’humanité d’un point à l’autre, traduire le fond et l'essence de la conscience chrétienne et expliquer les rapports nécessaires qu'elle entretient avec la conscience humaine en général et avec la culture moderne en particulier, telle est la tâche qui se propose aujourd'hui à la théologie et qu'elle peut entreprendre avec quelque chance . de succès. La conscience chrétienne n’est pas seulement une forme accidentelle ou une partie de la conscience religieuse totale, c'est une forme nécessaire et dominante, à laquelle toutes les autres aboutissent comme à leur

idéal et dans laquelle seule elles trouvent leur explication et leur accomplissement. Il en est du terme de cette évolution comme du sommet d’une montagne : le sommet est une partie de la montagne, mais en même temps il domine toutes les autres parties, étagées du fond de la vallée jusqu’à lui, et par cela même il permet de les embrasser toutes à la fois et d’assigner à chacune sa place et son rang dans l’ensemble.

La ligne de l’évolution de tous les peuples en marche vers la réalisation de l'humanité véritable, passe nécessairement par le christianisme. Voilà pourquoi la théologie scientifique ne peut faire autrement que d’être une théologie chrétienne.

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