‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 107 sur 124 · RELIGION EL THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

RELIGION EL THÉOLOGIE

On ne peut saisir l'expérience religieuse-ou morale à l'état pur et isolé. Il en est d’elle comme de la vie. Celleci ne se manifeste jamais ni nulle part sans matière, bien qu’elle n’ait pas son principe ou sa puissance dans la matière elle-même. De même la vie religieuse ne va pas sans la croyance, bien que la croyance" n’en soit pas le principe ou la source. Cest pour cela qu'aujourd'hui, à peu près partout, on distingue avec raison entre la religion et la théologie.

Cette distinction, qui s'impose àla conscience religieuse, implique, à l'origine, une dualité d'éléments dans la piété. L'émotion pieuse, par où j'entends le besoin, le désir et l'élan qui ébranlent le moi tout entier et linclinent à Dieu, s'accompagne toujours d’une intuition, par le moyen d’une image représentant devant la conscience l'objet qui

produit ce genre d'émotion. Cette image, à son tour, se change, sous l'effet de la réflexion, en idée, en doctrine et en dogme. Telle est la genèse psychologique du phénomène religieux. Une logique abstraite et simpliste dit qu’il faut connaître pour adorer; une psychologie historique montre que tout d'abord on désire, on prie, on adore pour connaître, et que la définition de l’objet adoré se tire du culte qu’on lui adresse et du bienfait qu'on en attend. Si l’on réserve, comme il serait sage de le faire, le terme de foi à l’acte moral qui porte l'âme vers Dieu, il faudra dire, non que la croyance, acte essentiellement intellectuel, ait produit la foi, mais que c’est la foi qui a produit la croyance. En dernière analyse, celle-ci n’est que J’expression idéele de celle-là.

Il est bien vrai qu'à son tour, une croyance préchée peut provoquer la foi, c'est-à-dire la vie religieuse; qu'il y à, dès lors, action et réaction puissante de l’une sur l’autre durant tout leur développement ultérieur. Mais, prenez-y garde : la croyance qui m'est apportée du dehors par un de mes frères ne provoque en moi la vie religieuse que si elle rencontre en moi un besoin latent, une prédisposition à la foi. Autrement elle reste stérile et je peux même l’accepter tout entière sans devenir pour cela religieux. Il y a beaucoup de prétendues conversions qui ne sont que des conversions de perroquets.

Dieu seul est l’auteur de la vie. Cest à bon droit que les chrétiens disent que la foi, cette première manifestation de la vie de l’âme, tient à l’action immanente de Dieu. L'homme done reçoit la vie, mais il se forme sa croyance. EL cela crée entre la vie de la foi et la forme de la croyance une différence, nouvelle, qui est d’une grande portée.

Poursuivons-la plus loin encore. La propagation de la

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vie n’est pas un fait individuel; c’est un fait social. L'individu ne s'engendre pas-lui-même ; il est engendré dans une société. L’individualisme absolu et abstrait est faux et stérile. Il est contredit dans l’ordre physique par la physiologie; 1l l’est, dans l’ordre religieux et moral, par. la psychologie. Vouloir tirer sa vie de soi-même, comme font certains philosophes ou théologiens, qui espèrent d'une démonstration théorique déduire leur foï religieuse, est une illusion dangereuse, un idéalisme qui bientôt les laissera impuissants, sceptiques et découragés. Il faut se placer dans le réalisme de la vie. Ce qui se passe pour la vie physique se passe exactement aussi pour la vie morale. La source de la vie de l'individu n’est pas en lui, mais dans la société. La source historique de là vie religieuse est dans la société religieuse. | Cest l'Esprit de Dieu sans doute qui en est l’auteur. Mais cet Esprit n’agit pas au hasard, accidentellement et du dehors. Cet Esprit de vie s’incarne et reste immanent dans la société religieuse, qu’il crée et renouvelle sans cesse. Assurément, il souffle où il veut, mais aucun vent ne souffle, si l’on nous permet de parler ainsi, hors de l’atmosphère; aucun ne vient des régions de l’éther azuré. De même que le vent est dans l’ébranlement des molécules de Fair, de même l'action mystérieuse de VEsprit de Dieu est dans l’ébranlement des esprits des hommes. De là, le lien de solidarité vitale qui unit l’homme religieux à la société religieuse, le chrétien à la société chrétienne. Le mot de Cyprien, énergiquement repris par Calvin, est vrai : « L'Eglise est la mère de tous ceux dont Dieu est le Père » (1). Et cela n’est pas dit pour enchaïiner

(4) Cyprien, De unitate eccl. 6 : Habere jam non potest Deum patrem, qui Ecclesiam non habet matrem. CaLvin, Inst. ch. IV, I, 1. Comp. Galat. IV, 26.

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ou nier la liberté de Dieu ou celle de l'homme, mais pour marquer les conditions organiques dans lesquelles il est constant que l’une et l’autre s’exercent.

Tel est l’ordre de la vie ; autre est l’ordre de la croyance. Dieu donne la première ; il n’édicte pas la seconde; mais il a donné aux hommes les facultés de l'imagination et de l'intelligence pour se rendre compte des expériences de la vie, les traduire et les exprimer. Sans nul doute les pensées viennent du cœur et les idées naissent de l’expérience, mais par une élaboration intellectuelle qui garde toujours et nécessairement un caractère subjectif et contingent. Il en est des idées religieuses comme de toutes nos autres idées; on n’en peut citer aucune qui soit tombée du ciel toute faite, aucune qui n’ait été formée dans un cerveau humain, aucune dont on ne puisse suivre la genèse et le développement à travers les générations. Il faut payer le pain de l'esprit de même que celui du corps. D'où suit cette conséquence : les conceptions héréditaires qui ont été un jour des conceptions individuelles n’ont jamais rien d’absolu et restent modifiables par le travail de l'esprit qui les a créées, indéfiniment.

Tempora mutantur, nos et mutamur in ils.

Si la vie religieuse relève de la foi, la croyance relève de la théologie. L'âme est essentiellement réceptive dans l’une, active et productrice dans l’autre. Et, parce que l'élaboration de la doctrine est l’œuvre de l’activité de l'esprit, elle engage la responsabilité du théologien. Ici, comme sur tout autre champ de travail, l’homme récolte ce qu'il sème. Pour parler avec l’apôtre, l’un apporte à l'édifice, de l'or, de l'argent, des matériaux excellents : l'autre, du bois ou du chaume. Le feu du temps éprouve et révèle la valeur de l’œuvre‘de chacun (4).

(1) L Cor. IIT, 12 et 13.

Bien différentes et même contradictoires moralement apparaissent donc l'attitude du croyant et celle du théologien. Quand le même homme est obligé, comme le théologien, de les garder l’une et l’autre, comment pourra-t-il les concilier ? De Dieu, de la société religieuse où 1l m'a fait naître, je reçois la vie, et pour la recevoir, Je dois être humble et docile; puis, ma pensée personnelle une fois éveillée, je deviens nécessairement juge de l’enseignement que j'ai reçu. Puis-je retenir simultanément ce rôle de catéchumène et cette fonction de critique ; le sentiment de la dépendance de ma conscience individuelle à l'égard de la conscience collective, hors de laquelle ma vie s’étiole et meurt, et le sentiment de l'autonomie de ma pensée, sans laquelle je ne suis plus moi et n'ai même plus de foi réellement personnelle? Ce problème est le problème de la vie. J’échappe à la tyrannie de l'Eglise à force de vigueur intellectuelle et morale et en distinguant, dans la tradition de l'Eglise elle-même, l'œuvre de Dieu et celle des hommes; et j'échappe aux dangers d’un individualisme sans racine, à force d’humilité et en me rappelant que je suis ici-bas toujours à l’école des autres, en même temps que je dois être mon maitre à moi-même.

En tous cas, ces deux attitudes me sont imposées par un double besoin de nature. Elles se justifient en réalité l’une par l’autre et progressent par leur conflit. Ce que j'apprends à l'école du passé sert à fortifier ma propre personnalité, et, plus celle-ci s’aflirme, plus impérieux est le devoir qui la ramène à l’ordre social et l’oblige à chercher et à trouver dans cet ordre social sa fonction et son emploi. Individualiser en moi la foi de mes pères en la débarrassant de ce qu’elle a d’erroné, socialiser ma foi personnelle en la dépouillant de tout égoïsme et en

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lui donnant une conscience toujours plus claire de ses racines dans le passé, et de ce qu’elle a en commun avec la foi de la société présente, voilà bien ma double tâche, le double mouvement de ma vie intérieure, qui me fait aimer tout ensemble la tradition dont je suis le fils et la liberté intérieure qui fait ma dignité.

Rester attaché à la tradition religieuse du passé, et la promouvoir, la prolonger dans le présent et vers l'avenir, voilà la véritable mission du théologien.

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