L'INFAICEIBILITÉ DE LA BIBLE
les copies successives, faites dans le cours des siècles, fussent restées semblables-à l'original ? On se mit donc, avec une ardeur qui ne s’est plus ralentie, à chercher de nouveaux manuscrits et à confronter minutieusement - tous les témoins du texte. Le nombre des variantes ou leçons nouvelles ainsi accumulées par les Estienne, les Bèze, les Richard Simon, les Mill et les Wettstein se chiffra bientôt par dizaines de mille. Mais à quoi servait l'inspiration littérale des mots et des syllabes si, par le fait des copistes ignorants, inattentifs ou même intéressés, le texte nous était arrivé corrompu ou tout au moins incertain ? Le travail du Saint-Esprit allait-il être annulé par la sottise ou la malignité des hommes ? Le cas était grave. Comment le résoudre? On n'avait que le choix ou de proclamer la divinité du € texte reçu » publié par les Elzévir au xvrre siècle, ou d'accepter les résultats de la critique biblique avec toutes ses conséquences. On ne se .résigna ni à l’üne ni à l’autre de ces solutions. L’autorité du prétendu « texte reçu » ne reposait en définitive que sur une audacieuse réclame de libraire, et la critique, devenant de-jour en jour plus hardie, devait donner le coup de mort à la théorie dogmatique de l'inspiration. La question du canon biblique et de ses authentiques frontières faisait naître des questions plus graves encore. Les apocryphes de l'Ancien Testament, conservés dans les Bibles allemandes, étaient sévèrement exclus des Bibles r'éirmées. Si les catholiques accusaient les protestants de mutiler les Ecritures divines, ceux-Ci reprochaient aux catholiques d'y mêler des écrits purement humains et sans autorité. Prise entre l'Eglise catholique dont elle ne pouvait accepter la tradition sans se suicider, et la critique indépendante dont elle redoutait les recherches, l’orthodoxie protestante se trouvait dans une
À les livres écrits par le Saint-Es ) pan < ceux qe 1e sont aujourd hui, io n’en est pas
tion l'Ancien Testament, a Y. loyer a à plusieurs livres de prophètes que nous ne possédons pas, et, dans le Nouveau, il est certain qu'il manque des épitres de Paul qui sont aujourd hui perdues. À toutes 5 ces questions, concernant l'intégrité ou l'authenticité des : livres de la Bible, on se contentait de répondre alors par un acte de foi en la Providence de Dieu, qui, ayant fait aux hommes le don de sa Parole, ne pouvait permettre à qu'elle fût altérée ou qu'une partie se perdit. Le A Cette question de l'authenticité des Écritures anciennes La qui a provoqué depuis lors tant d'études et de contro- ; verses, n'avait pour ces théologiens qu’une médiocre i impor- En tance. Si Dieu, en effet, est le seul auteur responsable | des écrits bibliques, qu ‘importent les noms ou les personnes de ceux qui n'ont tenu que la plume ! Qu’im- à porte même qu'ils aient été témoins oculaires où immé- diats des faits qu'ils racontent, puisqu ‘ils les écrivent, non a comme ils.les connaissaient de mémoire, mais comme Dieu : 4 le leur dictait.
Aussi bien, pour prouver la ne de la Bible, ne S partaient-ils point comme nos orthodoxes modernes de l'authenticité des écrits individuels de la Bible et de la véracité de leurs auteurs. Des preuves de cette nature, Soit historiques, soit morales, y compris même celles du | miracle et de la prophétie, ne sauraient fonder qu'une foi humaine en l'Ecriture sainte, une vraisemblance, une probabilité, qui ne répondrait jamais à. la certitude divine dans laquelle seule la conscience chrétienne peut trouver satisfaction et repos. « Si nous voulons bien pourvoir aux
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témoin suffisant de sa au de même dette Parole ne. trouvera point foi dans le cœur des hommes, à moins qu elle: ne soit certifiée et scellée par le témoignage inté- d rieur. de YEsprit. Di À nes vraie démonstration de la divinité de l'Ecriture és. donc une révélation intérieure qui se fait dans la coni science, au moment de la lecture même, et qui en fait , apparaître la vérité comme la lumière du soleil. Nous = savons que la lumière est lumière, par cela seul qu’elle : nous éclaire. Aussi bien l’ancienne théologie n’entreprend- ellé pas de démontrer par preuves rationnelles la dignité propre de la Bible. Elle la laisse elle-même se justifier da ; ar conscience, car elle a en soi, selon le mot de Calvin, la faculté de montrer sa vérité comme les ee blanches ou noires de montrer leur couleur, et. les : «De choses amères et: douces, de montrer leur saveur. É - Il n’y a rien, en effet, à opposer à cet appel à l'expé- : drience et à l'évidence religieuse et morale. Mais cette évidence produite dans les âmes chrétiennes par le Saint Esprit est un principe subjectif, comme celui de la morale où de la philosophie. Peut-elle servir à fonder une auto- à rité matérielle extérieure ? Cest là qu'est l'illusion et le. . point faible de la scolastique protestante.
| De plus, le témoignage de l'Esprit dans la conscience est d'ordre essentiellement religieux et moral, et ce n est EU par abus et paralogisme qu’on étend au dehors à - des questions d histoire ou de littérature. Quand on
conclut de l'impression religieuse à l'authenticité d'un document ou à la réalité d’une histoire, c’est comme si l'on voulait tirer de l'impression morale que nous laisse l'Œdipe Roi de Sophocle ou l'Hamlet de Shakespeare, des conclusions objectives et positives sur l’histoire réelle de la ville de Thèbes ou du royaume de Danemark. La grandeur de la figure d'Abraham ou la beauté psychologique du drame de l'Eden, ne prouvent pas plus l'historicité des récits de la Genèse que le pathétique des adieux d'Hector et d’Andromaque ou de la prière de Priam aux genoux d'Achille, ne prouve celle de l’'Iliade d'Homère. Ce sont choses d’un autre ordre, entre lesquelles il n’y à pas de commune mesure, et dans chaque ordre, les questions se résolvent par des arguments essentiellement différents.
La théorie ecclésiastique s'achève enfin et se résume dans l’énumération des qualités ou vertus mystiques de l'Ecriture faffectiones scripturæ sacræ], comme le dogme
catholique dans les marques ou caractères de l'Eglise.
Les deux attributs principaux de la Bible, auxquels il est aisé de ramener tous les autres, sont l’infaillibilité qui fonde son autorité absolue en fait de doctrine, et l’efficacité, c'est-à-dire la puissance qu’elle a de créer et de nourrir la vie nouvelle dans les âmes. Mais il ne s'agit pas de s'arrêter ici à une efficacité naturelle comme est celle de tout bon livre. Ce que nos théologiens relèvent c'est une action surnaturelle exercée par la Bible, une action qui ne consiste pas dans sa puissance morale de persuader où d'instruire, mais dans la puissance créatrice de l'Esprit immanent d'une façon métaphysique et réelle dans le texte biblique lui-même. La Bible est l'incarnation mystérieuse de l'Esprit. Le Verbe né s'est pas fait seulement chair ; il s’est fait Ecriture ; il est dans le
volume sacré comme le Christ est présent dans l’Eucharistie, comme l’âme dans le corps, et la lecture de la Bible agit divinement sur l'âme à l'instar du sacrement,
PARALLÈLE ENTRE LE DOGME PROTESTANT ET LE DOGME CATHOLIQUE DE L’AUTORITÉ
Les deux dogmes se sont heurtés de front pendant près de deux siècles; mais sous les différences qui sautent aux yeux et à travers les controverses les plus obstinées, on pressent des analogies profondes qui,"dans le même temps, les portaient l’un vers l’autre et les rapprochaient.
Ce sont deux systèmes religieux de la même famille, deux systèmes d'autorité. Ils ont le même point de départ et se construisent, théoriquement du moins, d’après la même méthode dédusctive.
Ce point de départ commun, c’est la notion d’une révélation divine extérieure, consistant en une doctrine ou institution décrétée par Dieu et communiquée surnaturellement aux hommes comme une loi venue du dehors pour régir les intelligences et les volontés. Que l’homme eût besoin d’une autorité infaillible et que cette autorité, avec la soumission absolue qu’elle implique, constituât la substance même de la religion, c'était, aux xvi et xvire siècles, un de ces axiomes traditionnels qu'on ne discute pas, une de ces idées idoles dont parle Bacon, qui tyrannisent les meilleurs esprits, jusqu’au jour où l’on ose les examiner.
Voici, dès lors, comment des deux parts on raisonne ;
“n'arri ivait pas ur, et pur à son Fi Dieu Sci ane | | pourvoir à ce que l’eau céleste de la source de salut qu'il venait d'ouvrir, ne se perdit pas ou ne püt se corrompre en coulant dans les canaux humains par lesquels la distri- bution devait s'en faire jusqu'aux dernières générations AA humaines. Or ces canaux nécessaires sont la tradition
orale ét l’ Ecriture. Il fallait sanctifier et canoniser l’une et Fe 7 22 l'autre. Les catholiques s'étaient empressés de le faire, et sa
les protestants, ne pouvant se dissimuler que la Parole 4 … de Dieu avait d'abord été prêchée et s'était propagée de vive voix avant d’être écrite, tout en insistant sur ce que
ë l'Ecriture avait de plus sûr et de plus ferme, ne pouvaient à pas se refuser de canoniser la tradition orale au moins ce dans sa première période. Jusque-là les deux systèmes RE vont la main dans la main. = ce À ce moment, ils se séparent : lun éatiache à h tra- 4 dition de l'Eglise à laquelle il subordonne à l'autre s'attache à l’Ecriture à laquelle il subordonne la #2
tradition. Mais la négation n’est complète ou radicale ni d'un côté ni de l’autre. Les protestants recueillent les symboles de l'ancienne Eglise et les décisions des con-