‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 33 sur 124 · LT DOUTE ET EE NEUTRE · texte numérisé non relu

LT DOUTE ET EE NEUTRE

Cu ) Ges trois uen qui s'échelonnent presque à égale distance l'un de l’autre sont : les deux épîtres de Paul aux Corinthiens qui remontent aux années 56 et58 de notre ère, la lettre de Clément Romain, écrite au nom de l'Eglise de‘Rome à celle de Corinthe, vers . l'an 96; le témoignage d'Hégésippe et les souvenirs de l'évêque Denys (150-170) recueillis par Eusèse, H. E. IV, 22, 4 ; IV, 23, 9.

nous donnent de cette première communauté, de ses mœurs et de son tempérament! Quelle spontanéité de mouvements chez tous ses membres! Quelle égalité fraternelle, quelle liberté, quelle surabondance de dons spirituels et de manifestations enthousiastes qu'aucune organisation officielle ne tempêre ni ne canalise, qu’aucune autorité légale ne domine ni ne règle encore (4)!

Tout en revendiquant son autorité apostolique, Paul ne là comprend et ne l'exerce que comme une autorité morale, toute de persuasion. Il parle comme un père à ses enfants, comme un guide expérimenté à des novices; mais reconnaissant et affirmant toujours l'autonomie de la communauté elle-même, régie intérieurement par l'Esprit de Dieu, qu'elle à reçu comme lui-même (2). Où est ici l’évêque d'institution divine ? Où l'autorité offrcielle et légale? Le pouvoir dirigeant ne réside nulle autre part que dans lassemblée des fidèles, qui décide de tout en dernier ressort, après de plus où moins longues déhbérations, exactement comme dans les petites républiques grecques, où tous les citoyens ayant droit de vote se réumissaient sur lAgora, pour juger les accusés et régler les affaires publiques. lei encore, la sentence est prise à la majorité des suffrages (3). Bref, nous sommes en face d'une véritable démocratie chrétienne avec tous les caractères et tous les défauts inhérents à cette espèce de gouvernement.

(1) 1 Cor. I, 10-12; X-XIV.

(2) 4 Cor. EV, 14et 19; V, 1-6; IDE, 21-23; 2 Cor. I, 24: oùy ërt rvpueboues uv 7% rioreuc, 4ANX ouvepyok Ècuey rio 4apäc buwv.,

(3) 4 Cor. IV, 3-5, d’où il ressort que les chrétiens de Corinthe s’arrogeaient jusqu’au droit de, juger l’apostolat de Paul lui-même; et V, 4,13; VI, 4-5; 2 Cor. Il, 6 : fravdw T@ rorotw À ériruulx abtn

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# “était encore a d'ordre mystique et moral (1). : Les chrétiens étaient. des « consacrés », des « hommes

qu'ils avaient une même foi, un même amour réciproque et une commune espérance. L’exhortation fraternelle,

blée des « saints » et l'abandon à Satan étaient l'unique moyen de discipline. Sans nul doute, dans tout corps social, il surgit spontanément des fonctions diverses pour répondre aux besoins de la vie commune. L'Esprit de

diversité même des dons et des vocations qu'il répandait dans l’église. Ces dons considérés comme surnaturels se

vocation d’apôtres, de prophètes, de docteurs, d’admi-

discerner Le esprits et de parler des langues inconà nues (2).

division des chrétiens en clercs et laïques. Tous forment le peuplé élu, et ce peuple, d'autre part, est dans son ensemble un peuple de prêtres et de prophètes. Il n'y a __ pas de membres passifs. Les plus humbles ont leur part d'activité et ne sont pas les moins nécessaires. Le zèle chez tous était extrême, il avait besoin de frein et de discipline plutôt que de SH (3).

l'esprit du Christ vit en chacun d'eux et leur est devenu comme une âme commune. 1 Cor. XII, 12 et ss. Comp. Gal. Le 27-29.

:"(2) 1 Cor. XIT, 4-11 et 28-30. Comp. Rom. XII,

(3) 1 Cor. XIV. Paul est obligé de rappeler re se que l’inspiration saisissait aussi, à la modestie et au silence : 4 Cor. XI, 5-16

mis à part » (éyuou) qui formaient un 7e corps parce

ou, dans les cas extrêmes, le retranchement de l’assem-

+ Dieu lui-même y pourvoyait, d’après l'apôtre, par la

manifestaient spontanément en toute occasion, depuis la

nistrateurs, jusqu'aux dons de guérir les malades, de

Naturellement, on ne trouve alors aucune trace de la

(1) Les chrétiens fonene ensemble le corps du Christ parce que

; comm nauté par ‘elle-même. que bsence de tout pouvoir dirigeant qui lui serait superposé par une délégation surnaturelle ? Paul ne lui mé- nage ni les reproches ni les conseils, mais c'est pour. la mêttre elle-même en mouvement, non pour substituer ss son autorité à la sienne. Elle exerce sous sa propre resè ponsabilité la plénitude des droits de juridiction, elle | siège en tribunal Suprême, choisit ses et ses

Re sont d’abord vs Ébiehent par le dévouement spon- A tané de quelques frères, que leurs dons, leur situation et 1108 Jeur caractère désignaient d'avance. Mais il est bien cer-. tain que ce dévouement lui-même ne s’exerçait jamais qu'avec le consentement de tous et sous le contrôle de tous. | | | Ici, comme dans la nature, il est vrai de dire que le ét besoin a créé naturellement l'organe. A la fin de sa preses mière lettre, Paul mentionne la maison d’Etienne qui fut les prémices de sa mission en Achaïe et dont les mem- bres se sont ordonnés eux-mêmes pour se mettre au ser- vice de la communauté. Eprouve-t-il le besoin de leur conférer une autre ordination que cette ordination inté- F0 rieure du Saint-Esprit A)? Il exhorte seulement les ; autres chrétiens à se montrer déférents et soumis à leur égard. De même dans l’épitre aux Romains, il signale une chrétienne zélée, Phæbée, qui, pour les premiers croyants du port de Cenchrées, avait rempli le même rôle que les Etienne à Corinthe, et il la place au même

et XIV, 34. C'est à l’église elle-même qu’il laisse le soin de régler ces choses : 1 Cor. XI, 13-16. TE (4) 1 Cor. XVI, 45 et ss. Notez l'expression : Étafay £xuroûs.

rang de servante volontaire et de patronne de la communauté (1). Il va sans dire qu’à mesure que la petite église chrétienne cessait d’avoir un caractère familial et prenait, par extension, celui de grande association urbaine ou régionale, ces fonctions devenaient plus stables et plus régulières. Il y était pourvu au moyen de lélectron par l'assemblée générale des frères (2). Tel est le germe d'où sortira naturellement l'ordre des diacres, des anciens, des épiscopes ou surveillants, qui apparaît constitué à Corinthe, comme partout aïlleurs, quelques années plus tard. Il n’y a dans cette organisation spontanée mi plus de mystère nt plus de miracle ou d'éléments sacramentels que dans celles quese donnaïent alors, dans toutes les grandes villes, soit les synagogues des Juifs de la dispersion, soit les associations païennes, où l'on retrouve les mêmes ministères intérieurs désignés par les mêmes noms (3).

Franchissons une quarantaine d'années. La lettre que l'église de Rome, par la plume de Elément, l'un de ses anciens, adresse à sa sœur l'église de Corinthe dans les derniers temps du règne de Domitien, nous montre celleci agitée de nouveau par une crise profonde. Une partie de la communauté, la plus jeune et la plus indocile, s'était mise en rebellion contre l'autorité des « anciens

(4) Rom. XVI, f et 2.

(2) 2 Cor. VIIT, 49; Act. VI, 5; XIV, 23 ; Doctrine des Apôtres, 45.

(3) Voy. J. Révrize, Les origines de l'épiscopat, 1898. E. Harcs, The organisation of the early christian churches, 1884. — Les mots changent de sens à mesure que les institutions se modifient. — Pour aucun cela n’est plus vrai que pour le mot ërisxomoc. On ne comprendra rien à l’histoire tant que l’on persistera à lire les docu-

ments du passé avec les lunettes que mettent sur nos yeux les: idées du présent.

et des chefs », établie et reconnue dans l’église, et même en avait fait destituer quelques uns dans des assemblées tumultueuses (1). Ni à Rome, ni à Corinthe, il n’y avait encore d'évêque au sens catholique du mot. Dans sa lettre, Clément ne conteste pas aux chrétiens de Corinthe le droït qu'ils ont de destituer leurs anciens et leurs chefs. Ce droit seulement ne doit être exercé que pour des raisons graves et légitimes, qui ont manqué dans cette circonstance, en sorte que la révolution tentée par quelques-uns est apparue comme l’œuvre de la jalousie, de l'esprit de désordre et de turbulence, non comme une œuvre de justice et de piété. Voïlà pourquoi léglise de Rome condamne ces agitateurs, les invite à se repentir, et à se soumettre aux anciens qui ont été dûment imvestis de leur charge, ou, s'ils ne le peuvent, à s’expairier, pour laisser la communauté Corinthienne rentrer dans l’ordre et dans la paix (2).

Mais de telles cerises, même heureusement apaisées, ne laissent pas que d'avoir des conséquences. L'autorité qu’elles n’ont pas détruite en sort nécessairement fortifiée. Ce fut le cas pour l'autorité ecclésiastique à Corinthe. Les agitations et les désordres des premiers jours, du temps même de Paul, avaient eu pour effet la constitu-

(1) CLémextT Roma, I Cor. 1 et 44.

(2) Les membres dirigeants de l'Eglise de Corinthe sont alors appelés roesbirepor el. fyoômevat (1, 3), et il semble bien qu'il y a entre eux une distinction à faire. Les premiers, plus nombreux, formaient le Sénat, le Conseil délibérant de la communauté ; les seconds, dans lesquels il faut reconnaitre les « épiscopes », étaient le pouvoir exécutif de ce Sénat, les directeurs et les administrateurs délégués à la présidence du culte et des assemblées, et à la géstion des affaires communes. — Il n’y aura plus qu’à passer de l’'épiscopat plural à l’épiscopat unique.

4 prospérité de Copie (D). a crise . l'an 96. fit faire 46e | cette église un pas encore dans le sens d'une concentra- 4 tion plus grande de l'autorité dirigeante. De même que celle-ci avait passé du peuple des fidèles aux mains d’un Sénat ou conseil des Anciens, de même elle va passer | des mains de ceux-ci'aux mains du plus influent d’entre eux, de leur chef naturel, qui deviendra ainsi l'évêque unique, le centre et la personnification de la commu- nauté tout entière, le gardien officiel de la foi tradition- - nelle et le dépositaire de l'autorité de tous. L'histoire de l'évolution ecclésiastique durant les deux premiers siècles est celle d’une double abdication : l'assemblée des fidèles remet d’abord ses pouvoirs à ses élus, les presbyteri; le corps des presbyteri ou episcopi, — car d’abord c’esttout un, — se résume à son tour dans un seul personnage, son représentant, qui devient l’episcopos par excellence, l’évêque catholique, en attendant que cet épiscopat à son tour abdique entre les mains de l’évêque de Rome, qui deviendra ainsi l’évêque universel, la personnification et l’abrégé de toute la chrétienté. C'est le passage, pour parler la langue politique de Montesquieu, de l’état. démocratique pur, à l'état oligarchique républicain d'abord, et de celui-ci, à l’état monarchique.

Cette évolution locale était achevée à Corinthe, quand Hégésippe, allant à Rome, y passa quelque temps, entre les années 135 et 150. Il y trouva un véritable évêque du nom de Primus, sous l'autorité indiscutée duquel cette église si longtemps agitée vivait dans l’orthodoxie la plus irréprochable et dans la pal la plus profonde. Un peu

(1) CLÉMENT Romain, I Cor. À et passim.

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