III
3. Le nom et, par conséquent, la superstition remontent au moins jusqu'à l'époque macédonienne, Lassen, ïnd. Alterhumsk. I, p. 161, 2" éd.
4. Cf. des remarques très intéressantes du même, surtout en ce qui con cerne les sanctuaires du Dékhan, dans VAnnual Report de la Royal Asiatic Society pour 1877, p. lxxvii. — Pour Mathurâ et les lieux saints oui l'entourent, le Bethléhem et le Nazareth du krishnaïsme, voir F. S. Growse, Sketehes of Mathurâ, ap. Ind. Antiq. I, 65. — Pour Gayâ, qui doit peut-être sa première célébrité au bouddhisme, voir Monier Williams. Çfâddha cérémonies al Gayâi ibid. V, 200; A. Gunningham, Archœological Survey III, 107; W. Hunter, Statistical account of Bengnl^ t. XII, p. 44. Gayâ est aujourd'hui encore, comme au sixième siècle, du temps de Yarâha Mihira (Fo^payâtrâ IV, 47, ap. Ind. Stud. XIV, 318), un pèlerinage funèbre, et environ 100,000 visiteurs par an viennent y prier pour leurs morts. — Au point de vue topographique et archéologique, on trouvera d'abondants renseignements : sur les sanctuaires de l'Hindoustan, dans les Rapports de V Archœological Survey ofindia du général A. Gunningham ; sur ceux de l'Inde occidentale, diins les Rap-
f>orts de V Archœological Survey of western India de M. J. Burgess ; sur ceux de 'Inde en général, dans J Fergusson, History of Indian and Eastern Architecture^ 1876. — On consultera aussi avec intérêt, à cause surtout de la belle exécution ' des gravures, les publications de MM. le contre- amiral Paris, G. Lejean, A. Gr^ndidier et L. Rousselet, parues dans le Tour du Monde ^ t. XVI, XVIII-XX, XXII-XXVII.
lieux saints après Bénarès, le célèbre sanctuaire de Vishnu-Jagannâtha, à Purî en Orissa*.
Jagannâth n*est pas, comme Bénarès, une grande ville remplie de temples : c'est un temple entouré d'autres temples et qui a donné naissance à une ville. Le revenu net annuel des immeubles constituant le domaine du dieu, est d'environ 800,000 fr., auxquels il faut ajouter les dons des fidèles pour une somme impossible à déterminer exactement. On l'a estimée à 1,800,000 fr., chiffre probablement trop fort, bien que le gouvernement musulman ait retiré autrefois, dit-on, jusqu'à deux millions et demi par an de la ferme des taxes perçues sur les^'pèlerins. Or, depuis 1840, le gouvernement anglais ne perçait plus de taxe, et, d'autre part, on peut compter que toute roupie apportée à Jagannâth, y reste. M. Hunter, auteur d'un savant ouvrage sur TOrissa, et directeur général de la statistique de l'Inde britannique, estime en moyenne à environ 950,000 fr. le montant annuel de ces dons, soit ensemble un revenu total de 4 ,700,000 fr. au bas mot, et cela dans un pays où la journée d'un laboureur vaut 0,25 c, celle d'un artisan, 0,60 c. Le personnel du temple se divise en trente-six ordres et quatre-vingt-dix-sept classes : prêtres officiants de diverses sortes ayant chacune ses fonctions spéciales, boulangers, cuisiniers, gardes, musiciens, danseuses, chanteuses, porte-torches, valets de chevaux et d'éléphants, artisans de différents métiers, etc. A ces serviteurs immédiats du dieu, il faut ajouter les religieux des mathàs qui dépendent du sanctuaire, leurs domestiques et leurs tenanciers, enfin un grand nombre d'agents, environ trois mille, que la fabrique du temple envoie dans toutes les provinces de l'Inde pour y recruter les pèlerins, organisation qui se retrouve ailleurs encore qu'à Purî, et qui ne date pas d'hier, mais qui s'est bien perfectionnée depuis que les chemins de fer sont au service de Jagannâth. En tout, on estime à vingt mille hommes, femmes et enfants, le. personnel qui, directement ou indirectement, vit du sanctuaire. Dans les meilleures années, le nombre des pèlerins, ou plutôt des pèlerines, car les cinq sixièmes au moins sont des femmes, monte à trois cent mille. Dans les plus mauvaises, il ne tombe jamais au-dessous de cinquante mille. A la Rathayâtrâ, « la sortie du char, » la principale des vingt-quatre grandes fêtes entre lesquelles se partage l'année religieuse à Jagannâth, on en compte d'ordinaire de quatre-vingt-dix mille à cent quarante mille présents à la fois. On comprend quelles doivent être les conditions hygiéniques de ces multitudes épuisées par une longue route. Quatre-vingt-quinze sur cent sont venus à pied, parfois des extrémités de l'Inde, traînant avec eux des malades, des enfants, ou chargés de vases remplis d'eau du Gange, marchant le jour, campant la nuit, en
1. Ces chiffres sont empruntés à la notice sur Jagannâth dans le t. XIX du Statistical aecount of Bengal de M. W. Hunter, notice qui est elle-même un abrégé de la description donnée par le môme auteur dans son Orissa^ or ihe vicissitudes of an Indian province under native and, british rule^ t. I, ch. III et IV.
pleine saison pluvieuse (la fête tombe en juin ou en juillet), alors que des chaleurs accablantes sont rendues plus perfides par l'humidité et par de brusques changements de température. Arrivés à destination, à cette « porte du ciel, » ils trouvent des conditions pires, s'il se peut. C'est le moment de l'année où les fièvres putrides et le choléra, endémiques sur cette côte désolée, y sont dans toute leur force. Mal nourris i, serrés les uns sur les autres ou privés de tout abri 2, excités sans cesse jusqu'au transport par les pompes du culte, s'entassant plusieurs fois par jour dans des étangs fétides, ils passent là une ou deux semaines plus meurtrières parfois qu'une grande bataille. Puis, quand la dernière pièce de monïiaie çst partie, ils reprennent, comme ils peuvent, le chemin du retour, souvent emportant la contagion avec eux et, comme les caravanes de la Mecque, semant les routes de leurs morts. D'après les médecins anglais, les pèlerins pauvres laissent un huitième, parfois un cinquième des leurs derrière eux, M. Hunter est tenté d'admettre un chiffre plus modéré; mais, même dans les meilleures conditions, quand il ne survient aucune épidémie, et en défalquant les chances normales de la mortalité, il est d'avis qu'on ne saurait estimer à moins de dix mille par an le nombre des victimes du pèlerinage de Jagannâth. , •
Et ce qui se passe àPurî, se répète, toute proportion gardée, en cent autres lieux. Mathurâ etVrindâvari, Gayâdans leBihâr,Gokarnasur la côté de Malabar, les grandes pagodes de la présidence de Madras telles que Conjevaratn et ïricinâpalli, Râmeçvaram surtout, dans le golfe deManar, qui est comme le Bénarès du Sud, voient à certains jours affluer des multitudes presque aussi nombreuses^. Ce n'est qu'en présence de ces foules ardentes qu'on sent tout ce qu'il y a encore de force de résistance dans ces religions en ruine. En tout cas, on ne saurait surfaire l'influence exercée par ces pérégrinations sur le tempérament religieux de la nation, et ce n'est pas exagérer que d'y voir pour ainsi dire la fonction vitale de l'hindouisme. Dans la vie de tous les jours, l'Hindou s'isole dans sa secte et ne s'élève pas au-dessus d'une dévotion machinale ; pendant ces grands jours, il s'exalte pour des années • et se retrouve membre d'une communauté immense. Vishnouites et çivaïtes y confondent leurs rangs. A Bénarès par exemple, le pèlerin ne visite pas seulement les sanctuaires de sa propre croyance, mais les lieux saints en général. A Jagannâth, chaque secte est représentée, chaque divinité a sa chapelle, son idole et ses rites; Durgâ elle-même y a son autel, où on lui immole des victimes, malgré la règle qui veut que nul être
1. La nourriture, du riz bouilli, est fournie à bas prix par les cuisines du temple. Mais, comme elle a été consacrée au dieu, il ne doit rien s'en perdre. On en conserve donc les restes d'un jour à l'autre, et on ne les consomme que dans un état déjà avancé de fermentation.
2. La ville de Purî (23,000 h.) ne compte guère que 5,000 maisons ou cases recevant des pèlerins.
3. A Pandnarpour, dans le Dékban marhatte, on compte à certains jours 150,000 pèlerins. Ind. Antiq. II, 272.
vivant ne meure dans l'enceinte sacrée. Chacun de ces grands pèlerinages est donc ainsi une sorte de coHuvio religionum : ailleurs, l'hindouisme se subdivise et s'émiette ; ici, il se retrempe et reprend le sentiment de son unité.
Quelles sont les limites de cette unité ? Dans quelles conditions, à quel degré de l'échelle sociale cesse-t-on d'être hindou? A cette question, il n'y a pas de réponse satisfaisante. L'ancienne religion excluait le çûdra : il était défendu de lui révêler le Vêda et de sacrifier pour lui. Les religions néo- brahmaniques n'ont point de ces interdictions précises. La plupart elles prétendent prendre en main la cause des. déshérités. Le Mahâbhârata et les Purânas doivent avoir été composés expressément pour les femmes et pour les çûdras, les exclus du Vêda*. Il n'y a pas de prescription nette et uniforme qui écarte absolument du culte telle catégorie de la population, et aux nombreuses sorties contre les classes impures que contient la littérature des diverses époques on pourrait opposer un nombre presque égal de déclamations égalitaires. Enfin nous avons vu que la plupart des sectes allaient très loin dans leurs protestations contre les distinctions de caste, et que quelques-unes même les avaient déclarées formellement abolies. En réalité elles les ont multipliées, chaque secte ne manquant pas, au bout de très peu de temps, de donner naissance à un certain nombre de castes nouvelles. La population de l'Inde est arrivée ainsi à se fractionner en quelques milliers de subdivisions qui ne s'entremarient pas, ne mangent {>as ensemble, n'acceptent pas, des unes aux autres, tels objets, telle sorte d'aliments, et ne laissent entre elles de place à aucun sentiment de charité. Les brahmanes à eux seuls forment plusieurs centaines de classes parfois séparées par les barrières les plus rigoureuses, et cet esprit d'exclusivisme a profondément pénétré jusque chez les musulmans et chez les chrétiens indigènes^. Mais en dehors ou au-dessous de la moyenne de ces castes, il' en est un certain nombre que cette moyenne, pour une raison ou pour une autre, repousse avec une aversion si énergique, que la communion religieuse même de l'espèce la plus simple, devient presque toujours impossible. Il n'y a pas de critérium général qui permette de distinguer ces classes abjectes, pour lesquelles l'Europe a depuis longtemps adopté la dénomination commune de parias, et l'exclusion dont elles sont frappées est dans chaque province affaire de tradition et de coutume locale. Plusieurs sectes telles que les lingâyits du Dékhan, les çâktas, lescaitanyas duBengal ont débuté par un prosélytisme sans réserve, et autrefois, paraît-il, le sanctuaire de Purî s'ouvrait aux
.1. Bhâgavata-Purâna I, 4, 25.
2. Des distinctions de caste se sont introduites parmi les musulmans du Dékhan, du Gujarât, de plusieurs districts du Bengâl, Ind. Antiq. III, 190; V, 171, 354. Hunter, Statistical account of Bengal, IX, 289; XI, 52, 255, etc. — Pour les chrétiens, tant ceux des anciennes communautés que ceux des missions, voir dans la Correspondance de Tévêque Heber la lettre du 21 mars 1826 à Williams Wynn.
classes les plus méprisées*. Mais presque toujours le préjugé a fini à la longue par reprendre le dessus. Aujourd'hui quinze castes, non compris les chrétiens et les musulmans, sont exclues de l'enceinte sacrée de Jagannâth ; deux autres, les blanchisseurs et les potiers, peuvent y pénétrer, mais pas plus loin que la première cour2.
De même que l'ancienne religion, l'hindouisme a donc ses races maudites. Mais, à côté de celles qui sont ainsi repoussées par lui, il en est qui le repoussent à leur tour; nous voulons parler des peuplades plus ou moins sauvages représentants, la plupart du moins, des premiers occupants du sol avant l'arrivée des Aryas. Dans l'Hindoustan et dans le Dékhan septentrional, une grande masse de ces populations s'est intimement fondue avec la race victorieuse. Dans le Sud, elles ont également adopté la culture et les religions aryennes, tout en conservant cependant leurs langues, les divers idiomes dravidiens radicalement distincts du sanscrit. C'est une question qui n'est pas encore mûre que celle de savoir ce qu'elles ont pu à leur tour passer d'idées et de coutumes à leurs dominateurs. Il est probable toutefois que quelques-unes du moins des déesses à culte sanglant et homicide des religions hindoues, sont d'origine dravidienne. Mais cette assimilation ne s'est pas faite partout. Sur toute la frontière du nord et de l'est, au centre dans les monts Vindhyas et dans les parties les plus inhospitalières du plateau du Dékhan, plus au sud, dans les replis des Ghats et dans les Nîlgiris, on trouve des tribus se rattachant, celles du nord et du centre, aux races tibétaines ou transgangétiques, celles du centre et du midi, aux races dravidiennes, qui sont restées plus ou moins pures et qui ont conservé leurs coutumes et leurs religions nationales. Nous n'entrerons point dans l'examen de ces dernières : de môme que les peuplades qui les professent, elles n'ont point d'histoire, et leur classification ethnographique est loin d'être complète et définitive. Les plus intéressantes et les mieux connues sont celles des aborigènes de race dravidienne. Elles ont pour caractère commun l'adoration de divinités élémentaires, telluriques, en majorité femelles et méchantes, le culte des revenants et d'autres génies malfaisants qu'on cherche à apaiser par des sacrifices sanglants et par des pratiques orgiastes qui rappellent le schamanisme des peuples de l'Asie septentrionales. Le prêtre ou le sorcier, le devil dancer des Anglais, se livre à une danse frénétique jusqu'à ce qu'il tombe en convulsion : il est. alors possédé, et les paroles incohérentes qui sortent de sa bouche, expriment la volonté de l'esprit dont il s'agit de désarmer le courroux. Beaucoup de ces pratiques ont laissé des tra-
1. En principe, toute distinction de caste cesse à l'intérieur des frontières du Purushottamakshetra. Cf. Mahâbhârata III, 8026, où toutes les castes deviennent brahmanes dès que, pour aller à Ternaitage de Vaçishlha, elles ont franchi la Gomatî.