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LA RÉFORME ET L'HUMANISME

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I n'ya rien de plus frivole ou de moins historique que de considérer la Réforme du xvie siècle comme un eci dent causé par une querelle de moines ou par la rivapolitique des princes. On ne saurait la comprendre qu’à deux conditions : d’abord, en la saisissant dans ses ; rapports intimes avec l’évolution générale des esprits à cette époque, évolution qui a rendu cette tentative de ré- | forme possible, ensuite, dans le principe religieux ancien et. nouveau à la fois qui en a fait la force irrésistible, | Pourquoi | la réformation de l'Eglise, qui avait été si souvent et si vainement essayée durant tout le moyenâge, par tant d’âmes pieuses et tant d'ouvriers héroïques, réussit-elle au moins dans la moitié de l'Europe avec Luther, Zwingli et Calvin? On ne peut se l'expliquer que

RL les cites tendances tuelles et m ra es 3 temps, dans l’écho puissant et universel que leur protes

tation éveilla dans les âmes les plus religieuses et les plus éclairées. Pourquoi la graine obscure déposée par le semeur au commencement de l'hiver et qui semblait dormir tant que le sol était couvert de neige ou durci par la gelée, tout d'un coup pousse-t-elle et surgit-elle enea plante vigoureuse dans une atmosphère plus clémente® à La saison a changé; le soleil est monté de quelques degrés sur l'horizon et la face de la terre est renouvelée. -

Ainsise succèdentles saisons de l’ histoire par l'évolution constante des esprits. Mais jamais ce changement ne fut plus sensible qu'à la veille de la Réformation, dans cet âge justement nommé l’âge de la Renaissance. Partout alors les alouettes chantent au ciel et saluent le soleil qui < se lève. Partout © est une activité ardente, libre, joyeuse, à semblable à celle qu’éveillent dans les ruches des abeilles

et les maisons des hommes, les matins de printemps. « Ge | siècle nouveau, s’écrie Ulrich de Hütten, les études fleurissent, les esprits se réveillent : c’est une joie de vivre!»

Ii ne faudrait pas regarder cependant le moyen-àge | > comme une saison d’obscurité et de mort. Comme son nom, indique très bien, ce fut une période de transition entre les temps anciens et les temps nouveaux. Rien n’était plus nécessaire et rien n’a été plus fécond pour l’âme des nations occidentales que cette longue et rude discipline. C'est alors que leur énergie de pensée et de volonté a pris. $ sa trempe. On dit que les races qui vivent en des îles fortunées, sous des climats sans hivers, sont aussi sans à vigueur et sans caractère.

Depuis le réveil que marque l'époque carolingienne, l’activité de l'esprit et le goût. de létude n'avaient cessé

É ben dé LHOEE de la nature. La notion de ie

À À pünivers s’élargit. La découverte de l'Amérique donne une secousse à l'imagination et à la pensée. Des inven- __ tions de toute. pature, comme celle de l'imprimerie,

transforment radicalement les conditions générales de :

L l'existence et font concevoir à l'esprit humain l'idée d'un ‘s

. progrès sans terme. Enfin l'étude des lettres antiques, ie que la chute de Constantinople ravive par les ouvrages Le anciens et les professeurs de grec répandus en Occident, achève de dégoüter l'esprit des anciennes formes et le ravit par un idéal nouveau de science et de beauté. S'il __ est vrai que toutes les fonctions de la vie de l'esprit restent

ses formes, reste dépendante du degré de sa culture F , générale, comment une Eglise qui portait si visiblement la rouille du moyen- âge pouvait-elle échapper à ce mou- vement de transformation universelle ?

Mais ici, il faut prendre garde de se méprendre et de confondre les conditions favorables qui ont rendu possible le triomphe de la réformation religieuse avec la cause ou Ja force qui l’a accomplie. Cette cause n’est pas dans . l'humanisme. Ce dernier fut affaire de goût esthétique et de haute curiosité intellectuelle; mais il n’avait ni carac- tère religieux ou moral, ni caractère chrétien, ni aucun goût pour un apostolat populaire et réformateur. L’en- | thousiasme pour l'antiquité classique menait par-dessus Z l'Evangile jusqu’au paganisme de Rome et d'Athènes. PE hRene était l'adversaire du scolasticisme, dont

solidaires et que la religion d’un peuple, au moins dans : |

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il raillait sans merci les formes vaines et les prétentions ridicules ; mais lui-même, dans son indifférence morale et sa conception d’une sagesse aristocratique et épicurienne, s’accommodait encore mieux d’une tyrannie sacerdotale qui se contentait d’un respect extérieur, que des risques et des orages d’une révolution. Pour voir combien peu de souffle réformateur il avait en [ui-même, il faut le voir en Italie où, depuis le milieu du xve siècle, les papes et les cardinaux se font les plus zélés protecteurs de l’art et des lettres antiques et, sans scrupule, associent la plus grande liberté de mœurs et la plus facile incroyanee au souci le plus jaloux de leur autorité et au maintien le plus rigoureux du vieux système ecclésiastique. Léon X était pape de l'Eglise chrétienne à peu près comme Auguste était le Souverain Pontife de la vieille religion de Rome. La superstition convient au peuple, l'incrédulité élégante, aux gens d'esprit. C'est à cette séparation sociale et à l'hypocrisie qui en est la suite qu'aboutissait nécessairement l’humanisme.

Ce n’est point du dehors, ni par l’action d’une cause étrangère et hétérogène que la réformation de l'Eglise se pouvait faire. Elle devait jaillr du sein même de l'Eglise. ‘On ne réforme pas, en effet, une religion par une greffe artificielle ou par le procédé théorique d'une critique rationnelle. Quand elle ne peut plus tirer de son propre et premier principe des formes nouvelles, c’est la preuve que la racine est desséchée et que l'arbre entier n'a plus qu'à mourir. Il n’en était pas ainsi du christianisme au moyen-àge. |

I] faut distinguer entre le christianisme et l'Eglise. Sans doute on peut s'étonner que l'état de corruption où cette dernière était tombée n'ait pas eu pour conséquence d’exténuer la vie chrétienne intérieure jusqu’à la rendre im-

puissante. La vérité est que, si le spectacle des désordres, des vices et des superstitions de l'Eglise a éteint le sentiment religieux chez les uns, il l’a au contraire exalté et fortifié chez les autres. L'’indignité morale d’une grande partie du clergé, la vanité des formes rituelles, le mercantilisme religieux, en trompant les besoins des âmes sérieuses, ne faisaient que les aviver et les approfondir. Obligée de se détourner de l'institution extérieure et des représentants officiels de la religion, la piété véritable et sincère apprenait forcémerit à distinguer, dans la religion même, le dedans du dehors, l’essentiel de l’accessoire, l'âme du corps; ellese repliait sur elle-même, se ressaisissait dans lPintime vertu de son principe idéal et prenait une plus claire conscience de la spiritualité transcendante de ce principe et de son indépendance à l'égard des formes traditionnelles, des institutions extérieures et des médiateurs humains entre Dieu et les consciences. Alors se produisait à travers le moyen-âge ce curieux phénomène qu’on ne saurait trop méditer : à mesure que l’état extérieur de l'Eglise empirait, que la papauté, les prétres, les moines scandalisaient davantage le peuple par leurs mœurs, leur politique et leur vie toute païenne, l'esprit chrétien se fortifiait intérieurement, la piété mystique se développait à l'ombre, en sorte que jamais peut-être l’un et l’autre ne parurent plus riches de sève intérieure, plus spirituellement libres et détachés de l’organisme officiel que dans la période qui précéda la Réformation.

Ce contraste, en devenant toujours plus flagrant, devait fatalement se changer en opposition. Le malaise de la chrétiènté augmentait de jour en jour. Le besoin religieux non satisfait dans l’ordre traditionnel, appelait un ordre nouveau. Le cri des âmes pieuses devenait universel. On demandait partoutune réforme de l'Eglise dans son chef

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La matière inflammable se trouvait partout, ou disséminée ou accumulée, dans les couvents, dans les cures de campagne, dans les universités et les cabinets des sa

vants, dans les cours des rois, dans les châteaux des seigneurs, dans les corporations de bourgeois et d'artisans. 20 Que quelques individualités puissantes surgissent, con. centrant en elles cet esprit et ces besoins du. temps, que. à leur voix éclate, aussitôt l’on verra partout, au nord et au midi, mille foyers d’mcendie s’allumer en même temps et la flamme longtemps comprimée courir à traverstoutes les provinces et envelopper la société tout entière. On ne peut s ‘expliquer autrement l'action soudaine et prodi- | gieuse d’un Luther en Allemagne, d'un Zwinglien Suisse, e d’un Farel et d’un Calvin dans les pays de langue fran- æ çaise. À l'écho que leur voix partout réveille, on juge avec quelle impatience elle était attendue. a = Le succès de la Réformation s'explique par cette intime concordance entre la tendance générale du temps et les puissantes individualités religieuses qui parurent alors. Sans la conspiration presque universelle des peuples, les : réformateurs du xvie siècle auraient été aussi impuissants que ceux qui étaient venus avant eux; mais sans leur ins piration religieuse individuelle, sans leur force d'âme, +, sans leur génie d’apôtre, la tendance générale du Dee $ serait restée stérile.

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