‹ Les religions de l'IndeChapitre 29 sur 109 · AthV. V, 22, 14; Aitar. Br. VII, 18, 2; VIII · texte numérisé non relu

AthV. V, 22, 14; Aitar. Br. VII, 18, 2; VIII

une langue sscrée et, au sens étroit, des textes sacrés auxquels il devint de plus en plus difficile et finalement impossible d'ajouter quelque chose. Dès ce moment ces religions se trouvèrent jusqu'à un certain point fixées. Elles seront sans doute encore susceptibles de se modifier en bien des points, de se compliquer surtout; mais en somme elles seront réduites à vivre sur le vieux fonds; elles ne pourront plus se plier à de grosses nouveautés et les changements inévitables qu'amènera le temps, se feront de plus en plus en dehors d'elles et par conséquent contre elles.

Et, en effet, malgré une infinité de modifications de détails, la théologie de l'Àtharva-Vêda , du Yajur-Vêda et des Brâhmanas n'est pas au fond bien difl'érente de celle des Hymnesw Le panthéon s'est accru il est vrai d'un certain nombre de figures secondaires : Soma-Candramas (Lunus), les Naxatras ou Constellations, les Chandas ou Mètres védiques paraissent pour la première fois ou passent à un rôle plus actif. En même temps la porte a été largement ouverte à une foule de personnifications allégoriques, de génies, de démons, de lutins de toute forme et de toute provenance, qui, pour être inconnus aux Hymnes, ne sont pas tous nécessaire^ ment de création nouvelle. D'autre part quelques vieilles représentations mythiques qui font encore grande figure dans le Rig-Veda, sont en train de s'effacer. Mais le cercle des grandes divinités est resté sensiblement le même, bien que plusieurs d'entre elles soient en voie de se transformer. Ainsi Soma s'est définitivement confondu avec la lune. Yama est toujours encore le roi desPitris, mais il n'est plus aussi étroitement uni à la vie bienheureuse : l'homme pieux espère aller au svarga qui est plutôt le ciel d'Indra et des dieux en général*. Quant au méchant* il ira dans l'enfer où l'attendent des supplices longuement décrits, ou bien il renaîtra dans quelque condition misérable, la métempsychose apparaissant ainsi sous la forme d'une expiation^.Asura, le vieux nom des puissances divines, n'est plus employé qu'en mauvaise part. Les Asuras sont maintenant les démons, et leur lutte avec les dieux en général, qui est un des lieux communs des Brâhmanas, ne rappelle plus que de loin les batailles célestes chantées dans les Hymnes. Aditi est identifiée le plus souvent avec la Terre. Aditya est un nom du soleil et les Adityas, dont le nombre commence à être fixé à douze, sont définitivement des personnifications solaires. Varuna passe à l'état de dieu nocturne, hostile et cruel, et son empire se confond déjà avec celui des eaux 3. En général les dieux tendent à

1. Le fruit ordinaire promis au sacrifice dans les Brâhmanas est l'obtention du svarga, ou la salokatâ, la communauté de séjour avec tel ou tel dieu.

2. Cf. A, Weber, Eine Légende des Çatapatha^Brâhmana ûber die stra fende Vergeltung nach dem Tode, ap. Zeitsch. der Deutsch. Morgenl. Gesellsch., t. IX, p. 237. La même légende, d'après le Jaiminîya-Brâhmana, a été publiée par M. Burneil, il legend from ihe Talavakâra brâhmana of the Sâma- Vêda, Mangalore, 1878.

3. AthV. XIII, 3, 13; VII 83, l;'Taitt. Samh. II, 1, 7, 3; IL 1, 9, 3; III, 4, 5, 1 ; VI, 6, 3, 1-4 ;Taitt. Br. I, 6,5, 6 ; Gânkhây.Br. ap. Ind. Stud. IX, 358.

devenir tels qu'ils resteront dans la poésie épique. Mais ces spécialisations qui, dans un âge plus ergoteur que poétique, étaient la conséquence forcée du vague des conceptions antérieures et qui d'ailleurs ont toutes des points d'attache dans les Hymnes, sont loin d'être maintenues d'une façon constante, et la tendance contraire, un syncrétisme effréné, est tout aussi fréquente dans ces écrits. La nouveauté de cet ordre la plus grave et sur laquelle nous aurons à revenir plus tard, ce sont quelques légendes et quelques morceaux consignés surtout dans le Yajur-Vêda et qui supposent un état déjà avancé de

la religion çivaïte.

Mais, si la théologie des religions védiques n'a pas beaucoup varié, il est survenu par contre de grands changements dans l'organisation et dans l'esprit même de ces religions. Nous avons déjà insisté sur le caractère sacerdotal des Hymnes : il est visible que les fonctions de prêtre constituaient dès lors une profession et qu'elles étaient héréditaires, sans qu'il soit possible de dire jusqu'à quel point cette hérédité était rigoureuse*. Dans la période dont il s'agit maintenant, le doute n'est plus permis. Le brahmane, l'homme de la prière et de la science théologique, est membre d'une caste*. Par une vertu secrète qui n'est transmissible que par le sang, il a seul qualité pour célébrer des rites efficaces, et il n'y a plus qu'un fort petit nombre d'actes du culte qu'il n'ait pas attirés à lui. Celui pour qui il officie devient un assistant de plus en plus passif, peu capable en général de comprendre ce qui se dit et se fait en sa présence et à son bénéfice. Mais le rôle personnel du brahmane lui-môme est réduit à un minimum. H ne fait plus la prière, il la récite. Pour animer par la parole des rites fixés d'avance, il n'a plus que des formules toutes faites. L'inspiration, l'élan individuel n'ont plus de place dans ce culte et les sources vives de la piété y semblent taries. Savoir est devenu Tunique et grande affaire : savoir le hrahman, c'est-à-dire les textes sacrés leur emploi et les explications secrètes qu'on s'en transmet; savoir les rites avec leur signification cachée et mystique^. L'objet de ce savoir, les rites aussi bien que les textes, sont conçus comme préexistants et représentés tantôt comme éternels, tantôt comme la première production de Prajâpati. De ceux qui, hommes ou dieux, les emploient pour la première fois, il est dit qu'ils les « voient ». La révélation est ainsi conçue non pas comme ayant eu lieu en une fois, mais comme une série de faits successifs. Il n'y avait donc pas à priori d'obstacles à rintroduction de rites nouveaux et, en effet, le cérémonial ainsi que les spéculations dont il était l'objet, ne cessa pas de croître et de se

i. Cf. J. Muir, On the relations of the priests to the other classes of Indian Society in the Vedic âge, ap. Journal of the Roy. Asiatic Society, new séries,

2." Cf. A. Weber, Collectanea iiber die Kastenverhàltnisse in den Brâhmana und den Sùtra, ap. Ind. Studien, t. X.

3. Toute indication dans les Brâhmanas est invariablement suivie de la phrase : « Tel ou tel avantage écherra k celui qui sait ainsi, » Ces secrets consistent souvent en étymologies bizarres ; car « les dieux aiment ce qui est impénétrable. » Aitar. Br. III, 33, 6. Gopatha-Br. I, 1 ; etc.

compliquer jusqu'au jour où, les esprits se portant décidément d'un autre côté, il toucha au terme passé lequel il ne pouvait plus que s'appauvrir. Jusqu'à un certain point il en fut de même de la liturgie. Mais ici les changements profonds survenus dans la langue opposèrent de meilleure heure une barrière aux innovations. Parmi les causes qui ont contribué à enrayer ces religions et à les réduire à cette, forme que nous désignons par le nom de brahmanisme, une des plus puissantes a été ainsi une cause linguistique i.

L'acquisition de cette science compliquée exigeait un enseignement approprié. Et, en effet, l'éducation brahmanique, le hrahmacarya^ est dès lors organisée^. L'instruction n'est plus seulement affaire de tradition domestique. Les étudiants vont au loin s'attacher à des docteurs en renom 3, et ces habitudes itinérantes ne durent pas peu contribuer à donner aux brahmanes le sentiment qu'ils formaient une unité au milieu des petites peuplades en lesquelles l'Inde aryenne était alors divisée. Cet apprentissage, qui était en même temps un noviciat ' moral, était fort long, car la science, disait-on, est infinie*-. Indra lui-même s'y était, soumis pendant une centaine d'années auprès de Prajâpati^. Comme il n'était pas donné à tous de tout embrasser, les diverses catégories de prêtres eurent leur enseignement particulier. Dans ces écoles ou parishadsse constituèrent les recueils védiques, le Sâma-Vêda destiné aux chantres, le Yajur-Vêda plus spécialement approprié aux adhvaryus ou sacrificateurs, le Rig-Vêda et l'Atharva-Vêda d'une affectation moins spéciale, mais indispensables surtout aux invocateurs et au surveillant des rites, les hotris et le brahman. De là enfin et surtout sortirent les Brâhmanas qui plus tard devaient à leur tour être tenus pour révélés.

Ces derniers écrits nous ont conservé une image fidèle de l'esprit qui régnait dans ces écoles, esprit, il faut l'avouer, singulièrement formaliste et terre à terre. On y discutait beaucoup et les polémiques y étaient parfois fort vives ; mais toute cette activité se dépensait en subtilités et en minuties. De théologie proprement dite il est fort peu question dans les Brâhmanas ; nul effort n'y est fait pour constituer rien qui ressemble à une orthodoxie dogmatique. Tous ces hommes constamment occupés du service des dieux, ne semblent pas se douter qu'il puisse y avoir sur les dieux des opinions autorisées ou condamnables. Parfois même ils ont à peine l'air de croire à leur existence, tant les identifications qu'ils se permettent à leur sujet paraissent mesquines et fantaisistes, par exemple celle de Vishnu avec le saeri-

1. Les théories hindoues sur l'origine, sur Tinspiration et sur Tautorité du Vêda sont recueillies et discutées dans le t. III des Original Sanskrit Texiê de M. J. Muir, 2« éd., 1868.

2. Cf. AthV. XI, 5, où le soleil organisant le monde sous la direction du Dieu suprême, est décrit comme un brahmacârin aux ordres de Tâcârya.

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