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Le roman de Barlaam et Josaphat

d'affranchissement de tout préjugé. L'idéal du brahmane, tout élevé qu'il est, est égoïste : c'est pour se sauver et pour se sauver seul» qu'il aspire à la perfection. C'est pour sauver les autres que celui qui devait être un jour Grautama, a dédaigné de marcher plus tôt dans la voie du Nirvana et qu'il a choisi de devenir Buddha au prix d'innombrables existences supplémentaires. Le brahmane est arrivé, lui aussi, à professer en principe la bienveillance envers tous les êtres ; mais parmi ses propres semblables, il en est beaucoup qu'il repousse avec horreur et dont le contact le souille. Le Buddha sait que l'homme n'est souillé que par le péché, et le Gandâla même, qui est,moins qu'un chien, est accueilli par lui comme un frère. La morale du bouddhisme qui, si on'l' analyse précepte par précepte, ne diffère pas essentiellement de celle qu'on peut extraire des livres brahmaniques, se montre ainsi hautement originale et toute pénétrée d'un esprit nouveau, si on la considère dans la vie du fondateur. Imiter le Buddha fut en quelque sorte une loi supérieure qui donna à la religion nouvelle d'admirables disciples. La mémoire de ces disciples fut à son tour conservée non moins pieusement que celle du Maître, et le bouddhisme eut ainsi une incomparable collection de légendes, une « Vie des Saints » qui, pour la délicatesse et le charme du sentiment religieu:$:, ne le cède qu'à celle qu'offrira un jour le christianisme.

Imiter le Maître, c'était avant tout continuer son œuvre, c'était propager comme lui la bonne doctrine. Celle-ci n'était pas, comme le brahmanisme, une thaumaturgie ; elle ne renfermait aucune de ces recettes qu'on peut être tenté de garder pour soi, parce qu'elles assurent des avantages temporels dont on envie la possession à son voisin. C'était la bonne nouvelle pour tous, destinée à passer de bouche en bouche et qu'ily a autant de joie à répandre qu'à connaître. Le bouddhisme fut donc une religion à propagande, la première en date dans l'histoire. C'est chez lui d'abord qu'on rencontre la notion de la conversion, ainsi qu'un l^rme spécial pour la désigner *. Son arme fut celle qu'avait déjà, employée le Maître, la prédication en langue vulgaire. Il y ajouta peu à peu une littératuretoute populaire, outre ses légendes et ses biographies, des recueils de paraboles et de récits semi- religieux , semi-profanes, dont le sujet est souvent pris dans les existences antérieures du Buddha, et qui sont une de ses créations les plus originales 2, Partout oh il pénétra, il

1. En pâli sotâpatti^ en sanscrit srotaâpatii^ « Peiitrée dans le courant. »

2. Les Jâtakas, a les naissances. » Sur ces récits, dont le chiffra officiel est de 550, cf. L. Feer, ap. Journal Asiatique, t. V et VI, 1875 Un certain nombre de Jâtaiias ont été publiés de 186i'-1872 par MM. V. FausbôU. J. Mi-.ayef et J/d'Alwis. Depuis M. Fausbôlla entrepris la publication de la cpUeation entière en collaboration, pour la traduction, d'abord avec R. G. Childers, puis, après la mort prématurée de ce savant, avec T. W. Rhys Davids. Le le volume du texte a paru en 1877: The Jâtaka, together with Us commentary, being taies of tbe anterior births; of Gotama Buddha. — Outre les Jâtakas, le bauddhismea produit d'autres collections de contes et de fables, dont M. St. Julien a publié un spécimen d'après un recueil chinois; Contes et apologues Indiens

adopta Fidiome du pays. Si, dans quelques contrées telles que Ceylan, la Birmanie, Siam, il arriva à avoir une langue sacrée, les livres canoniques n'en furent pas moins traduits et expliqués au peuple dans sa langue usuelle , bien différents en ceci du Vôda des brahmanes, où la forme importe autant que le fond et qui, traduit dans un autre .dialecte ou même simplement couché par écrit, n'est plus le Vêda.

Naturellement la mission de convertir impliquait celle de veiller sur l'œuvre de la conversion, de maintenir la bonne doctrine, d'exhorter à la bonne conduite, de stimuler la piét^, de venir en aide aux défaillances. Le bouddhisme eut donc charge d'âmes. La distinction entre l'orthodoxie et l'hérésie, la discipline des opinions, la direction des consciences, l'art pastoral sont de création bouddhiste, et peut-être faut-il faire remonter jusqu'au Maître lui-même l'institution d^la profession de foi et celle de la confession*.

Ce qui certainement remonte jusqu'à lui, c'est la façon même de concevoir la mission du Buddha. 11 est difficile de dire jusqu'à quel point Çâkyamuni a été un visionnaire. Mais, à moins de* refuser toute créance aux témoignages qui nous parlent de lui, il faut bien admettre qu'après des années de lutte, à la suite d'une crise définitive, il eut comme une révélation et se crut en possession de la vérité absolue ; qu'il prétendit enseigner non une doctrine personnelle, sans tradition ni précédents, mais la Loi immuable, éternelle, telle qu'elle avait été proclamée d'âge en âge par des sages infaillibles, les Buddhas des. temps passés, dont il était le successeur; qu'à ses yeux enfin sa venue, aussi bien que la leur, n'était nullement un accident, mais un fait prédestiné et nécessaire. Sur ce thème il se forma ensuite, et cela de très bonne heure, toute une mythologie. On dressa une liste de vingt-quatre prédécesseurs de Gautama; plus tard on cessa de les compter, et des Bodhisattoas ou Buddhas futurs en nombre infini peuplèrent les mondes et les divers degrés de l'existence. De ces sauveurs à venir, les bouddhistes méridionaux ne mentionnent d'une façon particulière qu'un seul, Maitreya, qui sera le prochain Buddha. Les Eglises- du Nord, au contraire, en connaissent plusieurs qui, dès les premiers siècles de notre ère,* étaient devenus l'objet d'un véritable culte. La religion de Çâkyamuni, si nue à l'origine, eut ainsi non seulement une apparence de tradition, mais encore ses patrons ou, pour mieux dire, ses dieux.

Mais ce n'est pas seulement par ses doctrines et par toutes ses tendances que le boyddhisme a été ainsi de bonne heure et à .l'opposé du brahmanisme, une religion compacte et militante : il Ta été encore et surtout du fait de ses institutions. Çâkyamuni.

• inconus jusqu'à ce jour ^ 2 vol., 1860-. On sait que la littérature de Tapologue remonte en grande partie à des sources bouddhiques. Cf. Th. Benfey, Pantschatantra ; fûnf Bûcher iniischer Fabeln, t. L 1859.

1. Cf. J. F. Dickson, The Pâtimokkha, heing the huddhist office ofihe confes* sion of priests^ pâli text and translation, ap. Journ. of the Roy. As. Soc, t. VIII| new séries.

assura en effet à son œuvre le plus puissant de tous les instruments de projlffgande, en préparant L'avènement du monachisme. Il est certain que son but fut de fonder tout autre chose qu'une école. Ses disciples ne sont pas des élèves qui viennent s'instruire auprès d'un maître, avec là pensée de le quitter un jour et d'aller vivre chacun pour son compte. Ils forment une congrégation dont l'objet est de réaliser la vie parfaite, un véritable ordre religieux, oti bientôt on ne- fut plus admis qu'à la suite de vœux et d'une profession de foi et d'oii on ne sortit plus sans être renégat. Nous ne pouvons nous arrêter à décrire le sangha bouddhique. Il ne sera donc question ici ni de sa discipline savamment combinée, ni de sa hié^ rarchie simple et forte, ni de son recrutement entouré de précautions légales qui témoignent d'un esprit politique singulièrement avisé, ni de Tordre de femmes qu'on finit par y adjoindre*, ni de sa position par rapport à la communauté laïque qui ne, tarda pas à se constituer sous sa direction et qui, astreinte à de moindres devoirs, forma le deuxième élément de l'Eglise 2. Encore moins essayerons-nous de déterminer c^ qui dans cette organisation peut ôtre considéré comme l'œuvre du fondateur même. La tradition naturellement fait tout remonter jusqu'à lui, et il est à peine besoin de dire qu'elle est inadmissible. Le bouddhisme n'a certainement pas au en naissant la constitution que nous lui voyons à l'époque d'Açoka, et ici, comme ailleurs, c'est l'opposition du dehors et la lutte avec l'hérésie qui ont façonné l'Eglise. Mais d'autre part on ne saurait, à notre avis, rejeter entièrement les témoignages qui nous montrent le sangha fonctionnant, dès la mort du Maître, cpmme un corps ecclésiastique déjà solidement constitué sous la direction des principaux disciples et des anciens ou sthaviras. En tous les cas, il eut dès le début pour caractère distinctif d'être ouvert à tous sans .exception, non seulement aux classes qui avaient droit à l'enseignement brahmanique, mais aussi à celles gui en étaient exclues, soit qu'elles fussent réduites à une condition plus ou moins servile, soit que, refusant dç se plier aux usages de la population sédentaire, elles vécussent librement et de leur plein gré à l'état d'excommuniés. Le Buddha ne repoussa personne, et, dans le cercle de ses disciples, il n'y eut d'autre distinction que celles de l'âge et du mérite. Il ne faudrait toutefois pas conclure de là que l'ordre bouddhique se soit immédiatement et dans son pays d'origine largement recruté parmi les classes repoussées comme impures. Le genre de vie de la plupart de ces populations, la force môme du préjugé et, dirons-nous, du préjugé en bien des cas justifié dont elles ont été de tout temps l'objet, la présence surtout dans l'ordre de nombreux brahmanes, rendent une pareille supposition peu

i. Voir Télégant petit livre de madame Mary Summer . Les religieuses bouddhistf's depuis Sakya-Mounijusquà nos jours, avec préface par Ph. E. Foueaux, 1873

2. R. G. Cbilders, The whole duty of the buddhist*laymfïn^ a sermon of Buddha, ap. Contempopary Reyiew, march 1876. Cf. le Sigalovâda-sutta^ ap. Grimblot, Sept Suttas Pâlis, p. 297. * ,

probable. C'est plus tard seulement, quand un corps laïque de plus en plus considérable vint se grouper autour de l'Eglise ; c'est surtout quand celle-ci se répandit au loin chez.des peuplesde race et de mœurs étrangères, que le bouddhisme recueillit tout le bénéfice de la conception libre et haute que son fondateur s'était faite de la fraternité humaine. Pour faire apprécier combien sa liberté d'action sur ce nou\eàu théâtre était supérieure à celle du brahmanisme, il suffira d'un seul exemple. Tandis que le Buddha enseigne que « sa Loi est une loi de grâce pour tous, » les Vêdânta-Sûtras déclarent qu'un çûdra n'ayant pas droit au Vêda, n'est pas qualifié non plus pour recevoir et pratiquer leur doctrine, en d'autres termes qu'il est incapable dans sa condition actuelle de faire soii salut. Et cette proposition est expressément maintenue dans son commentaire parÇankara*, qui était pourtant un homme du Sud et qui écrivit probablement ce commentaire dans le Sud, c'est-à-dire dans un pays où plus des neuf dixièmes de la population étaient regardés par les brahmanes comme de purs cûdras. Evidemment le brahmanisme, pour ne pas mourir d'épuisement, était condamné à violer sans cesse ses propres principes : pour se répandre, au contraire, ie bouddhisme n'avait qu'à pratiquer les siens.

Faut-il aller plus loin et voir, comme on le fait souvent*, dans l'institution du sangha et dans le bouddhisme primitif en général, une réaction contre le régime des castes et le joug spirituel des brahmanes? Pour établir que ce n'est là qu'un roman, il faudrait rechercher ce que pouvait bien être ce régime des castes au sixième siècle avant notre ère, et jusqu'à quel point les prétentions des brâhma9es pouvaient paraître oppressives. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans l'examen de cette nouvelle question. Nous nous bornerons à dire qu'il n'y a nulle apparence que la question sociale fût posée parmi les peupladçs semi-agricoles, semi-pastorales au milieu desquelles ■ s'est écoulée la vie du Buddha, ni. qu'on eût songé à contester aux irâhmanes, ce qui était au fond leur grand privilège, d'être les porteurs du Vêda et, parle droit du sang, les ministres de certains rites. Ces rites, nous ne savons pas même jusqu'à quel point ils étaient populaires, et nous avons les meilleures raisons tie penser qu'ils n'étaient pas d'un usage général même chez les populations parmi lesquelles desgotras brahmaniques s'étaient établis depuis longtemps et en. grand nombre. Un fait d'ailleurs suffît pour infîrmer cette théorie : le bouddhisme, à l'époque où il fut dominant, ne toucha nullement à la caste dans les pays où elle existait, et non seulement il n'y toucha pas, mais ce fut lui, selon toute probabilité, qui l'iniporta dans des contrées où elle n'existait pas encore, dajfis le Dékhan, à Ceylan, dans les îles de la Sonde, partout où un afflux considérable de population hindoue pénétra à sa suite.

Ce qui est vrai, c'est que le bouddhisme portait en lui la négation, non du. régime des castes en général, mais* de la caste des

1. Çankara ad Vêdânta-Sûtra I, 3, 34-38, p, 325, éd. de la Biblioth. Ind.

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brahmanes, et cela indépendamment de toute doctrine égalitairé et sans qu'il y eût de sa part aucune velléité de révolte. Aussi est-îl fort possible que cette opposition soit restée assez longtemps inconsciente de part et d'autre. En apparence leurs voies ne se touchaient guère. Jamais le Buddha ne s'arrogea le droit d'enseigner les mantras ou d'officier dans un sacrifice ; jamais les brahmanes, de leur côté, ne prétendirent à la propriété exclusive des spéculations ayant rapport au salut. Çâkyamuni n'eût fait que suivre leur exemple, s'il se fût borné à. nier l'efficacité suprême du Vêda et des rites. Même en rejetant pour lui et pour ses disciples toute pratique d'un culte quelconque, il ne se mettait pas encore nécessairement en hostilité avec les brahmanes, et, tant que la communauté ne fut composée que de personnes qui, à l'exemple du Maître, avaient renoncé au monde, elle a pu fort bien éviter l'éclat d'une rupture. Mais il n'en fut plus de même quand elle eut groupé autour d'elle un corpy laïque qui naturellement partagea son indifférence à l'égard des anciens rites, quand, par la force des choses, elle eut été amenée ai opposer tradition à tradition, et à substituer au vieux culte un culte nouveau d'une nature toute différente, ne consistant qu'en exercices spirituels et en exhortations morales, et sur lequel les brahmanes ne pouvaient prétendre à aucun droit. Il n'en fut plus de mêm© surtout quand il fallut partager avec elle les libéralités des rois et des grands. Dès lors l'antagonisme fut flagrant, et la caste sacerdotale, frappée dans son ministère et dans son revenu, dut sentir que c'était son existence même qui se trouvait menacée. Les brahmanes n'en continuèrent pas moins d'affluer dans le sangha bouddhique, car ils ne formèrent jamais un corps compact gouverné par des intérêts bien solidaires, et dès lors ils ne vivaient probablement pas tous de l'autel. Longtemps encore ils fournirent à la religion nouvelle ses principaux docteurs ; le nom de brahmane resta un titre honorifique du bouddhisme et à Geylan il futdonné aux rois. Mais, en tant que classe distincte et revêtue d'un privilège religieux, il n'y eut pas de place pour eux dans l'Eglise.

Une fois le sangha définitivement organisé, et il l'était certainement bien avant Açaka, le bouddhisme se trouva en possession d'une incomparable milice. Le religieux bouddhiste, le bhikshu, proprement le mendiant, n'est pas comme le brahmane un thaumaturge, un intermédiaire entre l'homme et la divinité ; c'est un pénitent d'abord, et ensuite, s'il en est capable, un clerc, un prédicateur, un directeur de conscience, un docteur de la foi et, à l'occasion, un admirable missionnaire. Humble par profession, ne possédant rien, sans famille, sans intérêts autres que ceux de l'ordre, il va où ses chefs l'envoient. Personnellement le bhikshu a fait vœu de pauvreté et vit d'aumônes. Mais l'ordre possède, il est riche et l'origine de ses biens remonte même très haut, s'il est vrai, comme le veulent des traditions qui li'ont rien d'invraisemblable, que des donations en terres lui aient été faites du vivant môme du Buddha. Bien différentes des donations conférées à des brahmanes, lesquelles sont ton-

Jours individuelles et où le moindre domaine, môme s'il est donné à ^ une corporation, est toujours partagé en autant de parcelles que la corporation compte de membres, les fondations bouddhiques '^ystent indivises ; elles s'accumulent et servent intégralement à la cause commune. A mesure qu'il s'enrichit ainsi, le bouddhisme se fit somptueux. Il lui fallut d'immenses monastères pour abriter ses légions de moines, des monuments commémoratifs pour mai*quer les lieux que le maître ou les saints avaient sanctifiés, croyait-on, par leur présence, des édifices richement décorés pour y déposer leurs reliques, des chapelles pour y ériger leurs images. Le culte resta simple : la récitation d'une sorte d'office, des actes de foi et d'hommage, des off'randes de fleurs, quelques lampes entretenues devant l'image ou la châsse du Buddha ; mais l'appareil en fut magnifique. Tout porte à croire que ces « mendiants » furent les premiers bâtisseurs de l'Inde. Partout les ruines les plus anciennes et les plus vastes . proviennent d'eux i. Les temples hypogées, les monastères excavés dans le roc sont leur ouvrage, et leur marque se retrouve dans les substructions de presque tous les grands sanctuaires de l'hindouisme. C'est pour eux surtout que paraissent avoir travaillé ces sculpteurs, enfants perdus de l'art grec, qui firent entrevoir un instant à l'Inde la beauté plastique vraie 'et correcte. Tandis que le brahmanisme, le plus matériel de tous les cultes, s'en est tenu jusqu'à la fin à son outillage primitif, des hangars faits de bambou, des mottes de terre, des brins d'herbe et quelques vases en bois, ce fut ainsi la religion la plus abstraite et la plus nue qui, par un nouveau contraste, s'avisa la première de frapper l'imagination en parlant aux yeux.

Enfin on ne saurait suivre l'histoire du bouddhisme sans reconnaître qu'il fut servi par les événements pour le moins aussi bien que par ses aptitudes. Son extension coïncide en effet avec un changement profond survenu dans l'état politique de l'Inde. Au contact de l'empire dés Achéménides et de la domination hellénique, le régime des petits Etats y avait fait place à de grandes monarchies basées sur la centralisation militaire et administrative, et qui ne tardèrent pas à s'étendre bien au delà des frontières du brahmanisme. Celles-ci comprirent bien vite quel instrument puissant et docile elles avaient dans ces communautés militantes, à la fois détachées de tout et prêtes à tout conquérir, humbles devant le pouvoir séculier, toujours disposées à l'introduire dans leurs affaires et dans leurs querelles, suffisamment organisées pour lui donner prise sur elles et pour le servir, pas assez pour lui porter ombrage, quelque chose enfin comme les ordres mendiants sans le pape. Le plus puissant de ces empires, celui des Mauryas, qui naquit du contre-coup de l'agression

1. Cf. par exemple A. Cunningham, The BhiUa Topes, or buddhUt monuments of central India, 1854. La majeure partie des 6 volumes de Rapports sur les opérations de V Ârchœological Survey ofindia du même auteur, 1871- 1878, a trait à des monuments bou4dhiques. Cf. encore J. Fergusson, History . of indian and eastern architecture, 1876.

macédonienne, était l'œuvre d'un soldat de fortune de basse naissance, d'un çûdra, au dire des brahmanes. 11 y avait donc une sorte d'affinité originelle entre cette dynastie et le bouddhisme né d'hier comme elle, comme elle brouillé avec la tradition et se souciant aussi peu qu'elle des différences de race, de mœurs et de croyances. Aussi ces princes lui furent-ils particulièrement favorables. Candragupta, le fondateur, passe pour l'avoir protégé. Açoka, son petit-fils, l'érigea en religion d'état et le domina. Deux de ses enfants, un fils et une fille, furent des membres influents du sangHa, et lui-même s'y fit recevoir sur la fin de son règne. Ce fils fut placé à la tête de la mission qui introduisit le bouddhisme à Geylan, et il y devint le chef de l'Eglise. Ce fut également par des missions bouddhistes que le puissant empereur entra en relation avec les rois du Dékhan sur lesquels il paraît avoir exercé une sorte de protectorat. Sans suspecter en aucune façon la sincérité d'Açoka, il est permis d'observer que le ' bouddhisme seul se prêtait à cette alliance intime et fructueuse de la foi et de la politique * .

Quand la puissance des Mauryas vint à décliner, le nord-ouest de l'Inde passa pour plusieurs siècles* sous la domination de princes étrangers, grecs, parthes, mongols. Ces derniers, qui procédèrent à la conquête par l'invasion, réunirent même sous leur sceptre, vers le début de notre ère, tous les pays situés au nord du Vindhya. De ce long asservissement, la religion de Çâkyamuni fut encore la seule à tirer profit. Le brahmanisme était hostile et fermé à l'étranger ^ ; les religions populaires, .bien que moins exclusives, étaient, elles aussi, profondément hindoues : seul, le bouddhisme était cosmopolite. La littérature singhalaise nous a conservé un curieux ouvrage dans lequel le roi grec Ménandre est représenté comme un fer\ent sectateur du Buddha^, et le règne des empereurs touraniens,. notamment celui de Kanishka, marque peut-être l'apogée de la fortune du bouddhisme dans l'Hindoustan. D'une part, il dut trouver un prompt accueil auprès des hordts sans culture venues rfu Nord à la suite des conquérants et qui s'étaient établies en grand nombre dans les pays à l'ouest du Gange. D'autre part, comme l'autorité de ces princes s'étendait sur l'un et l'autre versant des montagnes, elle lui ouvrit les routes du Nord, de l'Afghanistan, de la Bactriane, de la Chine, du Tibet, de même que la piété et la politique d'Açoka lui avaient ouvert celles du Sud.

Nous ne savons pas jusqu'à quel point la réaction qui amena le rétablissement de l'indépendance lui fut immédiatement préjudiciable. Les dynasties nationales, • à mesure qu'elles nous sont

1. Pour les missions bouddhiques, voir Lasser, Ind. Altertumsk, t. Il,

p. 246, 2e éd.

2. Alexandre dut sévir contre les brahmanes qui poussaient le peuple à la résistance et à la révolte. Plutarch , Alexander, ch. LIX, LXIV..

3. Le Milind panha « les Questions de Milinda. » Spence Hardy en a donne de nombreux extraits dans son Eastern Monachism et son Manual of Budhism.

connues par lés inscriptions, sont plutôt vishtiouites ou çivaïtes que bouddhistes. Mais le bouddhisme est bien traité par elles et il participe à leurs libéralités. Il est visible cependant que ses beaux jours sont passés. Il n'a plus affaire au ^ieux brahmanisme, mais à des rivaux bien autrement redoutables, les religions de Çiva*et de Vishnu, et dans cetter nouvelle lutte, les avantages sont du côté de l'adversaire. Au commencement du cinquième siècle, le pèlerin chinois Fa-Hian le trouve. encore florissant dans les diverses parties de l'Inde. Au septième, par contre, dans les descriptions de Hiouen-Thsang, il paraît en décadence. Au onzième, il a encore pied dans quelques-uns de ses grands sanctuaires des provinces de l'ouest*; dans ceux du Magadha, à Gayâ, sa terre d'origine, on trouve même sa trace jusqu'au quatorzième^, et des dynasties bouddhistes paraissent s'être maintenues dans le Bihâr et vers les embouchures de la Godâvarî, jusqu'à la fin du douzième siècle^. Puis le silence se fait, les brahmanes continuent bien encore de polémiser contre les Bauddhas, et Sâyana, au quatorzième siècle, leur assigne encore la^ deuxième place dans sa Revue générale des Systèmes, Mais il est difficile de dire si ces réfutations s'adressent à des adversaires réels, ou si ce ne sont pas plutôt de simples thèses d'école. De nos jours, le bouddhisme, confiné dans l'île de Geylan, dans les vallées du Népal et dans les districts qui touchent à la Birmanie, a complètement disparu de l'Inde proprement dite. Ses seuls vestiges sont les innom- .brables ruines qu'il- a laissées sur toute la surface de la Péninsule, peut-être aussi quelques groupes sectaires, vishnouites tels que les vaishnavavîras du Dékhan, çivaïtes comme les kânphâtas de l'Hindoustan, qui ont depuis longtemps renié ou même, oublié leur origine,, mais qui conservent encore des saints bouddhistes dans leur calendrier.

Comment expliquer cette extinction totalg du bouddhisme dans la contrée qui Ta vu naître et où il a si longtemps fleuri? Bien qull soit en général plus difficile de se rendre compte du dépérissement des religions que de leur croissance, la disparition de celle-ci paraît avoir été si rapide et elle a été si complète, que rien rie doit être plus aisé, semble-t-il, que d'en déterminer les causes. Telle est pourtant l'obscurité qui dérobe encore bien des côtés du passé de l'Inde qu'on ne peut former à cet* égard que des conjectures d'un caractère tout général. La cause à laquelle on a songé en premier lieu est aussi celle qui, dans l'état actuel des connaissances,

1. Les caractères imprimés sur les sceaux bouddhiques en argile trouvés en grande quantité dans les grottes de Kanheri près de Bombay, paraissent même ne pas remonter au delà du xiii^ siècle. JouVn. of the Roy. As. Soc. Bombay, 1861, pi. VIL

2. Inscription de Gayâ ap. A. Cunningham, Archœological Survey of tndia^ t. III, pi. XXXV, et Corpus Inscript, Indicarum, p. V. Ces lieux ne cessèrent d^ailleurs pas d^être un bjït de pèlerinage pour les bouddhistes du dehors; voir rinscription birmane du xiv^ siècle, Archœologicat Survey^ t. I, p. 8.

3. A. Cunningham, Archœological Survey^ t. III, p. 119, 121. P. Goldschmidt, ap. Ind. Antiq. VI, 328.

. 80 LES RELIGIONS DE LiNDE

paraît le moins probable, la persécution. Aucun témoignage vraiment sérieux n'est venu établir jusqu'ici que le bouddhisoie ait jamais été l'objet, soit avant son triomphe, sqit au)t jours de son déclin, de mesures de rigueur exécutées avec ensemble et sur une grande échelle. Au contraire, les documents les plus authentiques, les monnaies, les inscriptions, témoignent d'une tolérance singulièrement large de la part des pouvoirs publics *. Non seulement les princes d'une même dynastie professent les croyances les plus diverses, mais le même prince partage souvent ses libéralités entre plusieurs sectes, et on ferait une assez longue liste de rois qui, sans professer le bouddhisme, en ont été les bienfaiteurs. Plusieurs des monarques, par exemple, que Hiouen-Thsang mentionne comme des patrons déclarés de l'Eglise, paraissent avoir été en réalité des sectateurs de l'une .ou l'autre des nombreuses religions néo-brâhroaniqnes. Plus tard, à l'époque même à laquelle d'absurdes légendes nous représentent Çankara exterminant les bouddhistes de l'Himalaya au cap Comorin, nous voyons des princes vishnouites appartenant à des' dynasties 'vishnouites, faire des donations à une religion sœur du bouddhisme, celle des Jainas, que les brahmanes ont tout autant détestée * ; et ces témoignages ne sont nullement contredits parles documentslittéraires contemporains 3. Ce n'est pas que l'Inde ait ignoré le fanatisme religieux. Elle l'a connu au contraire de bonne heure et pratiqué sans merci sous la forme de l'exclusivisme le plus odieux*. Plus tard, elle n'est pas restée étrangère non plus aux excès de la propagande, et il paraîtrait que c'est précisément le bouddhisme qui, sur ce point, * lui a donné les premières leçons. Malgré son esprit de mansuétude, celui-ci n'a pas été pour rien une Eglise à prétentions universelles et d'aptitudes politiques. La manière même dont il fut érigé en religion d'état par Açoka, paraît n'avoir pas élé exempte, sinon de violence, du* moins de compression, à en juger par les propres paroles de ce prince. En moins de doux ans, dit-il, a les dieux qui étaient tenus

1. Les monnaies des princes touraniens du premier siècle sont çivaïtes et bouddhiques; leurs inscriptions sont bouddhiques et peut-être aussi jainas. Les rois de Valabhî étaient çivaïtes et vishnouites, et on les voit pendant près d^un siècle, faire des donations à un monastère bouddhiste fondé par une princesse de leur famille, Inscript, ap. Ind, Antiq. IV, 105, 175; VI, 15; VU, 67. M. Kern est d^avis qpe les récits des persécutions qu^auraient eu à subir les Bouddhistes sont à mettre avec les contes de ma mère Toie, Over d$ Jaartelling der zuidelijke Buddhisten, p. 43.

■ 2. Inscriptions des Câlukjas du sixième et huitième siècle ap. Ind. Antiq. y, 69, VII, 106; 112. Un de leurs vassaux au onzième siècle fait bâtir à la . fois un temple du Jina, un autre de Çiva et un troisième de Vishnu, ibid. IV, 180. Les princes Géras du Gangâvança étaient vishnouites, et leurs donations, jusqu'au dixième siècle, s'adressent indifféremment à des brahmanes et à des jainas. Ibid. I, 363; II, 156; V, 136, 138; VI, 102; Vil, 104,112.

3. Cf. par exemple le rôle de la prêtresse bouddhiste dans le Mâlati et Mâdhava de Bhavabhûti.

4. Le véritable fanatisme brahmanique est celui' qui a inspiré le récit de Râmâyana VII, ch. 74-76, où Râma coupe la tête à un çûdra qu'il surprend, pratiquant des pénitences interdites à sa caste.

.BOUDDJIISME 81

pour vrais dans la Jambudvîpa (l'Inde), ont été rendus vains, et cerésultat n'est pas un effet de ma grandeur, mais de mon zèle*. » Jusqu'ici, il n'y a pas de pendant d'origine brahmanique à ce témoignage si significatif en sa brièveté. De bonne heure et bien avant celle des brahmanes, la littérature des bouddhistes est violente, ouvertement

^agressive, toute remplie d'histoires atroces, et il n'y a pas jusqu'au livre du bon Hiouen-Thsang oti ne se montre à chaque page l'expression naïve de la haine la plus cordiale dans l'âme la plus douce.

. Les brahmanes, il est vrai, ne tardèrent pas à répondre sur le même ton. Les religions sectaires, non moins âpres à la propagande que le bouddhisme, furent profondément fanatiques; les disciples de Kumârila et de Çankara, organisés en ordres militants, se firent le^ défenseurs acharnés de l'orthodoxie sur le terrain de la tradition et de la spéculation. Que dans ces luttes multiples on ne se soit- pas toujours servi des seules armes de la persuasion, que les chefs de sectes aient réussi parfois à obtenir l'intervention brutale de quelque râja ou à anieuter contre leurs adversaires les passions de la multitude, que les. bouddhistes en particulier, à mesure qu'ils devenaient plus faibles, aient eu à soufTrir bien des vexations, et que, pour s'emparer dé leurs biens et de leurs sanctuaires, leurs ennemis n'aient pas toujours attendu que le dernier occupant, en fût sorti, on l'admettra sans peine. Mais il y a loin de ces échaufiTourées locales à une véritable campagne de persécution entreprise en vue d'un but unique, campagne dont la possibilité ne se conçoit guère dans l'état de division politique et religieuse de l'Inde au moyen âge. Tout tend à prouver, au contraire, que le bouddhisme est mort d'épuisement et que c'est dans des vices, internes surtout qu'il faut chercher les. causes de sa disparition.

Il est incontestable, en efTet; que le bouddhisme à été frappé d'une décrépitude précoce. Par les grandes choses qu'il a faites, par les idées nouvelles qu'il a répandues dans le monde, par les dévouements sans nombre qu'il a inspirés, nous savons qu'il fut un temps où il a dû être jeune et plein de sève. Mais, à vrai dire, nous n'en avons aucun témoignage direct. A l'exception dé quelques stances admirables^ et de légendes d'une pénétrante beauté malgré leur rédaction informe, tout ce qu'il nous a laissé porte la marque de la sénilité. Il ne peut réclamer une «part appréciable ni dans la poésie, ni dans la science hindoue ; nulle part il n'a su créer une littérature nationale, ni s'élever au-dessus du conte populaire et de la

1. In script, de Sahasrâm^ de Rupnâth et de Bairât, ap. Ind, Antiq, VI, 156, et Ccrpuê Inscript /ndic, pL XIV.

2. Notamment celles du recueil intitulé Dhammapada. Le texte pâli avec tradiiciioti latine et de copieux extraits du commentaire de Buddhaghosha, a été ))ubiié à Copenhague par V. Fausbôli, 1855. 11 a été traduit en allemand par A. Weber, Zeitschr. a. Deutsch. MorgenL Gesellsch.^ t. XIV; en anglais par Max Miiller dans son Introduction à l'ouvrage de H. T. Rogers, Bud UluKihnsh'i'^ Parables translated from ihe Burmese, 1869, et par S. Beal(sur le texte chinois). Scriptural texU fromthe buddist canon commonly known as the Dhammapada 1878; en français par F, Hû, 1878.

chronique. Bien des causes ont pu contribuer à réduire le bouddhisme à cette monotone et incurable médiocrité, et il ne serait pas difficile d'en découvrir dans la doctrine même de Çâkyamuni, dans son aversion pour le surnaturel, dans ses conceptions trop abstraites pour un peuple sensuel et d'une imagination exubérante, dans sa façon malsaine surtout de poser et de résoudre le problème de la vie? Nous n'en signalerons ici qu'une seule, parce qu'elle a été, à notre avis, la plus directe et la plus efficace, l'institution môme à laquelle le bouddhisme a dû sas rapides triomphes, le monachisme. On se plaît à voir parfois dans le bouddhisme un affranchissement spirituel,' ane sorte de Réforme hindoue, et il est incontestable qu'à certains égards il a été l'un et l'autre. Mais en remplaçant la caste brahmanique par le sangha, il créa une institution bien autrement illibérale et redoutable à l'indépendance de l'esprit. Non seulement toute la vitalité de l'Eglise resta concentrée dans un clergé séparé du monde, ■ mais dans ce clergé même l'ardeur conquérante des premiers siècles s'assoupit peu à peu sous l'influence du quiétisme et de la discipline. Les vihàras continuèrent sans doute, en dépit d'un relâchement attesté par maint indice, d'abriter des sentiments d'humble et sincère piété et la pratique des plus touchantes vertus. Mais toute fierté,* toute véritable originalité de la pensée finit par disparaître au sein de cette organisation énervante ; les intelligences s'usèrent dans la scolastique ou s'endormirent dans la routine, et le temps arriva où il ne se produisit môme plus d'hérésies. Le bouddhisme de Ceylan n'a plus guère changé depuis l'époque de Buddhaghosha (cinquième siècle) et celui du Népal ou, plutôt, de l'Hiadoustan,- n'a rien trouvé de mieux pour vivre que d'en arriver à une sorte de fusion avec le çivaïsme. C'est dans cet état d'apathie, quand il se survivait pour ainsi dire à luimême, que le bouddhisme eut à subir la concurrence des sectes néobrâhmaniques, qui, elles, se renouvelaient sans cesse et, à chaque transformation, rentraient dans l'arène avec l'ardeur des néophytes. Si on songe que la plupart de ces sectes combattaient avec ses propres armes, qu'elles prêchaient comme lui l'égalité religieuse de tous les hommes, qu'à la figure du Buddha elles opposaient les figures, moins parfaites sans doute, mais tout aussi personnelle3, tout aussi capables de provoquer une dévotion passionnée, de leurs dieux à biographie, de Mahàdêva, de Krishna,, de Râma, pour ne rien dire de leurs déesses ; si on songe qu'elles savaient pour le moins aussi bien que lui parler aux yeux avec leurs temples, leurs images, leurs fêtes pompeuses et théâtrales, qu'elles possédaient de plus une fable splendide, tandis qu'il n'avait réussi qu'à s'affubler d'une mythologie abstraite et factice ; si on ajoute enfin qu'elles avaient à leur tête les brahmanes et à leur service la poésie populaire, que leurs croyances faisaient corps pour ainsi dire avec la légende nationale et rappelaient tous les souvenirs de gloire et d'héroïsme de l'ancienne épopée, on comprendra «que le bouddhisme devait succomber. Pour vivre, il lui eût fallu avoir les apôtres des anciens jours, et il n'avait plus que des bonzes. Mais en disparaissant comme Eglise, il n'emportait pas avec lui

les germes qu'il avait eu longuement le temps de répandre, et il laissait les religions mêmes qui avaient fini par l'étouffer, plus ou. moins pénétrées de son esprit. 11 est incontestable #qu'il y a dans la littérature sanscrite ou, pour mieux dire, dans les littératures hindoues, comme un courant d'idées bouddhiques. Qu'on prenne, par exemple, la fable du Mahâbhârata, et qu'on voie combien l'esprit dans lequel elle est traitée est différent de celui dans lequel elle a été conçue, ou, pour prendre un exemple encoï'e plus frappant, qu'on se reporte à la poésie du Râmâyana. Il y a là des accents d'ardente charité, de compassion, de tendresse, d'humilité douce et plaintive qui ont plus d'une fois fait songer à des influences chrétiennes et qui, en tout cas, contrastent singulièrement avec l'orgueil et la dureté de cœur, fruits de l'esprit de caste, dont cette littérature n'est pas' moins remplie. .Tout aussi remarquable, sous ce rapport est le changement qui s'est fait peu à peu dans les pratiques religieuses de ce peuple, la désuétude progressive du sacrifice au profit de l'aumône, des œuvres pies et d'un culte de latrie, l'aversion surtout pour l'effusion du sang qui fit restreindre de plus en plus le sacrifice animal et qui aboutit finalement à ces bizarres exagérations de la charité, envers les bêtes, à ces hospices fondés en leur faveur* dans un paysoti iln'y en avait pas pour les hommes. Ce serait abuser des coïncidences historiques que de voir indistinctement dans tous ces faits l'action directe du bouddhisme. Mais on ne saurait nier non plus qu'ils n'appartiennent à un mouvement d'idées dont le bouddhisme a été la plus .forte expression.

t. Heber, Narrative of a Journey through the upper provinces of India^ 1824-1825. ch. XXV.

JAINISME

Avant de passer aux sectes néo-brâhmaniques , il nous reste . à parler d'une religion sœur du bouddhisme et Tune des moins bien connues parmi celles qui ont joué un grand rôle dans le passé de llnde, la religion des jainas. Ce n'est pas que les documents fassent absolument défaut pour l'histoire et les doctrines du jainisme. Nous possédons, entre autres, un manuel de sa morale, le Fo^asû/ra*, du douzième siècle, la traduction d'une biographie de son fondateur, le Kalpasûtra, qui prétend remonter ad sixième siècle^, des extraits étendus d'un autre ouvrage biographique et légendaire, le Çatrunjaya'mdhdtmya^, qui s'attribue le même âge, mais qui a été probablement remanié au treizième ou au quatorzième siècle, et quelques spécimens. des stotras ou de la poésie lyrique des jainas*. Mais», à l'exception d'un unique fragment de la Bhagavatî^, nous n'avons pas

1. E. Windisch, Hemacandrà's Yogasûtra; ein Beitrag zur K^nntniss rfer Jaina Lehre^ ap. Zeitsch. d. Deutsch. Morgenl. Gesellsch., t. XXVIII, p. 185. — IjAbhidhânaeintâmanij du même auteur, un lexique de synonymes édité par 0. Bôhtlinglik et Gh. Rieu, 1847^ contient également beaucoup de renseignements sur les jainas.

2. Stevenson, l'he Kalpasûtra and Nava Tatva^ two works iUustrative of the Jaina religion and philosophy, translated from tbe magadhi, 1848. — Depuis M. H. Jacobi en a publié le texte avec une savante introduction : The Kalpasûtra of Bhadrabâhu^ edited with an introduction, notes and a pràkritsanskrit glossary, 1879.

^. A. Weber, Ûeberdas ÇatrunjayaMâhâtmyam, ein Beitrag zur Geschichte der Jaina, 1858. La biographie du Jina y est rattachée à la glorification de la montagne sainte de Çatrunjaya dans la presqu'île de Gujarât. M. G, Biihler tient l'ouvrage pour entièrement apocrypne. Ind. Antiq. VI, 154.

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