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MATIÈRE, FONCTION ET MÉTHODE DE LA THÉOLOGIE

La théologie n’est à aucun degré une science spéculative. C'est une erreur que de la confondre avec la méta-

physique. Elle a, dans le fait psychologique de la religion,

un point de départ fourni par l'expérience et, dans le dogme ou les doctrines traditionnelles, une matière fournie par l’histoire. Schleiermacher ne la rangeait pas sans raison parmi les disciplines historiques. Elle ressortirait plutôt, selon nous, à la sociologie; car la religion, l’objet de son étude, est certainement, à côté du langage, le fait social le plus considérable que le sociologue puisse étudier. Le caractère et l'importance sociologiques de la théologie apparaîtront et s’imposeront à l’avenir avec une évidence toujours plus grande.

Les dogmes, les doctrines, les croyances reçues ne sont rien d'autre que l'expression intellectuelle de la conscience religieuse commune dans une société donnée. C'est par ces dogmes et ces doctrines que cette conscience manifeste son contenu et s'explique à elle-même son origine et sa raison d'être. Sans doute, elle s'exprime et se

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donne à connaître sous d’autres formes encore, par exeniple dans le culte, les institutions et les mœurs qu’elle engendre. La théologie ne négligera pas d'y faire attention. Mais enfin, nulle part la conscience religieuse ne se révèle plus directement, avec plus de précision et de clarté, que dans le dogme. Comment, suivant quelles lois, avec quel degré de légitimité, le sentiment immédiat de la piété qui vient de Dieu se traduit-il en images, en notions, en doctrines dans l'esprit ? Observer ce passage du sentiment à l’idée et apprécier l’idée en tant qu'expression plus ou moins juste et adéquate du sentiment, voilà la tâche propre de la théologie scientifique. Le dogme reste ainsi nécessairement la matière de son étude et le lien par lequel elle se rattache à la tradition religieuse sociale et travaille à la réformer et à la promouvoir. La critique qu’elle fait des formules du passé a beau être radicale et sévère, cette critique finit toujours par être positive; car, en dégageant le sentiment religieux des enveloppes usées sous lesquelles il souffre, méconnu et paralysé, elle lui rend sa vigueur et sa force créatrice inépuisable.

De là découle la fonction religieuse et sociale de la théologie. Cette fonction est double. Elle doit tout d'abord rendre les dogmes intelligibles et, par suite, les rendre respectables. Elle y réussira en découvrant les lois de leur naissance et de leur développement, en montrant leurs racines premières dans la piété même, en nous apprenant à distinguer en eux le sentiment qui les a inspirés et les éléments intellectuels dont ils se forment. L'histoire justifie et condamne les dogmes en même temps. Elle justifie la forme qu'ils ont prise dans le passé par la nécessité historique où se trouve la religion de s'adapter aux temps et aux milieux qu'elle traverse. Mais

les temps et les milieux changent ; les éléments intellectuels de la croyance vieillissent d’une époque à une autre ; ils ont donc besoin de se renouveler; et la vérité est que, malgré les résistances les plus obstinées du conservatisme religieux, ils se renouvellent sans cesse. Ainsi la critique des dogmes se fait en même temps que leur justification. En suivant leurs transformations dans l’histoire, la théologie les force à se dépouiller des éléments étrangers à la religion elle-même et des notions, autrefois vivantes sans doute, mais aujourd’hui périmées. L'histoire est le crible, toujours en mouvement, des idées humaines ou bien, si l’on nous passe cette autre Comparaison, c’est un fleuve dont l'eau, filtrée sans cesse à travers des couches de sable successives, se décharge dans l’une, du limon qu'elle avait pris dans la précédente et arrive ainsi lentement à une limpidité progressive. Mais cette histoire critique du dogme n'est pour la théologie qu'une préface. De ce qui a été, elle veut faire sortir ce qui doit être. Dans la foi, dans la piété intime d’où elle tire son origine, la théologie puise aussi un idéal qu’elle à mission de poursuivre sans se lasser jamais. Réformatrice par essence, elle vient au secours de la conscience religieuse dans les crises que cette dernière traverse. Constater la caducité des formes anciennes de la religion ne lui suffit pas ; elle travaille à en créer de nouvelles et à mettre l'Evangile du Christ en contact plus immédiat avec la conscience de l'homme et de la société modernes, à le faire mieux comprendre pour le faire plus facilement accepter. Elle devient ainsi une médiatrice bienfaisante entre le principe de vie qui est dans le christianisme et les besoins ou les exigences du temps présent. Elle substitue, dans la croyance traditionnelle, aux éléments devenus inassimilables et suran-

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nés, des éléments intellectuels nouveaux, des notions philosophiques et scientifiques puisées dans la culture acquise. Il en résulte que l'harmonie se rétablit entre ce qu'il serait mortel de ne pas retenir de la tradition du passé, et mortel aussi de ne pas recevoir, avec joie et confiance, des conquêtes du présent et de l'avenir.

Sans aucun doute, l'harmonie ainsi obtenue ne sera ni absolue ni définitive. Tout est mouvement en nous et autour de nous. Il s’agit seulement pour la théologie de répondre loyalement et efficacement aux nécessités de l'heure présente. Elle restera progressive comme toutes les autres sciences, qui n’en font pas moins de jour en jour œuvre positive, sans pouvoir faire une œuvre achevée. Expliquer la vie. du dogme dans le passé et le renouveler incessamment dans le présent et l'avenir, voilà la double fonction de la théologie.

Pour accomplir cette œuvre, la théologie à trois instruments à sa disposition : un instrument historique, l'Ecriture sainte; un instrument philosophique, qui est l'esprit scientifique avec ses méthodes constituées ; un instrument de discernement religieux, ou l'expérience chrétienne et le sens instinctif qu’elle crée.

L'Ecriture sainte, dont la piété chrétienne ne saurait cesser de se nourrir, sans cesser d’être elle-même, n'est plus une autorité dogmatique. Il ne peut donc être question de lui emprunter directement et d'imposer à la théologie moderne aucune formule ou thèse dogmatique proprement dite. Il y a, dans l’Ecriture, des fhéologoumènes, mais ces théologoumènes, premiers éléments d'explication intellectuelle du principe chrétien, appartiennent aux temps et à la culture des temps où furent rédigés les livres bibliques eux-mêmes. Il faut les y laisser; et c'est commettre un intolérable anachronisme

que de vouloir les transporter directement dans le

, nôtre.

Mais l’Ecriture n’en reste pas moins un document historique grâce auquel nous remontons à la source pre-

mière du christianisme; elle n’en est pas moins le point

de départ nécessaire de tout le développement religieux et dogmatique qui a suivi. Cest la première tradition, si l'on veut. Ayant précédé toutes les formes de la tradition subséquente, elle est la norme historique à laquelle cellesci peuvent et doivent être contrôlées, si lon veut savoir jusqu’à quel point elles se rapprochent ou s’écartent de l'essence primitive du christianisme. Tous les dogmes sont sortis de l'Ecriture par voie d'interprétation ; tous se ramènent à elle comme à leur source originale et à leur garant. Ils ne peuvent être expliqués que par elle, et l’histoire de chaque dogme serait incomplète et, par suite, inintelligible, si elle ne commençait par en montrer le germe dans l’enseignement biblique. À cette condition seulement, on peut discerner sûrement les éléments nouveaux que les siècles et les philosophies successives y ont ajoutés. La théologie n’a pas à subir le joug des conceptions bibliques; mais 1l paraît certain qu'aucune expression dogmatique nouvelle ne serait légitimement chrétienne, si elle contredisait l'esprit de la Bible et restait sans lien aucun avec l'expérience chrétienne primitive, dont la Bible est l’authentique document. La Bible n’est plus une autorité pour la théologie, mais elle demeure pour elle un indispensable moyen d'explication historique et de contrôle religieux.

En second lieu, il s’agit de confronter les dogmes et les croyances du passé avec l'esprit scientifique et la conscience religieuse que des’ siècles de réflexion et de culture ont formés dans l'homme moderne. Cest ici que

commence, en réalité, l’œuvre théologique, qui ne consiste en rien d'autre que dans cette confrontation nécessaire et dans un loyal effort pour en dégager les enseignements. Toute formule doctrinale est un exercice et un acte de la pensée. Cet exercice et cet acte restent justiciables des lois et conditions qui font une pensée juste et vraie. Il y a d’abord les lois logiques. Il est certain qu’une doctrine dans laquelle une contradiction devient flagrante ne saurait subsister devant l'esprit, que cette contradiction la mine à l'intérieur et la force à se transformer. C’est ce que l'histoire de tous les dogmes démontre surabondamment. Mais les lois logiques ne sont que les conditions formelles de la pensée. Ce qui en fait le fond même, c’est la connaissance expérimentale que nous avons acquise de l'univers, par l’astronomie, la géologie, la chimie, la physiologie; de l’histoire de l'humanité, de ses origines et de son évolution, par la critique historique; enfin de la vie mentale de l’homme, par la psychologie. Que l’on mesure la distance qui sépare à tous ces points de vue notre conception totale des choses de celle des anciens, qui fut encore celle du moyen-àâge; que l’on se rende bien compte de la dépendance où les notions religieuses du passé se trouvaient nécessairement à l'égard de la conception alors régnante, et l’on verra qu’il ne s’agit plus pour la théologie d'apporter quelques corrections de détail à la vieille dogmatique, mais de procéder délibérément à une reconstruction, dans un style nouveau, de l'édifice entier.

De l'esprit scientifique relève la forme intellectuelle de la doctrine; mais ce qui fait qu’une doctrine est religieuse et chrétienne, c’est l'expérience religieuse et chrétienne

qu'elle doit expliquer et traduire. Cet élément d'ordre moral fait le fond commun des dogmes anciens et des’

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doctrines nouvelles. Toute doctrine qui n'aurait pas sa racine première dans. ce fond commun se trouverait, par le fait même, hors du christianisme. Donc, à côté de l'esprit scientifique nécessaire au théologien, il y a cette expérience intime, dont,toute sa pensée, comme toute sa vie, doit être intérieurement animée. Il ne sera un penseur chrétien qu’à cette condition.

Je n'ignore pas que, pour les âmes étrangères à cette vie intérieure, les mots expérience chrétienne ne représentent que quelque chose de vague et d’insaisissable. Saint Paul à dit avec raison que l’homme psychique ou charnel ne comprend pas les choses de l'Esprit de Dieu. Le reproche de mysticisme ici ne saurait être écarté. La théologie doit l’accepter résolument et s’en faire, non certes un titre de gloire, mais la raison même de son existence et de son labeur. Loin d’être vague et obscure, l'expérience chrétienne est, pour toutes les consciences qui l’ont faite, quelque chose de moralement très clair, de fortement déterminé, que chacune d'elles, non seulement retrouve en soi, mais encore dans toutes les consciences éveillées à la même vie, dans la vie intime de tous les chrétiens, grands ou petits, illustres ou obscurs, dans tous les âges, dans l’âme collective de la chrétienté tout entière. Cette expérience a été faite d'abord dans la conscience de Jésus-Christ, d'où elle s’est propagée dans toutes les consciences filles de la siennne, par le double sentiment de leur misère spirituelle et de leur réconciliation avec le Père par la foi en la bonne nouvelle de son amour infini. C'est ce contenu tout religieux et moral de la conscience filiale du Christ qui constitue et détermine ce que la langue chrétienne appelle l'Esprit du Christ ou l'Esprit de Dieu dans l'histoire de l'humanité. Cet Esprit n'impose aucune formule doctrinale déterminée; mais il

x Li à É foi di at one lui faire apprécier et juger sûrement, dans le passé et dans le présent, tout ce-qui est

de son essence permanente et ce qui lui demeure ou étran- ger ou accessoire. En dehors de cette inspiration, la théo- “logie ne peut faire qu'une œuvre aussi vaine pour 1er

. progrès de la religion que lot celui de la science de la religion. 4 Nous touchons une fois de plus au fond Subata tel et

toutes les doctrines que doit développer la théologie. C'est le principe qui en fait l'unité et les constitue en un orga- nisme, dont il nous reste à marquer enfin les grandes lignes.

ne vivant du christianisme. Là se noue le lien interne de

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