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LA NATURE DE L'ÉVANGILE

On ne nie pas que la religion personnelle du Christ était toute d'inspiration, sans joug extérieur; mais on ajoute que cette religion ne saurait être celledeshommespécheurs. L'état de péché où ils sont tombés rend pour eux indispensable la tutelle d’une institution ou d’un code d’origine divine. Que ce raisonnement au fond est étrange ! Je ne nie pas que les autorités extérieures, qui dans les religions anciennes ont pesé sur la conscience de l’homme, n'aient leur cause première dans l’état de péché. Mais qu’est l'Evangile et que fait-il, sinon amener l'effacement du péché et la rédemption du pécheur? Comment done, faisant disparaître la cause des autorités antérieures, pourrait-il leur faire une place dans son sein et les sanctionner? Reconnaissez done plutôt que l'Evangile est, en soi, la fin de toutes les servitudes, aussi bien des servitudes légales ou sacerdotales que de celle du péché. La fin de l'une fait tomber toutes les autres, nécessairement. C’est ce que l’apôtre Paul encore explique admirablement par cette image de la prison où les hommes pécheurs sont tous enfermés et du geôlier qui les garde. Les fonctions du geôlier cessent quand la prison est ouverte.

Prévenons encore un malentendu et ne tirons pas de là, avec certains mystiques anarchistes (2), que toute orga-

(1) 2 Cor. IT, 17. Bencec: Conversio fit ad Dominum ut Spiritum. — L'autorité du Seigneur est celle de l'Esprit même. (2) Tolstoi, par exemple. ;

ibio avec la Han de l'Evangile du Christ, CES n’est pas l’existence d'institutions humaines, possédant une

valeur relative, justifiée et limitée par les services mêmes : ,

k qu’elles rendent, comme l’autorité du père de famille ou. des instituteurs de tous les degrés qui élèvent les enfants, comme celle des apôtres et des évangélistes qui prêchent la parole du Christ, ou les autorités ecclésiastiques et civiles régulièrement constituées en vue du maintien de l'ordre dans l’Église ou dans l'Etat. Toute cette organi-

sation est fondée sur le devoir qui s'impose aux forts de

venir en aide aux faibles. Mais ce sont là des forces purement auxiliaires. Elles deviennent contraires à l'Evangile quand ces autorités humaines se revêtent d’attributs divins, se substituent par cela même à l'autorité de Dieu et se posent en médiatrices obligatoires entre Dieu et l’âme humaine, soit, par exemple, une institution sacerdotale se faisant divine, soit une lettre humaine se donnant comme parole objective de Dieu. Ces espèces de médiation se changent réellement en obstacles et en bar-

rières qui interrompent la communion directe entre le

Père et son enfant. Que sont des institutions humaines, Eglise ou livre, ainsi divinisées, sinon des idoles? (1) Le caractère propre de l'Evangile du Christ, ce qui en lui marque une époque nouvelle dans le développement religieux et moral de l'humanité, c’est qu'il a fait, de ce qui était jadis l'essentiel et le principal — sacerdoce, rite et loi extérieure — une chose accessoire, subordonnée et changeante, et au contraire, de ce qui était autrefois chose dérivée et subordonnée — piété de cœur et rapport avec Dieu — la chose capitale et pion e l'essence même

(4) I Cor. III, 21-23,

S rapports en ani de intervertis, parce que

e centre de gravité en a été déplacé. Il n’y à pas eu ous l’histoire humaine de révolution ni de transforma- \ tion plus profondes. | ir Ce rapport avec Dieu, cette Diété devenue le principe à même de la religion, le Christ l’a trouvée “déterminée d’une façon toute nouvelle dans sa conscience. Le lien de cette conscience à Dieu n’avait plus rien d'extérieur. Tout intérieur et moral, il était créé par un sentiment profond d'unité et d'amour, pareil à celui qui lie le père et l'enfant. Le Dieu qui est au ciel se révélait dans __ le cœur de Jésus comme son Père; Jésus se sentait vivre en Dieu comme fils. Or, que le Christ ait voulu créer ce même rapport filial entre ses disciples et Dieu, que ce soit la marque distinctive et le contenu essentiel de la piété qu'il s’efforçait de leur inspirer, on en trouve la preuve dans presque chacune de ses paroles.

Cest une erreur de penser que Jésus ait apporté une nouvelle doctrine sur Dieu, sur son essence, ses attributs, sur la vie intra-divine. Sa notion de Dieu est celle de JAncien Testament. Même l’idée que Dieu est un père n’est pas nouvelle. La chose nouvelle, ici, c’est l'attitude intérieure. Dans la conscience du Christ, le Dieu de

: Moïse et des Prophètes se révèle dans un rapport nouveau avec la conscience humaine. Ce rapport nouveau qu'exprime le mot Père, c’est le principe et l'essence de la révélation évangélique, qu'il vaudrait mieux appeler une, création. Voilà pourquoi dans la bouche de Jésus, ce mot de Père, déjà connu, devient le nom propre | de Dieu. Jésus n’invoque jamais Dieu autrement qu'en Jui disant : « Père, mon Père » (1). Mais, dans ce com- = {4j Mare XIV, 36: Matth. X, 32; XI, 27; XVIIL 49 et35, ete.

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merce intime et familier, il n'y à pas l'ombre d’un monopole métaphysique ou d’un égotisme religieux exclusif. En se révélant comme Père à Jésus, il se révèle comme tel à l’homme en général. L'amour du Père s'adresse à tous ses enfants, sans aucune exception, et, s’il y a quelque préférence, c’est en faveur des plus petits, des plus pauvres, dés plus déchus et des plus orphelins (4). L'amour paternel devient ainsi le caractère souverain des rapports de Dieu avec les hommes. Aussi ie Christ apprend-il à ses disciples à prier comme lui, à se mettre avec Dieu dans le même rapport filial,'à Jui dire « Notre Père ». En parlant de Dieu à ses disciples, il dira encore plus souvent € votre Père » ou « notre Père » que « mon Père ». Ils doivent devenir, eux aussi, des « fils du Père ». Et ils le deviendront en apprenant à aimer comme lui, sans condition ni réserve (2). Pour l’apôtre Paul, lPinvocation distincetive et spécifique du chrétien, c'est « Abba! Père! », qui était celle du Christ (3). Bref, la révélation parfaite est dans cette perfection de la piété. Nous sommes chrétiens dans la mesure où se reproduit en nous la piété personnelle de Jésus, le sentiment de cette filialité divine.

Dans ce genre de piété, y at-il encore place pour l’obligation de se soumettre sans condition aux injonctions d’une autorité extérieure quelconque ?

Quel guide, quel soutien, quelle force Jésus donne-t-il donc à ses disciples? C’est l'Esprit de son Père qui habite en lui et qui habitera en eux. Il l’a promis sans exCeption aucune à tous ceux qui le demandent au Père. C’est Esprit du Père, et par conséquent.un esprit d'amour, de

(1) Matth. V, 45-48; VI, 1-8; X, 29; XXII, 9 ; Marc XI, 95, etc.

(2) Matth. V, 9 et 45.

(3) Rom. VII, 14-17; Gal. IV, 1-73 IV, 21-V, 1; Jean VIIL 35, etc.

ER

sainteté, de renoncement à soi, de dévouement aux autres. Il doit être âme de leur âme, le principe de leur conduite, leur conseiller et leur guide dans leur route à travers un monde ennemi. Dans les occasions solennelles, il leur suggérera ce qu’ils doivent dire. C’est le meilleur don que le Père puisse faire à ses enfants, un pain meilleur que celui que nous donnons aux nôtres. Cest'le lien intérieur et permanent qui unit les enfants au Père et les enfants entre eux pour former une famille éternelle (1). Jésus-Christ leur a promis le secours et les directions de l'Esprit de Dieu, dans toutes les circonstances, pour tous leurs besoins, et pour tout ce qu'ils auraient à faire ou à souffrir, et nullement pour constituer un nouveau code scripturaire dont les chrétiens devraient ensuite être à jamais les esclaves. D'où vient donc que l'Eglise s’est défiée de cette promesse du Maître et s’est hâtée de relever ce qu'il avait détruit, je veux dire l’autorité absolue d’une lettre prétendue divine? | L'Eglise a été mcrédule et elle l’est encore en ce qui regarde la doctrine du Saint-Esprit. Elle à limité linspiration aux évêques, à la hiérarchie, au pape, ou bien aux auteurs dont les écrits ont été recueillis sous la couverture du Nouveau Testament ; elle l’a refusée aux simples chrétiens ; et, pour eux, elle a créé une tutelle nouvelle, les destituant du même coup de la liberté que le Christ avait conquise pour tous les fils du Père. Le dogme qui a fait du Saint-Esprit une entité méta- physique en a paralysé et tué l’action dynamique dans la vie chrétienne. Il représentait, dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau, le principe divin dans l’âme humaine, Paction immanente du Dieu vivant. Elevé dans l'empyrée (1) Luc XI, 43 et Matth. VIE, 7-41 ; Matth. X, 20 ; Luc XXIV, 49 ; Jean XIV, 26 ; XV, 26, etc.

trinitaire, à est a transcen : S Sép du monde que les deux autres personnes vies et, des Fa lors, il a eu besoin d’un organe médiateur, pour se révéler et agir ; il s’est incarné et par suite localisé, soit dans ‘ la hiérarchie catholique, soit dans le code des Ecritures. à Rien n’est plus A de la pensée et de la promesse de Jésus. | ÿ En même temps, on se défiait des chrétiens qui disaient être conduits directement par l'Esprit. Il y avait là un. mysticisme inquiétant. L'Esprit n'avait la permission d’agir et de se manifester que dans les formes légales et officielles. Devenu une force transcendante, il apparais-

sait comme un principe indéterminé. Ceux qui linvoquaient pour couvrir leur fanatisme, ou bien étaient vic-

times d’une illusion, ou bien l’identifiaient avec leur propre fantaisie. La doctrine évangélique est tout autre. L'Esprit que Jésus promet aux siens est la puissance la plus historiquement déterminée qui puisse être. Cest l'Esprit du Père qui était en lui et qui se manifestait comme un esprit de vérité, de sincérité morale, de justice parfaite et d'amour sans réserve pour le prochain. A. deux de ses disciples qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur un village mal disposé à recevoir leur Maître, Jésus déclare qu'ils ne savent pas quel esprit les anime. Aux Pharisiens qui confondent son esprit avec celui de Béelzébul, il parle d’un péché irrémissible contre le Saint- Esprit. Le quatrième évangile, exprimant l'idée, sinon les paroles de son enseignement, déclare que l'Esprit que recevront les disciples de Jésus sera son Esprit, soit un autre lui-même, c’est-à-dire l'inspiration de toutes ses paroles et de toute sa vie. Par cet Esprit, le Christ reste à jamais présent parmi les sièns (1).

(1) Jean XIV, 16-20 ; XV, 26 ; XVI, 13-45,

onformité de cette a avec cie de Chist, Les.

ais enfants du Père sont ceux qui sont conduits par Esprit même de celui en qui le Père s’est révélé. Ainsi sie est rien de plus spécifiquement déterminé que ce qui. | 4 s'appelle l'Esprit de Dieu, manifesté en Jésus-Christ. Loin de séparer du Christ ceux qui en sont véritablement péné- : trés et animés pour les livrer à toutes les chimères, c’est cet Esprit qui nous attache éternellement au Christ, qui Je fait revivre en chaque chrétien, l’arrache à la contin- gence et aux formes imparfaites de l’histoire et le rend ma À éternellement présent dans la conscience. à # L'Esprit du Christ nous fait reconnaître et nous impose les paroles du Christ comme l'expression de la vérité ; : religieuse et morale, et ses paroles, à leur tour, nous # servent à distinguer la véritable inspiration du Christ, 2 dans la suite et le- mélange de toutes les manifestations religieuses qui se réclament de son nom. Ce n'est point un cercle vicieux; c’est le cercle de vie dans lequel naît et se développe la conscience.

Le Christ n’a pas été seulement r prophète, il reste encore aujourd’hui l'initiateur et le maître de la religion . de l'Esprit. |

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