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CHAPITRE IV

RÉVEIL ET RÉACTION RTE PNEU de Les formes et les institutions religieuses consacrées par # une tradition séculaire ont beau paraître épuisées et mor- 14 tes ; il est inévitable que tout réveil de la conscience k tourne à leur profit et leur rende un regain de vie. Il en : est d’elle comme de ces végétations tenaces que le soleil de l'été a desséchées et que les premières rosées du ciel d'automne raniment et font reverdir. :

Sous la commofion des grandes catastrophes de la Hé L lution et de l'Empire, les sources profondes de la vie de l'âme s'étaient rouvertes (1). En mêmetempslerationalisme optimiste et la facilité de vivre qui caractérisaient l'âge

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(4} Dans les pays de langue tan he on à donné. à ce mouvement le nom de Réveil.

précédent. s'étaient évanouis. Tout avait paru s'écrouler à la fois dans de formidables tempêtes qui faisaient sentir à l’homme l'insuffisance de ses forces et de ses lumières et réveillaient en lui l'impression tragique du mystère des choses et celui de sa propre destinée. En proie à une suecession d'événements dont la rapidité lui donnait le verüge, il eut, plus nette que jamais, dans cette fuite du temps, la vision de l'éternel et de l'infini, et le vague désir d'y chercher un refuge. [ei comme toujours son imagination devança son intelligence. Le regret d’avoir perdu la foi de sa jeunesse lui en rendit le goût et bientôt l'ilusion. “

À défaut de convietions, il eut des émotions, il fut touché de la poésie du vieux culte; il retrouva le sens mystique des cathédrales et des rites accoutumés. Ce réveil me fut pas très profond, mais très vif. Le romantisme en fut l'expression et la fleur. Toutes les branches de l’art furent comme rajeunies. L'inspiration religieuse fait de ces miracles: dès qu’elle commence à souffler toutes les facultés de Fâme se mettent à fleurir (1).

Ce réveil religieux se compliquait d’une réaction politique. La Révolution avait abattu le trône et l'autel; 1l fallait relever l'un et Fautre. On se mit à honmir tout ce dont le siècle précédent s'était enivré. Ce dernier avait combattu les dogmes au nom de la philosophie et de la raison ; on se mit à restaurer les dogmes et à humilier la raison devant la foi. Il avait abusé de la liberté jusqu’à la plus affreuse licence; on se rejette avec le même empor-

(1) CnareauBriAnD, le Génie du Christianisme, 4802; Les Martyrs, 4809 ; l’Itinéraire, 1814. Mme pe STaez, l'Allemagne, 1810. FONTANES, le Jour des Morts, 1796. Premières œuvres de LaMARTINE, Vicror Huco, pe Vienyx. Voy. Saixte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, 2 vol. — Viner, Littérature au xix° siècle, tome E,

absolue de re on “fait Ja théorie absolue de Joseph de Maistre, de Bonald, Lamennais, chacun à sa . maniéreetavecses arguments propres, exaltaient le régime de la théocratie; ils en exposaient les principes et en: à déroulaient les conséquences avec une logique et une br sincérité qui n'en faisaient que mieux apparaitre à ue ‘ raison commune les vices et les périls (1). : Il est curieux de constater partout, dans les pays les plus divers et dans les Eglises les plus opposées, sous la . poussée des mêmes besoins et de la même tendance, J’analogie des procédés et l'identité des raisonnements. * À la théorie de l'infaillibilité du pape dans le catholi- | cisme, répond, dans la théologie protestante, la résurrec- tion du dogme de l'inspiration plénière de l'Ecriture sainte. Pour échapper au doute et à l'anarchie, on se crée partout des idoles. L'aveugle désir de posséder quelque | part une autorité visible et indiscutable, fait passer ‘SUR ES loutes les objections et sur tous les scrupules. Le même à priori tout-puissant commande ces prétendues démons- =. trations. La question n’est pas de savoir si le pape ou la

Bible sont réellement infaillibles ; le point est de montrer qu'ils doivent l'être. Louis Gaussen raisonne exactement comme Joseph de Maistre. On ne s'entend pas sur l'or- ve: gane de l’infaillibilité divine, mais chacun veut avoir la sienne; Chacun la choisit suivant sa tradition et ses préférences, mais il la justifie par le même argument.

Deux autres puissances cependant avaient pris, en même temps que le sentiment religieux, un incomparable essor: la science de l'histoire et celle de la nature.

(1) Du Pape, 1819; Les soirées de, St-Pétersbourg, 1821. La Législation Un eo 1802 — Essai sur l'indifférence en matière de religion, 1817, etc. Ë

Le al pas la one LT Dieu autant que FU des David ? L'imagination historique 1e trouvait-elle pas ‘encore mieux son compte que la piété dans les Martyrs de Chateaubriand ou dans les romans de Walter Scott 2 Mais lat contradiction éclatait aussitôt que 4e sentiment religieux, pour s'affirmer et s'imposer, ressuscitait les formules et les dogmes du moyen-âge. Le cosmos des modernes était devenu trop grand pour rester enfermé - dâns les cadres de la pensée antique. ë La génération née avec le siècle était comme un = homme qui, arrivé à l’âge mûr, n’attendant plus rien de la vie, regrette les rêves de son ‘enfance, mais sent qu'il ‘ne dépend pas de lui d'y revenir. Ainsi les âmes suspendues entre le désir et l'impossibilité de croire ce que la tradition leur offrait comme la vérité religieuse, tombaient dans une mélancolie faite de piété autant que de B: scepticisme. Le doute souvent parut plus religieux que ! la foi. On connaît le mot de Schiller : « Pourquoi n'êtesvous d'aucune religion? — Par religion. » Il aurait fallu P$ renouveler les idées et les institutions comme les senti= ments. Mais la force intellectuelle et morale manquait pour une telle entreprise. Si quelques esprits d'élite pro clamaient la nécessité d’une réforme, c’étaient de rares prophètes dont la voix était ou mal comprise ou Fo . écoutée. Ré iQ - On se bornait le plus souvent à des essais de concilation qui voilaient le conflit, mais ne le guérissaient pas. On cousait des lambeaux de drap neuf au vieil habit usé; la déchirure qui survenait était pire. Il suffit de rappeler la mémorable histoire de Lamennais et de son journal l'Avenir. La crise douloureuse dont Jouffroy

nous à laissé le récit dans un morceau célèbre, n’est pas moins significative (4). La plupart des grandes âmes de cet âge ont eu leur nuit de Gethsemané.

Cet état d'esprit est alors universel. Mais mulle part il ne se révèle en des confessions plus pathétiques qu’en Angleterre. Et cela s'explique encore : comme les Anglais ont à la fois des besoins religieux très profonds et un sentiment très vif des réalités, ils devaient souffrir plus que d’autres du conflit inévitable qui surgissait, dans cette période de réveil, entre leur tradition religieuse et leur culture générale (2).

En Allemagne, la science biblique et la philosophie de Kant avaient pris les devants. La théologie nouvelle que Schleiermacher, de Wette et d’autres encore essayaient d’en tirer, n’offrait aucun point d'appui résistant aux hommes d'église et de gouvernement pour l’exercice de l'autorité et l’action de la propagande. Le peuple restait étranger aux conceptions nouvelles, élaborées dans les salles d'université. De même qu’en Angleterre, pour offrir un abri aux âmes en désarroi, le puseysme avait relevé l'autorité de la tradition catholique et l'efficacité surnaturelle des sacrements, de même, en Allemagne, la nouvelle orthodoxie luthérienne, avec l’aide du piétisme, revint aux confessions de foi du xvre siècle et à l'autorité infaillible de la lettre de l’Ecriture. Ni les puseystes anglais, ni-les néo-luthériens allemands n'avaient le sentiment de ce qu'il y avait de précaire pour l'Eglise et de dangereux pourle principe protestant dans une entreprise qui constituait le plus violent des anachronismes. L’his-

(4) Comment les dogmes finissent. Mélanges philosophiques, 1833. KE ti

(2) Voy. comme spécimen le livre de Francis NEWMANN, Phases of faith, 4849.

ne

L'AUTORITÉ DE LA GIBLE AU XIX® SIÈCLE 351 toire se ressemble parfois, elle ne se répète jamais. Les vieilles outres, dans lesquelles on essayait d’enfermer le vin des vendanges nouvelles, devaient bientôt éclater et le laisser fuir de toutes parts. (1)

Dans les pays de langue française, le plus brillant et le plus logique théoricien de la foi d'autorité et de l’inspiration littérale de la’ Bible fut Louis Gaussen, pasteur et professeur à Genève durant la première moitié du siècle. Son nom est devenu le dernier symbole d’une doctrine que son talent d'écrivain réussit un moment à, galvaniser.

Il l'a présentée dans une forme et avec une logique d’une extraordinaire simplicité. Le Canon des saintes Ecritures, c’est-à-dire le recueil des écrits enfermés aujourd'hui sous la même couverture d'une Bible protestante, a été fait par Dieu même et donné à l'Eglise dès l'origine, avec la défense expresse d'y rien ajouter et d’en rien retrancher. Cest un grand miracle historique, dont l'histoire, il est vrai, ne parle pas, mais auquel ïl faut croire, parce que, autrement, il n’y a plus de certitude pour la foi. La Bible ainsi constituée se donne pour la parole pure de Dieu. Il faut donc la tenir pour telle dans toutes ses parties et dans sa lettre même. Peu importe le nom des hommes qui ont tenu la plume pour écrire ces livres en divers temps et-en divers lieux. Ils n'ont été que les instruments du Saint-Esprit, qui reste le seul auteur responsable aussi bien du style que des pen-

(1} Pour le Puséysme, voy. Tracts for the times (1834-1839). H. Newman, Apologia pro vita sua, 1864; G. ScxæLu, art. Traktarianismus, dansla Real-Encyclop. de Herzog, 2° édit., tom. XV. — Pour le néo-luthéranisme allemand, voy. F. LicuTENBERGER, Hist. des idées rel. en Allemagne, tome II, 14873; O. PFLEIDERER, Entwickelang d. protest. Theologie seit Kant, 1891.

nc se soumetire, à se taire et à adorer. aan éta prédicateur et poète ; mais il n'avait aucune rigueur dans la pensée. Autrement il n'aurait pu se dissimuler, d'a-

bord que sa première assertion: la Bible, dans toutes ses 5 |

parties, se donne elle-même pour l'œuvre et la parole

de Dieu, était fausse, — et, en second lieu, qu’à la suppo=

ser historiquement vraie, le raisonnement qu’il y appuie, ne constituerait en définitive qu'un cercle vicieux (4). Les périodes de réaction ont cela d’utile qu'en pous-

sant à l'extrême les idées vieillies, elles en font éclater

l'erreur et en précipitent la ruine. C’est une espèce de

démonstration par l'absurde. Gaussen avait eu des disci-

ples ou des émules avant d’avoir formulé sa théorie (2). Après, il se trouva isolé dans son propre milieu. On se

(1) L. GAUSSEN, Théopneustie ou inspiration plénière des S. Ecri- È

tures, 2° édit. 1842. — Le Canon des $. Ecrit., 2 vol, 1860. L'auteur a lui-même résumé sa doctrine en ces termes : « La théopneustie n’est pas un système, elle est un fait, et ce fait attesté de Dieu, nous est un dogme. Mais c’est le livre qui est inspiré; c’est du livre qu'il

s’agit avant tout, non des écrivains. On pourrait presque se passer de croire à l'inspiration des. pensées, tandis qu’on ne peut se passer

de croire à celle du langage. Si les paroles du livre sont de Dieu, que m’importent, après tout, les pensées de l'écrivain ? Il pourrait être stupide que ce qui sortirait de ses mains, serait toujours la Bible, tandis que si les pensées lui sont données et que les paroles nele soient pas, ce n’est pas une Bible qu’il me donne ; c’est un peu plus qu’un sermon. » Le dogme ainsi poussé à son expression dernière, se changeait en paradoxe et défiait à la fois l'histoire, la conscience religieuse et le sens commun. eur (2) An. Moxon, Lucile ou la lecture de la Bible, Là éd. 1851. On sait qu'à la suite des études auxquelles l’obligeait son professorat à

Montauban, le grand prédicateur relàächa beaucoup la formule du

dogme.

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häta de dnroues des exagérations qu'on estimait compromettantes et une déduction qui n'avait que le tort d’être logique. On protestait énergiquement contre la disünction que faisaient les rationalistes entre la Bible et la Parole de Dieu, sans dire jamais comment il était possible ou permis de les identifier. On faisait des concessions de jour en jour plus graves sur l'inspiration du Livre sans vouloir abandonner le dogme de son infaillibilité. On ne s’apercevait pas qu’un tribunal cesse d’être infaillible dès qu'on a le droit d'en discuter les arrêts, d'en prendre une partie et de laisser l’autre.

Une situation si pleine d’équivoques et d’inconséquences ne pouvait durer. Une révolution était imminente. Deux esprits supérieurs la préparent en essayant de la conjurer. Samuel Vincent arrive à cette définition du protestantisme moderne : « Le libre examen en est la forme, l'Evangile de Jésus-Christ en est le fond. » C'était dire assez clairement qu'il n’y à point dans le protestantisme d'autorité extérieure devant laquelle la raison et la conscience doivent abdiquer; que l'Evangile se suffit à lui-même et s'impose par son évidence intrinsèque et sa vertu (1).

Dans le même temps Alexandre Vinet qui, dans ses entretiens avec de Wette à Bâle, avait entrevu combien était ruineux le fondement extérieur sur lequel la dogmatique appuyait la vérité du christianisme, travaillait de toutes ses forces à lui en donner un autre plus solide. Il le trouvait et le montrait dans l'expérience même de Fâme chrétienne, dans l'harmonie profonde entre ce que Fhomme pécheur attend et ce que Dieu lui offre dans la

(4) Savuez Vincexr, Vues sur le protestantisme, 1829, publié par Prévost-Paradol, en 1860, sousle titre : Du protestantisme en France.

: L'AUTORITÉ De LA BIBLE AU xIX® SIÈCLE 393

cu de la piété Re qu DE et qu'o

|. mait, depuis deux siècles, le dogme de l'autorité exté-. T

rieure. C'était revenir, en lui donnant sa signification et sa

portée véritable, au principe libérateur du témoignage intérieur du Saint-Esprit; c'était transporter l'autorité religieuse du dehors au dedans et préparer, dans la tradi- FE tion même de la Réforme, une réforme non moins radi=

cale que celle du xvie siècle.

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L’incomparable essor qu ‘avaient pris la ee et. l'exégèse bibliques dans cette première moitié du siècle rendait inévitable un choc suprême entre leurs résultats

et le vieux dogme. La méthode historique telle qu’elle se définissait {toujours plus clairement, telle que la pratiquait par exemple Edouard Reuss à Strasbourg, était devenue aussi une religion (2). On ne pouvait pas plus y

manquer en conscience qu'à un Commandement de Dieu.

: Or, que faisait-elle, jour après jour, sinon de dégager la physionomie concrète et le sens authentique de ces livres dont la dogmatique traditionnelle ne gardait.

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plus qu'une image abstraite et fictive. Qu'un esprit clair et

logique maintenant se rencontre qui, d'une part, ait hé- ; rité de la piété fervente et du dogme rigide du Réveil et,

de l'autre, ait été formé dans une libre université à la

pratique consciencieuse de la méthode historique, il

souffrira plus qu'aucun autre de la contradiction intolé-

rable qu’il sentira ‘dans sa propre conscience et, en vou-

(1) A. Viner, Etudes et Nouvelles études évangéliques. Voy. AsTié, Esprit de Vinet ; art. Vinet, dans l'Encyclopédie des sc. relig., tome XII. ï

(2) En. Reuss, Hist. de la théol. Er ausiècle apostolique, 1852 ;

Histoire du Canon des S. Ecritures, 4862: la Bible, 1874-80.

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