PURE
() Marta. XX, 25-27; XXII, 8-42. Comp. À Cor..IIl, 21-23. > Il est évident que l'Eglise catholique, par sa hiérarchie cléricale, par sa distinction des clercs et des laïques, par le rôle de média-
teurs et de directeurs donné à ses prêtres, viole l'esprit et la lettre de ces paroles.
Prenons pour point de départ la réflexion par laquelle le premier évangéliste clôt le Sermon sur la montagne : « Les foules étaient frappées de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité et puissance, et non comme leurs scribes. » On aura une juste idée de l’opposition établie, dans ce texte, entre Jésus et les scribes, si l’on sent très bien la différence qu’il y a entre enseigner avec autorité et enseigner d'autorité. Les scribes « assis dans la chaire de Moïse », parlaient d'autorité. Leur orthodoxie minutieuse et sévère avait pour elle l’objectivité ferme et l’infaillibilité d'un texte divin. Mais elle manquait, aussi bien dans l'âme de ceux qui la professaient que dans celle des auditeurs, de cette consécration particulière que donne la conscience humaine à la vérité, et dont la vérité a besoin pour paraître divine et nous saisir tout entiers. Voilà pourquoi cet enseignement d’autorité était sans puissance réelle et sans autorité.
Jésus, au contraire, n’invoquait aucune titulature extérieure ; non seulement il ne se couvrait pas de l'autorité de Moïse, mais il n’éprouvait ni scrupule ni embarras à contredire la loi vénérée des scribes et des pharisiens, à la corriger, à la compléter avec une liberté qui le faisait accuser souvent d'hérésie et de blasphème. Dans ce discours sur la montagne, il ne fait pas une seule fois appel à ses miracles ; ailleurs, s’il rappelle ses guérisons, ce n’est Jamais qu'à titre d'avertissement, pour éveiller lattention et la conscience de ses auditeurs, jamais pour testifier une doctrine qui n'aurait pas rencontré sa sanction suprême dans l'adhésion volontaire de la conscience. Il refuse obstinément de faire aucun miracle pour vaincre l'incrédulité de ceux qui discutent avec lui. Il en revient toujours à cet argument, le seul décisif : € Si quelqu'un veut faire la volonté du Père, il connaîtra si ma doctrine
vient de Dieu ou’ de moi-même. » Avant tout c'est la vertu, l'efficacité de sa parole qui en fait l'autorité. Son enseignement s'impose aux âmes, parce qu'il les saisit etles subjugue comme fait la vérité elle-même, quand elle se montre en sa lumineuse évidence, comme font la sainteté et l'amour, quand, se pénétrant l’un l’autre, ils se révèlent par la puissance de leur rayonnement. Chaque sentence de Jésus est sans doute révélatrice; c'est un ravon qui vient du ciel, si l’on veut, mais que la conscience salue et embrasse comme une lumière qui serait sa propre essence. Aussi ces paroles s’incorporent-elles dans la conscience si bien que celle-ci ne saurait plus ni les oublier ni les renier sans se renier elle-même. Faites-en l'expérience sur les diverses parties du Sermon sur la montagne. La conscience humaine à un degré inférieur a pu s’en tenir aux prescriptions morales que critique Jésus, mais dès que cette voix nouvelle s’est fait entendre, peut-elle y résister et y contredire ? Peut-elle ne pas confesser à jamais ce que le Maître prêche sur le véritable amour fraternel, la pureté de l’œil intérieur, le commencement du péché dans la convoitise, l'amour des ennemis, le pardon des injures, la prière secrète, la véritable piété? Dès lors, ne comprenez-vous pas l’assurance et l'autorité souveraine avec lesquelles Jésus proclame la loi nouvelle et prêche son Evangile; comment il oppose son dire à celui des anciens et même à celui de Moïse ? Il y avait dans sa conscience une telle lumière divine, une si profonde et calme certitude, et il sentait si bien que toutes les âmes droites reconnaîtraient également aussitôt « la parole de Dieu » qu’il portait en lui, que rien ne pouvait le faire hésiter ou douter, et qu'il se redisait à lui-même et disait aux autres: « La terre et le ciel passeront ; mes paroles ne passeront pas. » Cest qu’en effet
la vérité morale pour la conscience est forte et éternelle comme Dieu même (1). 3 Aussi bien Jésus n'est-il pas pressé de dérouler ses titres et ses dons merveilleux pour garantir son Evangile, mais de prêcher ce dernier pour faire soupçonner aux àmes touchées et vaincues, quelque chose de la dignité de sa personne et de la grandeur de son œuvre. Il ne commande pas la croyance ; il crée, il inspire la confiance, ce qui est bien différent. Au lieu de terroriser ou de stupéfier l’esprit, 1l l'éveille, le stimule, le met en action. Que de fois il se plaint de la lenteur et lourdeur d’intelligence dont font preuve ses auditeurs et ses disciples ! Il n'usait pas du genre parabolique à autre fin. Ses paraboles restaient closes pour les consciences inertes ou méchantes; mais elles s’ouvraient comme de riches trésors à celles qui soupiraient après la justice et la vie éternelle, les biens suprêmes du royaume des cieux. « Qui cherche trouve, qui demande reçoit et la porte s'ouvre à qui vient y frapper. » Avant tout, il cherche à éveiller les besoins qu'il veut satisfaire : « Heureux les pauvres!» — à faire naître la faim et la soif qu’il rassasiera : € Heureux ceux qui ont faim et soif! » — à provoquer une recherche qu’il changera en possession. La vie spirituelle n’est pas un état; c’est un élan, un désir, une prière, une action. De là le sens profond et si juste de ces paroles paradoxales que les dévots satisfaits d’eux-mêmes, les Pharisiens de tous les temps ne comprendront jamais : « Il sera donné à celui qui a; quant à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a. Prenez garde à la manière dont vous écoutez; que celui qui a des oreilles pour ouir entende ;
(1) C'est la même assurance, le même genre d’invincibilité morale qu’exprime l’apôtre Paul, dans Gal. [, 6-9. De même Luther, en maintes rencontres.
serez faite à vous-même » te La méthode d'enseignement de Jésus est de le | traire de celle des scribes, c’est-à-dire de la méthode d'autorité. Ce serait plutôt une sorte de maïeutique divine tendant à engendrer dans les cœurs une vie nouvelle, A faire naïtre, dans l’homme charnel et animal, À de l’esprit (2). ERE R :
Pour ce dessein, toute Hédiate d'autorité eût été inégale et contraire. Les paroles de Jé ésus n’ont pas leur fin en elles-mêmes : ce sont des moyens. Voilà pourquoi elles sont si libres, si occasionnelles, si paradoxales, si étrangères et si rebelles à tout ordre systématique. © Voulant avant tout réveiller l’activité religieuse et mo- __ rale chez ses auditeurs, le Maïtre se place toujours dans le cercle d'idées où ils vivent, raisonne d’après leur logique, use volontiers d'arguments ad hominem, enveloppe sa pensée d'images ou même d’énigmes, aiguise enfin tous ses mots et leur donne une pointe qui puisse percer le cœur endurci, troubler la dévotion satisfaite, Ÿ frapper les âmes inattentives. Libres à l'égard de toute autorité autre que celle de Dieu, elles sont absolument | impropres à servir de point. d'appui à une nouvelle théologie d'autorité. Vouloir, par piété superstitieuse, les réduire en formules dogmatiques, c’est montrer que l'on n’en à compris encore ni lesprit, ni la fin, ni la valeur. | L'autorité de Jésus, c’est l'autorité des choses qu'il enseigne et de l’œuvre divine qu'il accomplit dans les cœurs. Cest l'autorité de sa personne, si l’on veut, en tant que sa personne incarne son Evangile, et que l’un et l’autre sont revêtus de l’ascendant de la sainteté et du
(4) Matth. VIT, 6-8 ; Marc IV, 24 et 25.
(2) Matth. XVIIE, 3 ; XIX, 14 ; Jean III, 3-8.