‹ Les religions d'autorité et la religion de l'esprit;Chapitre 90 sur 124 · JÉSUS ET L'ANCIEN TESTAMENT · texte numérisé non relu

JÉSUS ET L'ANCIEN TESTAMENT

Les scribes posent un jour à Jésus la question de Fautorité : « Par quelle autorité, lui demandent-ils, fais-tu ces choses? » Le Maître n’y répond qu’en leur demandant à son tour : € Le baptême de Jean venait-il de Dieu : ou des hommes”? » C'éthit transporter le débat, selon sa coutume, du terrain de la scolastique sur celui de la eonscience ; c'était, en somme, invoquer le témoignage de cette, dernière, au lieu et place d’une délégation

officielle ou d’une autorité extérieure. Il aurait pu

faire intervenir comme arbitre, entre ses adversaires et lui, Pautorité des Ecritures; pourquoi ne le fait-il pas? En réalité, son attitude à l'égard de la Loi et des Prophêtes est tout autre que celle des Pharisiens, et il était encore moins d'accord avec eux sur la manière de les lire ! que sur les conclusions à en tirer.

. Cette attitude de Jésus est double. D'une part, il reconnaissait dans le judaïsme une dispensation divine, la religion du vrai Dieu et par conséquent venue de Dieu. Sa conscience religieuse n’était pas seulement sortie de cette tradition séculaire : elle y vivait et y puisait une constante éditication. Jésus reste en communion intime et familière avec les patriarches, les prophètes, tous les « hommes de Dieu » qui l’avaient précédé. Il procède de même à l'égard des Ecritures qui les lui faisaient connaître. Il ne se préoccupe jamais des questions historiques ou littéraires que peut soulever la constitution du recueil sacré. [l y retrouve l'Esprit du Père, le même Esprit qui l’animait, par conséquent « la Parole de Dieu ». Aussi ne

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faut-il pas trop s'étonner si, de son point de vue purement religieux et moral, pour dire le prix qu’il attachait à la Loi et aux Prophètes, il proteste qu’il veut, non les abolir, mais les accomplir et ajoute même que «le ciel et la terre peuvent passer, mais non un seul iota ou la moindre lettre, sans que tout soit accompli. » (4)

Mais, d'autre part, il n’est pas moins évident qu'il en use, ici comme partout, avec une liberté souveraine. Il va toujours droit et d’instinet, dans ces livres sacrés, à V’élément religieux et moral et ne s'attache à rien d’autre. Le point de départ de son exégèse est donc essentiellement différent du littéralisme juridique des rabbins ou de la méthode allégorique de Philon ét des gnostiques. Par Veffet d’une affinité élective, d'autant plus sûre qu’elle est antérieure à tout raisonnement, sa conscience s’assimile ce qui lui est homogène et, du même coup, le transforme en quelque chose qui parait à la fois très ancien et très nouveau, tout ce qu'il y a de plus conservateur et de plus révolutionnaire. Jésus ne cite jamais un texte comme empruntant son autorité au fait d’être dans une Ecriture divine, mais toujours comme ayant cette autorité en lui-même, en vertu de la valeur du sentiment éxprimé. Aussi écarte-t-il sans embarras ni scrupulé ceux qui seraient en opposition avec sa propre expérience intérieure pour relever ceux qui la confirment et la Consacrent. [| reprendra à l'encontre des prescriptions du Lévitique la parole des Prophèêtes : « Je veux la miséricorde, non des sacrifices. » ÎI citera exemple de David ét celui des sacrificateurs eux-mêmes contre la rigueur de la jurisprudence pharisienne à lendroit du sabbat. Lui oppose-t-on l'autorisation du divorce accordée par Moïse,

(4) Matth. V, 17,18.

nelles institutions. Mais appartient-elle à

| du cœur @). La loi able de ainsi tous ses précer arbitraires. [l la résume en deux commandements

amour de Dieu et du prochain. Telle est la substance | À

morale qu’il dégage de tout le reste et en laquelle 1 montre tout le reste accompli.

Les Pharisiens ne s’y trompaient pas. Ils dénonçaient | en Jésus un transgresseur de la Loi, un contempteur de

Moïse, un ennemi du temple et du culte établi; et la vérité, c’est qu'il faisait sortir de la vieille religion une religion toute nouvelle ; des formes légales de la justice, :

un principe de justice tout différent; d’une morale bornée,

une morale supérieure, et s’il ne voulait abolir qu'en

accomplissant, cet accomplissement n’était en définitive qu’une abolition plus radicale.

On concède assez facilement à Jésus la liberté dont il

fait preuve à l’égard des anciens textes et des traditionses disciples ?

N'est-ce pas une prérogative exceptionnelle et divine,

réservée au Messie et au fondateur d’une alliance nou-

velle? En juger ainsi, ce serait montrer qu'on n’a rien compris à la méthode de Jésus et au principe de critique

en vertu duquel il opère et accomplit son œuvre réformatrice. | ë |

Cest sa conscience religieuse, avons-nous dit, qui, par une affinité secrête, par une inspiration infaillible, s'attache à la substance morale, à l'élément purement religieux de la Loi et des Foobhère Je dégage, en fait le germe d’une religion nouvelle, du culte en esprit et en vérité, laissant tomber tout le reste comme feuilles

desséchées et mortes. Or, l'effort de Jésus, dans l’éduca-

(1) Matth. IX, 43 ; XII, 3-5; XIX, 3-9.

‘troduire, en montrer l'esprit et lui ouvrir la voie. Aussi n’abroge-t-il rien d'autorité ; il justifie devant la conscience des plus petits de ses disciples les abrogations qu'il prononce ; il veut qu’ils comprennent ce qu'il fait, __et, pour cette raison, il met toujours en lumière le principe général qui l'inspire. Or, ce principe est tiré,

non pas du ciel ou d’une autorité surnaturelle quel-

conque, mais des profondeurs mêmes de la conscience

humaine, en sorte qu’une fois proclamé, celle-ci le

reconnaît comme sien et ne peut plus l'oublier. Les exemples de cette manière de procéder se pré- sentent en foule. Un jour, les Pharisiens sont scandalisés de voir Jésus fraver et manger avec les publicains et les = gens de réputation mauvaise ; et Jésus de répondre : la

miséricorde vaut mieux que le sacrifice ; apprenez bien

cela et vous comprendrez alors pourquoi le médecin va

aux malades et non à ceux qui se portent bien (1). A

propos de l'obligation du jeûne qu’il laisse tomber, il dira avec la sagesse de l'expérience populaire qu'il ne faut pas coudre un morceau de drap neuf (l'Evangile) à un vieil habit (la vieille religion des pratiques extérieures). Les discussions sur le sabbat aboutissent à ces

(1) Matth. IX, 4043; Luc V, 29-32.

oc nn en mesure de faire la même œuvre crique, de poursuivre la même séparation dans l’Ancien S Testament entre ce qui est éternel et ce qui est péris- noue sable. Jésus n’a pas achevé didactiquement cette réforme. Ilena posé le principe, qu'il a appliqué à quelques cas par- ticuliers, comme le sabbat, le jeüne, les aliments, à titre d exemples, non pour arrêter la réforme, mais pour lin= 4

deux thèses générales : « le sabbat est fait pour l’homme, non J'homme pour le sabbat », et encore : « il est permis, donc obligatoire, de faire du bien le jour du sabbat, comme tous les autres jours ». Il faut relire sa condamnation du korban pharisaique qui dispensait un fils de ses devoirs à l'égard de son père ou de sa mère, sous le prétexte qu'il avait offert à Dieu, c’est-à-dire au temple, l'équivalent de ce qu'il aurait dû leur donner. Quant aux aliments purs où impurs et aux souillures légales, quel renversement radical de la dévotion juive dans cette seule réflexion que ce n'est pas ce qui entre dans l’homme qui le souille moralement, mais ee qui sort de son cœur (1)! Qu'est-ce autre chose que le verdict de la conscience sur une forme de religion qu'elle a dépassée ? Il est done bien évident que Jésus libère la conscience de ses disciples autant que la sienne propre. L'apôtre Paul restera fidèle à son esprit en faisant jaillir la différence et la contradiction radicales de la Loi et de l'Evangile. Le Christ n'apporte pas de nouveaux mystères, de nouveaux préceptes : il crée un nouvel état d'âme. Sa révélation ne se superpose pas, comme la loi de Moïse, à la conscience ; elle s’accomplit dans la conscience même : c'est la conscience à un degré supérieur de clarté et d'énergie.

L'Eglise devra, bon gré mal gré, marcher dans la voie qu'il a ouverte et rompre avec la lettre de l'Ancien Testament, sous peine d’être infidèle à l'esprit du Nouveau. En vain, pour voiler cette rupture et conserver l'autorité intacte de la lettre vieillie, aura-t-elle recours à l’allégorie, au type, à loutes les subtilités de la scolastique. Ceux qui

(4) Matth. XII, 1-12; Marc Il, 27; II, 2-4; Luc VI, 9: Marc VII, 9-13; Matth. XV, 10-20.

usent encore de ces expédients et croient respecter l'infaillibilité de l'Ecriture né font que se duper eux-mêmes, Qu'est-ce, en effet, que la nécessité ressentie d’allégoriser un texte, sinon l’aveu tacite que ce texte, en son sens historique et réel, est devenu étranger ou hostile à la conscience chrétienne ? |

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