LA BASE GRÉCO-ROMAINE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE
Deux événements sont venus, ds l'origine, déterminer le cours de l’histoire du christianisme : le grand succès | des missions pauliniennes sur les terres de l'empire etla : : destruction de Jérusalem et de la nation juive en l’an 70. — A partir de ce moment, le centre de gravité de res chrétienté naissante se trouve déplacé pour toujours. D'Orient, il passe en Occident et de J érusalem, à Rome. Le groupe judéo-chrétien primitif décline ; la masse pa- gano-chrétienne l’emporte de plus en plus. Ro , 3 Les premiers représentants de ces deux groupes religieux furent Paul de Tarse et Jacques le frère de Jésus. Loin de leur être supérieur par l'autorité, Pierre paraît 4 relativement effacé entre ces deux champions des ten- dances contraires qui, alors, se disputaient les Eglises. Jacques n’était pas apôtre ; il était quelque chose de mieux, il était le frère du Christ, et il lui succédait par une sorte de droit héréditaire, fondé sur la parenté du: sang et sa descendance davidique. Jusqu'à sa mort, il fut le vrai lieutenant, le premier vicaire du Messie, auquel Pierre et tous les autres se subodonnaient. Si la chrétienté palestinienne avait subsisté et s'était étendue du côté ; de
l'Orient, il s’y serait formé et transmis, venant de cette source, une sorte de Kalifät chrétien d’une autre nature que celui qui s’établira plus tard à Rome (1).
Jacques, surnommé le rempart du peuple, représentait le passé, le particularisme juif, la piété rituelle (2). Paul représentait le principe moral de l'Evangile de Jésus, la religion de la foi intérieure et de la liberté. L'avenir ne resta pas longtemps incertain. Les tragiques événements de l'an 70, qui portaient un coup fatal aux rêves du messianisme juif, donnaient raison à Paul et consacraient les résultats de son œuvre.
La lutte avait été vive. Les lettres de Paul aux chrétiens de Galatie, de Corinthe et de Rome en ont été les fruits et en restent les monuments. Paul avait beaucoup de peine, quand il revenait de ses courses lointaines, à faire accepter à Jérusalem ces nouveaux enfants qui n'étaient point issus d’elle et dont le nombre croissant causait aux chrétiens juifs plus de crainte et d’embarras que de plaisir. Les partisans de Jacques n’avaient qu'un souci : maintenir les privilèges nationaux des aînés, du peuple d'Israël selon la chair, tandis que l’apôtre des
(1) Dans les Actes des apôtres et dans les épîtres de Paul, Antioche et Jérusalem apparaissent déjà comme les métropoles rivales de deux christianismes qui ont une physionomie et des tendances très différentes. Sur Jacques et son rôie prépondérant dans la direction de l'Eglise de Jérusalem, voy. Act. XV, 13 et ss.; XXI, 18, Gal. I, 9 et 12 (ziyàc dm ’Iaxw6ov); Homélies Clementines, lettre de Pierre à Jacques ; Hécésipre, dans Euskse, H. E. Il, 23. Ce rôle de chef de l'Eglise aide à comprendre pourquoi Josèphe a mentionné sa condamnation et son martyre. Ce fut un événement pour la cité tout entière. — Ant., XX, 9, 1.
(2) Hecesippe, dans Euseb. H. E. II, 23 : Aix y tou ty dnepBoñrv tüc Oumauoobvns adtoùd éxaheito Alxatoc ka ’QPAlac. — Ophel am — gTuhoc toù ann Comp. Gal. IL, 9.
S; rene ‘toute leur 1 constatait l'incrédulité invincible de la masse juive e saluait dans les nouvelles communautés païennes l’Israël selon l’esprit et le véritable héritier des promesses faites à Abraham (4). Paul fut traité de faux apôtre, d’apostat, d'ennemi du Christ, de propagateur de l'iniquité. Il ne re A répondait pas à ses adversaires sur un ton plus doux.En lisant avec des yeux clairvoyants sa lettre aux Galates et 5e la seconde aux Corinthiens, surtout sa visite aux apôtres, = colonnes de Jérusalem, et sa querelle avec Pierre à An- & tioche, on voit très bien l’anachronisme que l’on commet Let les fictions dont on se berce lorsqu'on se représente ces premières communautés chrétiennes organisées en torme d’Eglise catholique sous le principat officiel de saint Pierre(2). Cette crise n’en représente pas moins le premier pas sur une route nouvelle. Un pilote hardi a coupé les amarres qui attachaient encore le navire au rivage
FLROPE
(4) Act. XXI, 18etss.; Gal. IT et IV, surtout l’allégorie de Sn i* et d’Agar. 4 Cor. X, 1- 10, Rom. IV, etc.
(2) Le conflit de Paul et de Pierre dans l’église d’Antioche a été | un vrai scandale pour les Pères de l'Eglise. On peut voir parla contre-partie du récit de Paul que nous lisons dans les Homélies Clémentines, quel retentissement il eut et quelles rancunes il laissa dans les cercles chrétiens ébionites. Pour faire disparaître le scan- Et dale, Clément d'Alexandrie supposait que l'adversaire de Paul à Antioche, ce n’était pas le premier des douze, mais un homonyme, gr = un Cephas qui n’était que l’un des 70 disciples. (Eusëse H. E.I, 42) Jérome dit très gravement que Pierre et Paul au fond n'étaient pas en dissentiment, mais en parfait accord. Ils avaient seulement | résolu de jouer une petite scène convenue pour éclairer les judai-
sants, et Pierre, par humilité, y aurait accepté le rôle de l'avocat du diable. Sur quoi Augustin proteste au nom de la sincérité des écrivains sacrés et aime mieux confesser une défaillance de Pierre. L'histoire de l’exégèse catholique de ce texte de l’épître aux Galates est extrêmement curieuse. 5
eau de la civilisation
du: rqué que Paul semble: avoir procédé. Éthos F à la conquête de l'empire ; il le parcourt pro= vince après province, en sorte que les divisions politiques ; . deviendront naturellement des circonscriptions ecclésias-
| tiques : ù Syrie, Cilicie, Galatie, Asie, Macédoine, Achaïe, Lu. Gaule, Espagne. La chrétienté nouvelle se. coulait dans l'organisme impérial comme dans un moule dont idéal unitaire et les formes hiérarchisées survivront à
en pièces sous le marteau des barbares. | À la fin.de la vie du grand apôtre et à la veille de Ja
dans ik Eglise, même quand le moule politique sera labs A2 ge
catastrophe de la guerre juive, l'équilibre, dans la chré- L
tienté, entre l’élément juifet l'élément païen, était définiti- . vement rompu. Le peuple juif, resté incrédule, parut Ô condamné per un arrêt de la justice divine. Retirés au delà du Jourdain, les débris des premières communautés de Judée y végétaient, hors du contact de la masse chrétienne, et, restant immobiles tandis que tout se modifiait nt d elles, elles devaient finir par apparaître, sous leurs vieux noms de Nazaréens, comme des sectes héréiques. Fidèles à l'esprit et à la tradition de Jacques et des membres de la famille de Jésus, seules elles repré- sentaient, au contraire, l’orthodoxie primitive. Mais ainsi vont les choses de ce monde. L’ orthodoxie, c’est toujours Ja doctrine que le succès consacre officiellement. Recrutée surtout dans ce monde de prosélytes qui gravitait autour des synagogues, la masse pagano-Chré- tienne, qu’on appela la grande Eglise, suivait une voie moyenne entre la théologie de Paul qu’elle était inca- pable de comprendre, et les prétentions et les rites des: no qu’ ie ne pouvait tolérer. Ainsi se formait une,
Fe ÿ on & Israël. Telle fat F nr dé ces écri vains de transition qui succédèrent aux apôtres et qu on. a nommés les Pères apostoliques. C'est la DEA base de l'orthodoxie catholique (1). | ARTE L’Ancien Testament avait, aux yeux de Jé ésus, de Paul et des autres apôtres, le caractère absolu d’une révélation divine. Ce fut aussi la première et longtemps l'unique autorité écrite des chrétiens. Mais s’il était vénéré par.
eux autant que par les juifs, il devait nécessairement
être interprété autrement. Comment y faire le départ 5 entre ce qui était conforme à l'Evangile et ce qui y était contraire, entre la partie cérémonielle abolie en fait, et
la partie morale subsistante? L’exégèse allégorique en- seignée par Philon et pratiquée déjà par Paul vint en à
aide à la liberté de la foi. De l'Ancien Testament on
retenait ces trois choses : la foi au Dieu unique, créateur
du ciel et de la terre, la loi morale du Décalogue, et les . prophéties messianiques par lesquelles on prouvait que Jésus-Christ était le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. Le reste était interprété symboliquement, comme des figures du nouveau sacerdoce qui, sous le couvert de cette autorité te s’installait déjà dans les églises du second siècle (2).
. (1) Sur ce christianisme neutre mi-juif et mi-grec, qui deviendra naturellement le catholicisme, voy. A. Rirscuz : Die Entstehung der ee altkathol. Kirche. 2e édit., 4857, et A. Harnacr : Lehrb. der Dogm.
geschichte. T, 4889. — Renan : Ce que le catholicisme doit à Rome. (2) Gal. INT, 6-14 ; 4 Corinth. IX, 8 et ss. ; Rom. III, 25 ; Hébr. V VIT, IX; Crémenr Rom. I Cor., 40, L’assimilation entre le culte lévitique et la hérarchie lévitique d'une part, et le culte et le # clergé catholique d'autre part, marche rapidement du commence= C
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Jérusalem détruite, cette chrétienté gréco-romaine cherchait un centre nouveau autour duquel elle se püt grouper ; elle ne devait pas hésiter bien longtemps. Les grandes églises d’Antioche, d’Ephèse, d'Alexandrie, se faisaient équilibre et n’avaient d'autorité que sur les communautés de leur région. Seule, une ville s'élevait: au- dessus de toutes les autres et avait une importance uni-
verselle. Rome restait toujours la ville éternelle etsacrée. Deux fois, elle allait recueillir la succession du monde. La capitale de l'empire était marquée à l'avance pour devenir la capitale de la chrétienté. Il n’y a point là de miracle; c'est un fait d'ordre social qui répond si bien aux condi-. tions historiques du temps, que le vrai miracle aurait été qu'il en fût autrement.
Dans la formation de l'Eglise catholique, l’action du génie romain sera décisive. On la voit se manifester pour la première fois vers la fin du premier siècle; mais, à partir de ce moment, elle ne cessera plus. Dans ce nouveau rôle, elle reste fidèle à son vieux génie. À d’autres, elle laissera le soin et la gloire d’agir par la science philosophique ou par les ardeurs de la foi. Alexandrie sera plus savante; Ephèse plus mystique. Son lot sera l’administration, le maintien de la règle, le goût et l’esprit de gouvernement. C’est au nom des intérêts pratiques de l’unité, du bon ordre qu’elle intervient partout contre la
ment à la fin du secondsiècle. A partir de Tertullien, le nom de Sacerdos, païen et juif d’origine, mais non chrétien, devient courant pourdésigner les évêques etles anciens des premiers temps, Le sensde sacerdos est devenu même celui du mot prétre, qui a une tout autre origine et désignait d’abord une tout autre fonction: celle d'ancien ou de senior. — Diesrez : Die Gesch. des A. T. in der christlichen Kirche, 1869.
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le poids que leur donnaient le prestige de Rome, la force et la richesse de sa communauté et la double légende, qui commence alors, de la chaire de saint Pierre et de son martyre (2). S - Voilà ce que nous montre la lettre que l'Eglise de Rome adressa à celle de Corinthe dans les derniers temps du règne de Domitien. Cette lettre est collective ét anonyme. À ce moment encore, il n’y a pas plus. d'évêque unique à Rome qu’à Corinthe. La communauté romaine ne parle pas davantage au nom d’une primauté ou suprématie officielle qu’elle n’avait pas, maïs au nom de la solidarité fraternelle qui ne permettait à aucune des Eglises d'alors de rester indifférente aux troubles et aux misères des autres, surtout quand celles-ci sollicitaient un secours ou des conseils. Mais il n’en est pas moins vrai que le génie romain, dès cette première démarche, se donne à connaître. > ne.
. Une partie de l’église de Corinthe, la ee jeune et la plus remuante, s'était soulevée contre les «€ anciens » depuis longtemps en charge, et même en avait destitué Le quelques-uns. Rome, sans hésiter, prend parti contre les
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