‹ Les religions de l'IndeChapitre 43 sur 109 · L'école de Prabhâkara · texte numérisé non relu

L'école de Prabhâkara

Sous ce rapport, rien dans la littérature des brahmanes ne ressemble àunSûtra bouddhique comme certains passages des Upanishads, avec cette différence toutefois que, pour l'élévation de la pensée et du style, ces passages dépassent de beaucoup tout ce que nous connaissons jusqu'ici des sermons du bouddhism'e. Aussi l'homme remarquable qui entreprit au commencement de ce siècle de réformer l'hindouisme, Râmmohun Roy, ne se trompait-il pas tout à fait, quand il espérait qu'un choix fait dans les Upanishads pourrait aider plus que toute autre publication au relèvement religieux de son peuple. C'est de ce côté religieux et pratique des Upanishads qu'il nous reste à dire quelques'mots.

Après le résumé que nous avons fait plus haut de la* doctrine de ces livres, il est à peine besoin de dire que, pour leurs auteurs, la condition séparée de l'âme, qui est la cause de l'erreur, est aussi la cause du mal. Ignorante de sa vraie nature, l'âme s'attache à des objets indignes d'elle. Chaque acte qu'elle accomplit pour satisfaire cet attachement, l'engage plus avant dans le monde périssable, et comme elle est elle-même impérissable, elle est condamnée à un perpétuel changement : entraînée dans le sansdra, dans le tourbillon de la vie, elle passe d'une existence dans une autre, sans trêve ni repos. C'est là la double doctrine du karman, de l'acte par lequel l'âme se fait sa destinée, et du punarbhava, des renaissances successives dans lesquelles elle la subit. Cette doctrine qui sera désormais la donnée fondamentale commune à toutes les religions et sectes de l'Inde, c'est dans les Upanishads que nous la trouvons formulée pour la première fois. Dans les parties plus anciennes des Brâhmanas, elle paraît peu et avec une portée moindre. On y semble croire simplement que l'homme qui a mal vécu, peut être condamné à revenir en ce monde pour y subir une existence misérable. La renaissance n'est qu'une forme de la peine; elle est l'opposé de la vie céleste et un équivalent de l'enfer : elle «n'est pas encore ce qu'elle est ici et ce qu'elle restera dans la suite, la condition même de l'être personnel, condition qui peut se réaliser en des existences infiniment diverses, depuis celle de l'insecte jusqu'à celle dii dieu, mais toutes également instables et soumises à la rechute*. Il est impossible de préciser l'époque à laquelle cette vieille croyance trouva dans les conceptions métaphysiques nouvelles le milieu favorable à son épanouissement. Mais il est cettain que dès la fin du sixième siècle avant notre ère,.quand Çâkyam uni méditait son œuvre de salut, la doctrine telle qu'elle se montre dans les Upanishads, était à peu près complète et déjà profondément enracinée dans la conscience populaire. Sans ce point d'appui, le succès du bouddhisme serait à peine explicable.

De même que l'état de séparation et d'ignorance est pour l'âme . l'état de chute, de même la cessation de cet état, le retour à l'unité,

1. Brihadâr. Up. IV, 4, 5-6; VI, 2, 16; Cbândog. Up. V, 10, 3-8; Mundaka-Up. I, 2, 10; ete.

BRAHIVIANISME SI

est le salut. Dès que Fâme a acquis la certitude parfaite, immédiate qu'elle n'est pas différente de l'âtman suprâme, elle n'éprouve plus ' ni doutes, ni désirs. Elle agit encore, ou plutôt les conséquences de ses actes antérieurs agissent encore pour elle^ à peu près comme la roue du potier continue de tourner quand l'ouvrier a cessé de la mouvoir. Mais, comme l'eau passe sur la feuille du lotus sans la mouiller, ainsi ces actes ne touchent plus l'âme. Elle ne s'attache plus à rien, elle ne pèche plus, le « lien du karman » est rompu, l'unité est virtuellement refaite. C'est là le yoga, l'état d'union. Celui qui le réalise, le yogin, est un être souverain, sur qui rien -de périssable n'a plus prise, pour qui les lois de la nature n'existent plus, qui dès cette vie •est « affranchi* ». La.mort même ne pourra rien ajouter à sa béatitude : elle ne fera qu'effacer ce qui n'existe déjà plus pour lui, la dernière apparence de la dualité. Ce sera là la délivrance finale, l'absorption complète et définitive dans l'être unique ou, comme on dira aussi plus tard en empruntant une expression bouddhique, l'extinction, le Nirvana.

La conséquence pratique d'une pareille doctrine ne peut être qu'une morale de renoncement et la subordination sinon le dédain de tout xîulte établi. Aussi est-il fort peu question de devoirs positifs d^ns les Upanishads. L'essentiel est d'étouffer le désir, et l'idéal de la Tie dévote est l'existence du Sannyâsin, de « celui qui a tout rejeté », de l'anachorète 2. Dans les Smritis et dans les Codes de lois, qui nous ont conservé les prescriptions d'une morale à la fois plus mondaine et plus solide, ce genre de vie n'est d'ordinaire permis qu'aux vieillards, après une existence bien remplie^. Mais les Upanishads ne semblent pas tenir compte de ces restrictions*, dont les natures ardentes devaient du reste s'affranchir aisément. Selon la légende, le Buddha n'avait pas atteint sa trentième année quand il quitta sa famille, et dans les plus anciennes Upanishads nous voyons, ce qui est encore bien plus contraire à l'esprit de la loi brahmanique, que la vie religieuse errante était embrassée même par des femmes^. Par contre les exagérations de l'ascétisme tiennent peu de place dans ces traités. Ils prescrivent le renoncement e.t la contemplation ; mais les mortifications, les jeûner {prolongés, la nudité, toutes choses dès lors fort

1. Chândog. Up. IV, 14, 3; V, 24, 3; Katha-Up. VI, 14-15, 18; Gvêtâçvat. Up. II, 12-15. En général , les anciennes Upanishads décrivent plutôt la béatitude dei?âtman et Témancipation finale que la. jivanmukli^ PémancipatioD dès cette vie. Elles gardent notamment la silence sur les diverses siddhis ou facultés surnaturelles (don d'ubiquité, pouvoir de voler par les airs, etc.), que le Yoga et aussi les Vêdânta-Sûtras (IV, 4, 17-21, p. 1150, éd. de la Bibl. Ind.) attribuent au jtvanmukta.

2. Brihadâr. Up. III, 5, 1; IV, 4, 22; VI, 2, 15 ; Katba^Up. VI, 14; Mundaka-Up. 1,2, 11; III, 2,6.

3. La question, qui n^a jamïiis été bien tranchée, est débattue longuement Apastamba Dh. S. II, 23, 3-II, 24, 15.

Page 1