‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 110 sur 124 · PRES · texte numérisé non relu

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Cependant son apparition si tardive aurait dû la rendre suspecte, et, plus encore, la variété des explications qui en ont été données et qui n’ont servi qu'à tout obscurcir. N'est-il pas étrange, tout d’abord, qu'on soit obligé de ramener un système religieux à une dualité de principes irréductibles ? Peut-on donner la même importance et la même valeur religieuse au livre et à son contenu, à l'Evangile du salut apporté par le Christ, et au modé ou à l'instrument par lequel, historiquement, il nous est apporté? De deux choses l’une : ou bien la doctrine de la justification par la foi est proclamée par l'Eglise protestante la seule interprétation légitime de l'Ecriture, et alors l’interprétation de l’Ecriture est fixée une fois pour toutes par cette Eglise; elle lie les consciences, et nous sommes en plein catholicisme ; ou bien, l'autorité de l'Ecriture subsistant, l'interprétation en reste libre, et alors, les textes pouvant être interprétés diversement, au moins dans certaines parties, cette autorité de la Bible peut se retourner contre le dogme de la justification par la foi. Dans les deux cas le protestantisme succombe,

Il y a un autre danger. Il est facile à une logique abstraite et simpliste de faire dépendre la vérité de l'Evangile du salut, de l’autorité divine de l'Ecriture. Celle-ci devient alors le fondement de celle-là, et c’est l’autorité du livre qui devient le véritable et premier objet de la foi; ce qui amène une corruption fatale et une méconnaissance complète de la nature purement religieuse et

morale de la foi. C’est l'erreur fondamentale de l’ortho-

doxie protestante et de l’intellectualisme qui en est la marque. La foi qui sauve dépendra-t-elle de la démonstration théorique, impossible d’ailleurs à fournir, que la Bible est l'œuvre même de Dieu? Attendrai-je, pour rece-

* voir la bonne nouvelle du pardon divin, que l'on m’ait convaincu de l’infaillibilité divine des livres qui me lPannoncent ? Peut-on soutenir que la foi en la divinité de la Bible soit, pour la conscience chrétienne, la condition préalable et le fondement de toutes nos convictions morales et religieuses, de notre assurance du salut, de notre espérance et de la communion de notre âme avec Dieu? N'est-ce pas là un renversement des choses et ne faudrait-il pas admettre alors que la nature de la foi a changé depuis les temps où il n’y avait pas encore de Nouveau Testament, et depuis ceux de la Réformation, où Luther déclarait que l’Ecriture est le serviteur, non le Maiïtre, et n’hésitait pas à en appeler du serviteur au Maître dans tous les endroits où l’Ecriture ne lui semblait pas rendre fidèlement la parole et la pensée de ce dernier?

On tient à la Bible avec raison, parce qu'elle est un moyen précieux, providentiel, de rendre et de maintenir objectives pour la piété la personne et l’œuvre du Christ dans l’histoire. Mais cet office que nous rend la Bible, pour combien d'âmes a-t-il été rempli dans les temps primitifs par la prédication des missionnaires et, depuis lors, par le témoignage continu de l'Eglise! Combien d’âmes ont été sauvées par l'Evangile sans l’Ecriture ! Un moyen, par définition, ne saurait être quelque chose d'absolu ; c'est une relation entre un principe et son action pratique. Ni la Bible, ni l'Eglise ne sont des principes ou des causes premières; car l’histoire montre, au contraire, que ce sont des conséquences et des effets. La Bible est l'œuvre de l'Eglise en même temps que le fruit de la prédication de l'Evangile. Done, loin de pouvoir cautionner et garantir la vérité de l'Evangile, c’est de lui que la Bible et l'Eglise tirent leur première origine et leur actuelle dignité.

Voilà pour la piété. Quant à la construction doctrinale, poser à la base cette dualité-de principes, c’est y introduire une cause de désorganisation et d‘incohérence. Mis sur la même ligne que l'Evangile du salut, le dogme de l'autorité de l'Ecriture prend nécessairement la première place dans la théologie. Celle-ci s'ouvre, dès lors, comme on le voit dans tous les traités de dogmatique orthodoxe, par un chapitre de bibliologie, où l'autorité et l'origine du recueil sacré doivent être établies avant toute explication sur son contenu. D'une part, on impose à la théologie dogmatique de résoudre des questions qui relèvent uniquement de la critique et de l’histoire; d'autre part, après avoir ainsi traité de la Bible comme fondement dogmatique de tout le reste, on y revient plus tard dans le chapitre sur l'Eglise, comme à un moyen de grâce offert à la piété. L'édifice se trouve ainsi construit dans le style et sur le plan même de la théologie catholique, avec cette différence que la place que l'Eglise üent dans l’un est prise par la Bible dans l’autre. Mais, des deux parts, l'édifice est ruineux, parce qu’il repose en dernière analyse sur une pétition de principe.

Il faut donc renoncer sans retour ni regret à cette conception . dualiste du christianisme. Elle est encore plus fausse que génante. Elle renverse et méconnaît le processus psychologique et historique de la vie religieuse et la genèse véritable de la doctrine. Devant expliquer la vie de la piété, la théologie doit en être le reflet idéal et, par conséquent, prendre dans la vie elle-même le principe organisateur de la doctrine. Ce principe ne saurait être, du point de vue de l'expérience, que la conscience chrétienne elle-même. Nous entendons par là, pour nous servir d’une expression moderne, l’état d’âme, la détermination religieuse fondamentale du chrétien, avec la

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série des phénomènes intérieurs qui le constituent et des manifestations extérieures qui le révèlent. Cet état d'âme est essentiellement le même dans les individus chrétiens de tous les temps, dans la vie collective de l'Eglise, dans la conscience initiale du Christ, mère et norme de toutes les autres.

Dégager ce fond commun et permanent des formes accidentelles qui le voilent souvent, ce sera découvrir et poser le principe d’où découleront l'unité et toute l’organisation interne de la doctrine elle-même.

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