Mahâbhâshya, I, l; 1. p, 1-5, éd. Kielhorn
3.- Pour Tâge de Kumârila Bhatta, cf. Burnell, Sâmaoidbânahrâhmana, introd. p. vr. Çankara Acârya est généralement placé au huitième siècle; peut-être faudrait-il adopter plutôt le neuvième. La tradition la plus accréditée le fait naître le 10 du mois de Mâdhava (avril-mai) en l'an 788 de J.-G. Kern, ap. Ind. Sludien^ t. XIV, p. 353. D'autres traditions, il est vrai, le placent au deuxième et au cinquième siècle, Ind. Antiq» I, 361 ; YII, 282.
rature, on dirait que Tlnde brahmanique n'ajamais connu à côté de son Vôda, que des systèmes philosophiques, et on soupçonnerait à peine l'existence de ces puissants mouvements religieux qui nous sont révélés dans la poésie épique, dans la littérature profane et dans l'immense amas des écrits sectaires. Sans s'abstraire jamais des choses présentes et aviec des moyens en somme très imparfaits, les brahmanes ont ainsi conservé pendant plus de vingt siècles encore leur vieil héritage avec une fidélité pour laquelle, non seulement la science moderne, mais l'Inde aussi leur doit quelque reconnaissance. Car, s'il y a eu quelque chose de salutaire dans le passé de ce peuple, au milieu de ce débordement de rêveries, c'est encore la continuité de la pure tradition brahmanique, malgré son esprit routinier et dédaigneux de l'expérience, son exclusivisme et son profond manque de charité. Aucun mouvement sectaire en somme n'a rien produit d'aussi solide que les vieilles Smritis, d'aussi indépendant et purement intellectuel que certains Sûtras philosophiques. Le vaidikâ qui sait par cœur et enseigne à ses disciples un ou plusieurs Vôdas qu'il comprend encore en partie du moins, est supérieur au guru sectaire avec ses mantras inintelligibles, ses amulettes et ses diagrammes; Icfyàjnika qui possède la science compliquée de l'ancien sacrifice, doit être mis au-dessus du desservant illettré d'un temple et d'une idole, et l'agnihotrin qui, tout en soignant ses affaires, entretient ses feux sacrés et se conforme avec sa femme et ses enfants aux prescriptions de son rituel héréditaire, est un être plus utile et plus moral que le fakir et môme que le moine bouddhiste.
Nous n'essaierons pas de suivre le brahmanisme dans son déclin à travers la longue période où il n'a plus été qu'une des faces de ce Protée multiforme qui s'appelle l'hindouisme, et au cours de laquelle il a fini par être si intimement mêlé aux religions sectaires, qu'on ne peut plus l'en séparer que par abstraction. Il reste toutefois quelques points qu'il importe de relever.
Presque toute l'ancienne littérature religieuse était ésotérique ou avait fini par le devenir. Le Vêda l'était plus ou moins de droit, puisqu'il ne pouvait être transmis que par un enseignement oral dont les femmes et les castes serviles étaient strictement exclues* et qui, en définitive, ne s'adressait qu'aux seuls brahmanes. Les livres accessoires l'étaient de fait 2 ; car, ou bien ils supposent la connaissance du
1. Uupanayana, la présentation de l'élève au maître, est réservé par toute la Smriti aux enfants mâles des dvijas, c'est-à-dire des membres des trois castes supérieures qui n'ont pas perdu, par leur négligence, leur droit à Tinitiation. Le çûdrâest formellement exclu, Apastamba Dh. S. I, i, 5. A cetfigard, point de doute. Il serait plus intéressant de savoir jusqu'à quel point les non-brâhmanes faisaient usage de leur droit. Mais la Smriti ne concerne guère en réalité que les brahmanes, et ce qu'elle dit des autres castes est presque toujours sujet à caution. Selon toute probabilité, la communication du Vêda se réduisait pour elles {et même pour beaucoup de brahmanes) à une simple formalité.
2. Ils affichent d'ailleurs eux-mêmes des prétentions à l'ésotérisme : Gt. Nirukta, II, 3-4; Manu, 1, 103; II, 16; XII, 117.
Vêda, ou bien leur forme est telle qu'un initié seul pouvait les comprendre : nul profane n'eût été en état de lire par exemple un Sûtra. L'usage de l'écriture étant venu à se répandre, en présence peut-être aussi de -ce qui se pratiquait dans les sectes, on s'appliqua, sans toucher à l'interdiction qui entourait le Vêda, à reproduire sous une forme abordable les doctrines présentant un intérêt plus général. Nous croyons qu'il faut voir une première tentative de ce genre dans la plupart des Upanishads, notamment dans les petites, dont le caractère est particulièrement littéraire. D'autres monuments de cette littérature ont péri ou ne sont parvenus jusqu'à nous que remaniés de fond en comble : tels sont les vieux recueils épique et légendaire, l'ancien Ilihâm et l'ancien Purdna si souvent mentionnés et dont cei;taines portions non sectaires du Mahâbhârata peuvent donner peutêtre quelqu'idée. Plus tard les nombreux Vharmaçâsiras ou Godes de lois, tels que ceux de Manu, de Yâjnavalkya et d'autres*, furent rédigés dans le même but. Ge sont des compositions relativement modernes, dont bien peu remontent au delà de notre ère et dont quelques-unes descendent bien plus bas, mais qui sont très vieilles pour le fond. 11 y eut aitisi «une littérature purement brahmanique, sans aucun mélange sectaire, accessible atout le monde, qui s'est continuée sans interruption jusqu'à nos jours. Et, comme cette littérature se produisait parfois sous les noms des plus révérés parmi les anciens sages, quelques-unes de ses œuvres ne tardèrent pas à éclipser les originaux scolastiques. Le code de Manu, par exemple, .attribué à l'ancêtre et au législateur mythique delà race humaine, prit rang à la tête des Smritis et immédiatement après le Vêda.
G'est dans ces livres que le rôle de Brahmâ (masculin), le créateur, le père des dieux et des hommes, est accentué le plus nettement, figure majestueuse mais un peu pâle, commentons les produits de la spéculation, et peu faite pour disputer la suprématie à ses redoutables rivaux issus des croyances populaires. Etranger à l'ancien culte, bien que son prototype Prajâpati y eût une assez large part, il ne paraît pas avoir tenu plus de place dans les cultes nouveaux et, parmi les innombrables sanctuaires de l'Inde; on n'en connaît qu'un seul, celui de Pushkara près d'Ajmîr en Râjastan, qui lui soit exclusivement consacré. G'est également dans ces livres que la .théorie des quatre âges du monde et du triomphe progressif du mal, ainsi que celle des créations et des destructions successives de l'univers se suivant à travers d'immenses périodes, est exposée pour la première fois d'une façon précise 2. Les doctrines relatives à la vie d'outre-tombe, notamment
1. Pour différentes listes de Dharmaçâstras, cf. Stenzler, Zur Literalur derindischen Gesetzbiicher^ ap. Ind. Studien, t. I, p. 232. Une collection' de vingt-six de ces textes a été réimprimée par Jîvânanda Vidjâsâgara sous le titre de Dharmaçâstrasangraha, 2 t., Calcutta, 1876.
2. Cf. R. Roth, Der Mythus vori den fûnf Menschengeschlechtern bey Hesiod und die indische Lehre von den vier Weltaltern^ 1860. Cette théorie pessimiste est exprimée par Tallégorle de la Vache du Dharma, qui se tient sur quatre pieds dans le premier âge, sur trois dans le deuxième, sur deux dans le troisième, sur un seul dans l'âge actuel.— La théorie développée des quatre âges-
celles qui ont rapport à l'enfer ou plutôt, au purgatoire (car il n'y a pas de supplices éternels) prennent leur forme définitive. Nul effort n'est fait d'ailleurs pour relever les vieilles divinités des coups multiples qui leur ont été portés successivement par le ritualisme, par la théosophie et par les dévotions sectaires. Indra et ses pairs sont les dieux du culte : hors de là, ce sont des puissances très subordonnées, qui veillent comme gardiens sur les différentes régions du monde et dont l'homme peut, par la ^science et par la pénitence, devenir l'égaî sinon le supérieur.
Par leur tendance éclectique et monothéiste, ces livres contribuèrent à la formatioi^ d'une certaine orthodoxie dans le sein du brahmanisme. D'une part le Vôda fut accepté plus que jamais comme une autorité absolue, d'autant plus indiscutable en théorie qu'elle était peu gênante en pratique; d'autre part la reconnaissance d'un Dieu personnel et providentiel, dont les Brâhmanas et les Upanishads se passent parfois si aisément, devint peu à peu un dogme. Sous quelque nom qu'on l'invoquât et quelque explication métaphysique qu'on donnât de son être, il fallut confesser un Içvara, un Seigneur, et s'humilier devant lui. Le Sânkhya, qui niait cette notion, fut déclaré impie. La Mîmânsâ, qui l'ignorait, fut tenue elle-même pour suspecte*, malgré son rigorisme traditionaliste, et elle fut obligée de l'inscrire en tête de son credo. Le Vêdânta seul, par ce privilège qu'ont toujours eu les systèmes idéalistes de concilier la dévotion avec une métaphysique qui semble devoir l'exclure, échappa parfois à la nécessité de reconnaître expressément un Dieu conscient et distinct du monde. Dans VAimabodha^ (connaissance de l'âtman), attribué à Çankara, qui est cependant une œuvre de vulgarisation, il n'est question que du brahman neutre et impersonnel. Mais, pour peu que la pensée se reposant de l'çffort spéculatif, vienne à se servir de formules moins précices, le Vêdânta subit à son tour la loi commune et parle le langage du déisme. Grâce à cette élasticité qui lui permettait de satisfaire tous les genres dé piété, ce système finit par absorber tous les autres sur le terrain religieux. A partir, surtout de la vigoureuse impulsion qu'il reçut de Çankara, qui paraît avoir introduit ler premier dans l'école une organisation cénobitique^, il devint à peu près la seule expression spéculative du brahmanisme. Toute la littérature d'édification et de propagande s'en inspire et, de nos jours, la plupart des brahmanes lettrés, une minorité en somme, à quelque secte d'ailleurs qu'ils appartiennent, professent plus ou moins le vêdântisme.
contient des données numériques qui relèvent de Tastronomie, soit chaldéenne, soit grecque. Cf. Biot, Etudes sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 30 ss.
1. Chez VarâhaMihira (sixième siècle) les mîmànsistes sont assimilés aux bouddhistes. Ind. Studien, XIV, p. 353. "
2. Traduit et commenté par F. Nève ap. Journal Asiatique, t. VU, 6o série. Cf. encore F. H. H. Windischmann, Sancara, sive de Theologumenis Vedanlicorum, 1833.