‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 57 sur 124 · LÉ RL LA BIBLE ET LES RÉFORMATEURS · texte numérisé non relu

LÉ RL LA BIBLE ET LES RÉFORMATEURS

Les Réformateurs n'ont pas commencé par faire une théorie de la Bible et de son autorité, pour en déduire ensuite leurs doctrines particulières. Non seulement, ils n’en avaient nul besoin, puisque cette autorité de la Bible était fortement établie et reconnue

‘que leur Hothodo initiale était tout. autre que celle scolastique. Ils procédaient non par la voie de l'autorité | extérieure, mais par la voie de l'expérience interne. La théologie était devenue une jurisprudence ; ils l'ont Eu | redescendre dans la sphère morale. PE Ils ne discutaient point avecleurs adversaires, du moins | à l’origine, la question de savoir quelle est l'autorité lé- gitime qui édicte les dogmes. Il s'agissait de savoir quel … était le christianisme vrai, authentique, celui qui pacifie, régénère et sauve. Le christianisme de lEglise était-il celui du Christ et de ses apôtres ? Pour résoudre cette . | : question, les Réformateurs recouraient aux textes originaux des livres bibliques, comme les humanistes semet à taient à la recherche età l'étude des ouvrages des anciens, pour découvrir la véritable antiquité classique et en recevoir l'impression vive et pure. Ils remontaient le + cours limoneux du fleuve chrétien jusqu’ à la source EL'VIONS étanchaient leur soif de justice et de paix. La vie nouvelle … qu'ils y buvaient et qui les remplissait de tant de joie et de tant de force, leur était une garantie suffisante, la garantie ultime que les eaux de cette source venaient du ciel. La saveur leur en démontrait l’origine avec la lumière immédiate et souveraine de la vérité se présentant à l'âme disposée à la recevoir. Ce principe d’évidence re- ligieuse et morale, de persuasion interne et pleine a Joué, ï; dans la réformation de l'Eglise, le rôle que l'évidence - intellectuelle à eu dans la réforme. cartésienne de l'an- cienne philosophie. Des deux parts, c'est une méthode de conviction intérieure venant mettre fin aux systèmes et à la méthode d'autorité. Aussi verrons-nous Luther et Calvin, avec une hardiesse confiante et naïve que n’auront bientôt plus leurs disciples, renverser la vieille pyra- :

morale de la Bible, et non à sa lettre et à ses contours

rence ne A lire out. les a on conclurait aisément qu'ils identifient, pour parler leur - langage, « la Parole de Dieu », avec le texte, le recueilet même la lettre des livres bibliques, etsoutiennent le sys- “2 tème d’une théopneustie littérale et d’un canon écriptu- ‘ raire tombé du ciel en terre tout arrêté. Ce serait une Fi grande illusion. Plus on s’y abandonne, plus on est surpris et déconcerté par Ja critique “Hardie qu’en d'autres moments, ils exercent et. inaugurent, tant sur la valeur et l'authenticité de certains livres, que sur la formation . du recueil lui-même. N’aurait-ce pas été de leur part la : . plus flagrante des inconséquences que de fonder lauto= rité de la Parole de Dieu sur les décisions d'une Eglise | . dont ils repoussaient la tradition presque tout entière __ comme un tissu de légendes, de superstitions et d’inven- tions humaines ? Aussi ne l ont-ils pas commise. À Tout se débrouille, en effet, par deux considérations DEL Un première est que leur foi, d’ ordre purement religieux . ét moral, s'attache avant tout à la substance religieuse et

“extérieurs, qui relévent non de la foi, mais de l’histoire. Comme leur dessein principal, celui dans lequel s’absorbent toutes leurs pensées et tous leurs soins, est de conduire les âmes à la source même du christianisme, ils n’ont pas d'expressions assez vives pour exalter la qua-

lité divine de ses eaux, sans se préoccuper outre mesure du bassin terrestre dans lequel ellesjaillissent. Ils veulent sauver, affranchir les pauvres consciences, non résoudre des problèmes obscurs d’origine littéraire, des questions d'âge et d'auteur; ils ne se préoccupent pas autrement de distinguer avec précision le contenu du contenant, ni l'esprit de la lettre. Les imperfections humaines de la Bible disparaissent, au moins dans leurs prédications et dans leurs polémiques, dans la gloire radieuse de sa vérité divine.

Mais après cette constatation, il en faut faire une autre. Il faut voir les Réformateurs en face des Bibles du moyen-âge qu'ils feuilletèrent et lurent tout d’abord. Ces recueils traditionnels renfermaient bien autre chose que des livres apostoliques. Il y avait là des apocryphes, des pseudépigraphes, des écrits ecclésiastiques de valeur très diverse. La distinction des livres proto-canoniques et deutéro-canoniques n’était pas tout à fait oubliée. I faut rappeler qu'avant le concile de Trente, aucun concile œcuménique n'avait. tracé d’une façon un peu mette la frontière entre ce qui était d'inspiration divine et ce qui ne l'était pas. Comment les Réformateurs pouvaient-Hs s'abstenir de faire quelque examen de ces recueils traditionnels? La vérité est que la critique devait naître et naquit, en effet, en même temps que la doctrine de l’autorité divine de l’Ecriture.

Ce qui était divin, encore une fois, dans ces livres, c'était « la Parole de Dieu », que la conscience y entendait retentir, mais il ne pouvait venir à personne Fidée que cette parole de Dieu fût absolument identique aux recueils bibliques qu’on avait sous la main.

On en a la preuve dans là manière dont Luther et Mélanchthon expliquent et déterminent le contenu de

cette Parole divine. Elle est constituée en deux parties : la Loi, qui révèle à l’homme la gravité de son état de péché, en lui rappelant ce que réclame de lui la justice divine, et l'Evangile, c’est-à-dire la promesse du pardon des péchés et de l’effusion de l'esprit de vie. Excellente pour recevoir la substance religieuse et morale de lEertture, cette division est absolument inapplicable aux livres mêmes.

Un point plus important encore, c’est de noter le nouveau critère que Luther introduit d'emblée, avec une hardiesse naïve, dans la critique des livres bibliques et d'où il déduit aussitôt le jugement qu'il en porte. On connaît sa traduction de la Bible; il y mit des Préfaces où il expose avec une clarté parfaite la règle décisive que tout lecteur savant ou ignorant doit et peut suivre pour s'orienter dans ce recueil très mélañgé et y trouver la vraie nourriture de son âme, la substantielle et vivante « Parole de Dieu ». Après l'avoir formulée, il en fait aussitôt, à titre d'exemple, l'application pratique à plusieurs livres des plus vénérés. Ecoutons-le un instant et le voyons à l’œuvre :

« Christ est le maître : Ecriture est le serviteur. Voici la vraie pierre de touche pour juger tous les livres : il faut voir s'ils font les affaires du Christ ou non. Le livre qui n'enseigne pas Christ n’est pas non plus apostolique, serait-ce saint Pierre ou saint Paul qui leût écrit. En retour, celui qui prêche Christ est apostolique, aurait-il pour auteur Judas, Anne, Pilate ou Hérode..……. Jean accorde peu de place aux actes du Christ, beaucoup à ses paroles. Les autres évangiles s'étendent sur les actes, moins sur l’enseignement; c’est pourquoi le premier est l'évangile capital, l'unique, le plus cher, celui qu'il faut préférer à tous les autres. En somme l’évangile de Jean

t sa première épitre, les les Romains, les Galates, É :

È épitre de Pierre, voilà les livres qui te montrent Christ. et qui t’enseignent ‘tout ce qu'il t'est nécessaire et bon de savoir, quand même tu n’entendrais ni ne verrais jamais d’autres livres. Au regard de ceux-là, l’épitre de saint Jacques est une véritable épiître de pole car elle n° a rien dé svangélique. » pas 74 Fe % On peut lire encore ce que Je Ro ondtonr a écrit de. ee : je l'apocalypse de Jean, de l’épître aux Hébreux et de plu : sieurs livres de l'Ancien Testament; en particulier des prophètes. « Sans aucun doute, dit-il, les prophètes ont. ee étudié dans Îles livres de Moïse, et les derniers venus, dans ceux de leurs devanciers; et, pleins de l'esprit de Ÿe Dieu, ils ont mis par écrit dis bonnes pensées. Mais x | cela n'empêche pas que ces docteurs, scrutant les Ecri- e. tures, aient parfois rencontré de la balle, dela pailleou de l’étoupe, et pas toujours de l'argent, de l'or ou du SRE diamant. Néanmoins, le fondement subsiste et le Ê con- 5 sume le reste COS D Il est évident que Luther était ainsi amené à mettre en | discussion l'étendue et les limites du canon biblique.

." #2 Een Pa bee

L'Eglise luthérienne n’a jamais officiellement résolu la

. . . A r à LAN e . n 3 question ; mais lui-même n’a pas hésité à introduire dans sa traduction de la Bible, au moins pour le Nouveau

Testament, une division très marquée entre les livres du premier degré et ceux du second. Si les confessions de “1 foi réformées énumèrent les livres canoniques d'après . l'usage traditionnel, elles ont bien soin d'ajouter, sauf exception, que lon He et reconnait ces livres pour

NAT où

(1) Voir les œuvres de Luther, édition rame ta LXI, P. 198 133; LXII, p. 4572379 ; comp. XELVIT, SE

va

r Jequel nous sommes instruits à dan et à séparer es livres des autres livres ecclésiastiques ».

Cela même n’a pas empêché Calvin de mettre en due ; l'authenticité de la seconde épitre de Pierre et de s’ex- primer avec une liberté qu'on ne reverra pas de longtemps après lui, sur les contradictions des récits évangés liques et sur le caractère douteux de l'Apocalypse de saint J ean qu'il n’a jamais commentée.

Il importe peu que Luther en vieillissant ait modéré ses premiers élans, ou que la critique Wait pas confirmé ses - conclusions particulières. Les Réformateurs ont été, à. 4 bien des égarcs, des hommes de transition, dominés

souvent encore par les idées du passé et retenus par des liens qui ne pouvaient être rompus que peu à peu. He s'agit pas de justifier leurs inconséquences ni de jurer par

leur parole; ils’agit de bien voir le principe nouveau qu'ils # introduisaient dans le monde et qui, après avoir détruit 5 le système d'autorité catholique, empêchera la reconsti- # tution de toute autre infaillibilité extérieure et par conséquent de toute autre tyrannie dans l'avenir. Leur titre de gloire est d’avoir fait triompher une conception nouvelle hs dela religion, en transportant le siège de l'autorité reli- ï À gieuse du dehors au dedans, de l'Eglise dans la conscience ; chrétienne. Et cette grande révolution ils l’ont accomplie en parfaite connaissance de cause et avec une fermeté de

logique étonnante. On achèvera de s’en convaincre en

voyant de plus près sur quelle base ils ont osé édifier, avec une théorie nouvelle de l'autorité de la Bible, la ve certitude de leur foi.

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LE TÉMOIGNAGE. INTERNE DU SAINT-ESPRIT OU LA BASE SUBJECTIVE DU PROTESTANTISME

IL faut enfin tirer les conséquences des faits que nous venons de constater.

La première est que les Réformateurs sont encore bien loin du dogme protestant de lautorité extérieure et absolue de la Bible que l’âge suivant élaborera pour ravir à la conscience chrétienne la liberté si chèrement conquise dans celui-ci. La distance, pour ne pas dire l’opposition, entre les deux conceptions de l’Ecriture sainte est si grande qu'en vérité c’est un problème de savoir comment l’une se rattache à l’autre et'en à pu sortir. La solution de ce problème fera l’objet du chapitre suivant.

Les Réformateurs, Luther en particulier, n’ont songé à rien moins qu’à élever une autorité extérieure, infaillible comme celle de l'Eglise et jouant de la même manière. Îl n’a jamais été question pour eux de considérer la Bible comme un Codex de formules absolues et divines qu'il faille subir indépendamment du rapport où elles se peuvent trouver avec la conscience chrétienne. Le catholique s'engage par avance à accepter tout ce qu’enseigne ou enseignera l'Eglise, que cela soit conforme où non à ses convictions morales ou religieuses. Il y a eu, il y a peut-être encore des protestants qui prennent cette attitude à Pégard de la Bible et par là, par la méthode tout au moins, ils sont encore catholiques.

Mais Luther était bien loin dè cette attitude passive et de cette pure foi d'autorité. Il n’aecordait pas à tous les

livres de la Bible une égale et absolue valeur. A côté de l'or, de l'argent et des pierres précieuses, il signalait librement le foin et la paille qui s’y trouvaient parfois mélés. De son commerce avec l’Ecriture, par l'effet d’une expérience personnelle et directe, s'était formée en lui une conscience chrétienne, c’est-à-dire le sentiment d’une possession intérieure de ce qui constitue la pure et essenüelle vérité du christianisme. De là, une certitude personnelle de foi qui se trouvait élevée au-dessus de la lettre de lEcriture et de l'autorité canonique de tel ou tel livre, comme des traditions de l’Église romaine et des bulles où décrets de la papauté. Cette conscience chrétienne, absolument sûre d'elle-même, ne pouvait plus se soumettre à aucun tribunal extérieur. Elle jugeait, au contraire, tout ce qui aurait pu prétendre la condamner ou l’asservir, y compris l’épitre de saint Jacques, l’Apocalypse de saint Jean et les lois rituelles de FAncien Testament. En un mot, Luther avait appris de l’Ecriture elle-même à connaître la religion de la grâce et de la justification par la foi; et cette foi était devenue en lui si vivante, si sûre d'elle-même, et, tranchons le mot, si évidente à sa conscience, qu’elle se trouvait libre à l'égard de l’Ecriture . même et qu’elle ne pouvait accorder ni crédit, ni valeur à aucun témoignage biblique qui paraissait la contredire et la ramener à la religion de la loi ou du mérite des œuvres devant Dieu.

Réduisons tout ceci à une expression plus simple encore. Le christianisme est vrai, non parce qu'il est dans Ecriture, mais il est dans l’Ecriture parce qu'il est vrai. La vérité se révèle immédiatement à la conscience, qui, pour se l’approprier, peut bien avoir besoin de l'Ecriture comme de tous ceux qui l’enseignent, mais qui, en fin de compte, ne la retient etne s’en nourrit, que parce

intrinséquement comme tie ER Qu'est-ce donc que l'Ecriture et quel Es et ne ÿ revient-il? Un très grand à la vérité. Elle n’est pas 2

maitresse du vrai christianisme, mais elle en est le ser- viteur. Le serviteur n’a pas besoin d’être parfait; il suffit qu’il soit fidèle. L'Ecriture est la fixation sur le papier de la première tradition chrétienne; mais parce qu’elle est la première elle est aussi la plus sûre et s'impose dès lors $ à jamais, comme le document le plus digne de foi que nous possédions, à tous ceux qui veulent, avec les ï Réformateurs, remonter à la source et connaître l’Evangile authentique du Christ et de ses apôtres. « 6 = Toutefois cette première tradition, prise dans son en- Eole n’a pas été plus que toute autre à l'abri de l’er- “ reur, de l'oubli, des imperfections et des mélanges. S'ilyee a de l'argent et de l'or, disait Luther, il s'y rencontre aussi du foin et de la paille. Voilà pourquoi elle reste soumise à la critique de la conscience chrétienne et de LR la science. Loin d’exclure cette critique nécessaire, le “ principe originel du protestantisme l'exige et l’inaugure.

Examinez maintenant le canon scripturaire de Luther: vous verrez que la distinction qu'il a faite entre les livres | traditionnellement reçus et la dignité hiérarchique dans laquelle il les classe, dépend du critère essentiellement subjectif de sa foi. La certitude de celle-ci ne repose pas. sur une théorie antérieure de l’infaillibilité de l'Ecriture; c’est sa théorie de l’Ecriture qui repose sur la certitude intime de sa foi. Ceci n’est pas du catholicisme atténué ou transposé, c'en est le renversement et le contrepied.

Avec Calvin, nous avons moins de raisonnements à faire. Appelé à constituer de toùûtes pièces un système de doctrines et une nouvelle organisation d'église, esprit

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