GENÈSE DE LA THÉORIE CATHOLIQUE DE LA TRADITION
L'idée de tradition implique trois termes : un pointde départ, un point d'arrivée et un chaînon faisant lien entre les deux. Dans la théorie catholique, le point de départ, c’est Dieu même; le point d'arrivée, c’est l'Eglise militante; Fe le chaïînon, ce sont les apôtres et la lignée légitime de leurs successeurs. Cet anneau intermédiaire devient donc #3 l'anneau essentiel. D'un côté, les apôtres donnent la main
(1) IRÉNÉE, adv. hær. I, 40,1 : ‘H pèv yüp ÉxxAnoix, xaimep xaW ne ris olxovpévne Éwç mepdtuwy ths yis Oteomapuévn, raod Où Toy AT 09T6kwV Le xai Ty êxelywy pabrnrov TapalaGodsz Tv eic Eva Oebv, TATÉpPXE | TAYTOKpATOPA, TV memotnxôTa Tov odpayoy xaÙ TAY AV k. T. À. Tiotiv. Comp. IT, 4, 2; IV, 33, 7, etc. Tertullien de Virg. vel. 1 : Regula fidei una omnino est sola immobilis et irreformabilis, credendi scilicet in unicum Deum omnipotentem, etc. Comp. de Præscript. hæretic. 13. — Voy. Wirm. Gass, Symbolik der griech. Kirche,. p. 116 et ss., 1872. Au Concile de Florence de 1439, l'archevêque Marcus Eugenicus déposa ce témoignage : Auete oùre Éxouev, oùre e/0opev s6oÀoy tüv àrostéwy. b
tes par eux que la a. RE du ciel et. venant aux hommes, reste divine jusqu’ au bout, sans se dénaturer ni se. corrompre. L'apostolicité sera
donc la marque nécessaire et essentielle de la tradition 1 catholique. Nous touchons ici au fondement même de
l'infaillibilité de l'Eglise. Hat F 4 Cette théorie dogmatique de la tradition s'offre ie Fe. nous pour la première fois, définie et arrêtée, sous forme £ de loi infaillible et.souveraine, dans les écrits d'Irénée, . de Tertullien et d'Hippolyte. Ces écrivains furent amenés à la formuler dans leur polémique contre le gnos- x ticisme et les autres hérésies de leur temps. Ils nousen - expliquent la genèse avec une parfaite candeur. C'est une arme qu'ils ont forgée en pleine bataille pour s'assurer une victoire longtemps incertaine. | HeDe quoi disputait-on dans ces mêlées théologiques due second siècle, dont la confusion et les tourbillons don- À nent l'idée du chaos? Il s'agissait de savoir où était la vraie doctrine et comment on pouvait la reconnaître. Accepter la discussion avec les docteurs de l’hérésie É était dangereux pour bien des raisons. D'abord, il ne fallait pas espérer les réfuter ni les convaincre. Sur le C4 terrain de la science ou de l'exégèse, les évêques catho- Jiques, qui avaient d’admirables vertus, étaient faibles en face d'un Valentin ou d'un Marcion. C'était, en outre, descendre sur le terrain mouvant des opinions individuelles et subjectives, où les procès philosophiques recommencent ‘toujours. En appellerait-on aux écrits apostoliques, que l'Eglise achevait alors de recueillir ? Mais ici l’on se heurtait à la critique que les adversaires exerçaient librement sur le texte et l’origine de ces écrits. Ou bien, ils en avaient des recueils différents, comme
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| JR méthode nn qui était alors re en usage 1170 ét permettait, en bonne conscience, à chaque parti, de ‘faire parler lEcriture en sa faveur. I était aussi difficile | de s'entendre sur le sens des textes que sur la vérité de. Ja doctrine, puisque, dans tous les camps, c'était toujours celle-ci qui déterminait, en fait, l'interprétation de ceux- A là. Aussi, Tertullien ne veut-il pas qu’en discutant avec les hérétiques, on en appelle aux Ecritures, 3 : C'est sur les Ecritures mêmes que le procès se trouvait engagé et, dès lors, il ne pouvait être jugé que par une autorité supérieure. Ainsi, dès ce moment, l'autorité de
: Ha tradition fut pratiquement placée au-dessus de celle de la Bible, car c’est la tradition qui a décidé de la for- <
mation du recueil sacré, choisi les livres qui devaient. re être admis et ceux qui devaient en être exclus; c'est la tradition qui donne encore la régle pour en re user et les bien entendre (4). |
(2) Irénée, Adv. hær. III, 2: Quum enim ex Scripturis arguuntur in
accusationem convertuntur ipsarum scriplurarum, quasi non recte pe habeant, neque sint ex auctoritate et quia varie sint dictæ et quia non possit ex is inveniri veritas ab his qui nesciant traditionem UT, 3: Traditionem itaque Apostolorum in toto mundo manifestatam ne in -omni ecclesia «dest respicere omnibus qui vera velint videre. ce JE, 4: Tantæ igitur ostensiones cum sint, non oportet adhuc quærere . à apud alios verilatem quam facile est ab ecclesia sumere, cum Apostoli F quasi in depositorium dives plenissime in eam contulerint omnia quæ sint veritatis, etc. e: ; TerTULLIEN, de præscriptione hæretic. 17. Ista hæresis non Fi recipit quasdam seripturas; et si quas recipit, adjectionibus et de- tractionibus ad dispositionem instituti sui intervertit… et si aliquatenus # integras præstat, nihilominus diversas éæpositiones commentata conver-
{... Quid promovebis, exercitatissime scripturarum, cum, si quid defenderis, negetur ; ex diverso, si quid negaveris, defendatur ? Et tu quidem
BA TRADITION : a11
Pour remplir ce rôle de tribunal suprême des controverses, il fallait que I#tradition de l'Eglise eùt pris une forme arrêtée et trouvé une expression populaire. Or, nous venons de voir qu’elle avait atteint l'une et l'autre, vers là même époque, dans la profession de foi baptismale des catéchumènes (4).
Voilà « la loi souveraine », «le canon de la vérité ». Ecoutons le raisonnement d'Irénée et de Tertullien : La marque de la vérité d’une doctrine est dans sa légitimité. Cette légitimité se révèle par l'ancienneté. Les hérésies sont fausses, parce qu’elles sont nouvelles; survenant pour troubler les églises et s’attaquant à la tradition établie, elles prouvent par le fait même de leur apparition tardive que cette tradition existait avant elles. Lagarantie de la véritable foi se trouve dans toutes les églises apostoliques, à Rome, à Ephèse, à Corinthe, à Antioche, c'est-à-dire dans la succession ininterrompue de leurs évêques, dont les premiers furent institués par les apôtres eux-mêmes et reçurent d'eux la foi authentique qu'ils devaient prêcher. La ligne de conduite qu'il faut tenir, la
nihil perdes, nisi vocem in contentione. 19. Ergo non ad Scripturas provocandum est; nec in his constituendum certamen, in quibus aut nulla, aut incerta victoria est... Nam etsi non ila evaderel conlatio scripturarum, ut utramque partem parem sisteret, ordo rerum desiderabat illud prius proponi, quod nune solum disputandum est: quibus competat fides ipsa, cujus sint Scripluræ, a quo et per quos, et quando, et quibus sit tradita disciplina, qua fiunt christiani.
(1) Quand les avocats de la tradition de l'Eglise viennent à s’expliquer sur ce qu'ils entendent sous ce mot, ils en récitent simplement le symbole ou la règle de la toi alors en vigueur, qu'ils considèrent comme transmise par les Apôtres à leurs successeurs et venue jusqu’à eux par la série ininterrompue des évêques. IRénée, 1, 10, 1; III, 4, 2 ; TERTULLIEN, de præscrip. hær 13, 20 et suiv.; adv. Prax. 2.
re sans défaillance. + ne. vérité que nous devons croire est celle qui n’en diffère en rien. Hors de là, tout n'est qu'incertitude et confusion (1).
La polémique se trouvait ainsi grandement simplifiée et mise à la portée du plus humble fidèle. Il n'est plus
besoin de discuter les preuves intrinsèques de la vérité ; elle porte une marque extérieure, infaillible; elle a un ‘a signalement légal, donné par les évêques eux-mêmes. %
Du même coup, l'Eglise, qui était partie au procès, se fait juge en dernier ressort. Elle n’a plus à plaider, mais à prononcer. Elle ne discute plus avec les hérétiques, elle les condamne. Ceux-ci sont, dès le début, forclos par cet expédient juridique, que Tertullien a si bien at défini et nommé la prescription. Ils viennent trop tard. Le seul fait qu'ils sont hors de la tradition de l'Eglise | suffit à prouver qu'ils sont hors de la vérité. De Tertullien à Bossuet, l'argument ne variera plus; il peut se résumer ainsi : « Nouveauté, signe certain de révolte et d'erreur ».
De Papias à Tertullien, quel chemin parcouru et quelle métamorphose de l'idée même de tradition! Papias, lui aussi, faisait appel à « la parole vivante et permanente » et la préférait aux livres individuels, nés de l’occasion,
qui circulaient de son temps. Mais ce qu'il recherchait à ainsi, c'était un moyen historique d'augmenter ses con naissances. Il n’invoquait pas la décision juridique d'une autorité constituée sur l'ordre régulier des successions épiscopales depuis les apôtres; il interrogeait les vieillards qui avaient vu Pierre, ou Jean, ou André, ou Phi-
(4) Terruzuen, le traité de Præscriptione tout entier. ORIGÈNE, de Princip., 1, præf. 2 et 4. HiproLyre, Philosophoumena.
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