‹ Les religions de l'IndeChapitre 60 sur 109 · I. — LES DIVINITES SECTAIRES · texte numérisé non relu

I. — LES DIVINITES SECTAIRES

Le caractère^commun de la plupart de ces religions est le culte de divinités nouvelles mises au-dessus de toutes les autres et dont la conception très concrète et très personnelle aboutit à des sortes de biographies. Ces divinités sont identifiées, soit avec Çiva, qui* lui-même se rattache au dieu védique Rudra, soit avec Vishnu et, selon que les unes ou les autres sont élevées au rang suprême, les religions sont dites çivaïtes ou vishnouites, et leurs sectateurs respectifs qualifiés deçaivas ou de vaishnavas, La genèse de ces religions est extrêmement obscure. Les écrits védiques les rencontrent et les côtoient pour ainsi dire dans la période même de leur formation; mais ils les traitent plus ou moins en étrangères et les détails qu'ils nous ont conservés, sont plutôt faits pour irriter notre curiosité que pour la satisfaire.

Des deux divinités principales, Çiva « le Propice », bien que son nom se rencontre à peine dansleVêda, est encore celle dont on peut le mieux suivre la formation*. Déjà dans l'Atharva-Vêda on voit grandir

1. 11 est né de l'union irrégulière d'un brahmane et d'une jeune fille de la caste impure des pêcheurs, une dâsakanyâ, une fille esclave, comme elle est appelée, Bhâgavata-P, IX, 22, 20.

' 2. Ind. Antiq. VII, 286.

3. Voir plus loin pour Mîrâ Bâî (seizième siècle), Sahaji Bâî (dix-huitième siècle) : encore récemment les Kartâbhâjs du Bengal avaient pour chef une femme, Hunter, Statistical account of Bengal, t. I, p. 74.

4 M. J. Muir a consacré tout le IV® volume de ses Sanskrit Texts (2® éd. 1873) à l'histoire des deux grandes divinités sectaires. Nous ne pouvons

le rôle de Rudra, la vieille divinité de l'ouragan, le père des Maruts, qui sera absorbé par Çiva. On Tinvoquè comme le maître de là vie et delà mort et, de préférence à sa nature bienfaisante qui domine dans les Hymnes du Rig, on exalte ses aspects terribles et meurtriers. On l'identifie plus fréquemment avec Agni, le feu conçu comme élément destructeur. A ses côtés apparaissent Bfiava « le Prospère » Çarva « l'Archer », qui se fondront tous deux dans la personne du nouveau dieu ; et Kdla^ le temps qui produit et dévore toutes choses, et qui sera lui aussi un des éléments ou des « formes » de Çiva, est invoqué comme le premier principe de tout ce qui existe. Dans le Yajur-Vêda l'identification de Rudra avec Agni est devenue courante. Il reçoit les noms d'Içâna, d'Içvara « le Seigneur », de Maliddêva « le grand dieu ». En même temps apparaissent les légendes qui relatent sa naissance, ses victoires sur les Asuras dont il détruit le Tripura^ la « triple cité » terrestre, aérienne et céleste; d'autres qui le montrent faisant irruption au milieu des dieux et s'emparant de vive force des offrandes de leur sacrifice. Çiva héritera de tout cela, et de oes récits qui formeront le fond de sa biographie, et de cette affinité avec le Feu qui, dans le Mahâbhârata encore, est une de ses « formes ». De cette parenté il restera en outre des traces dans la plupart de ses noms qui sont aussi des noms d'Agni, dans les noms de sa contrepartie féminine qui sont ceux des flammes ou des « langues » d'Agni, dans l'épithète obscure de Tryambaka* « celui qui -a trois mères », où il y a peut-être un souvenir de la triple naissance d'Agni, dans plusieurs légendes, par exemple dans celle deSkanda, le dieu de la guerre, qui est à la fois son fils et celui d'Agni, et enfin dans un de ses principaux attributs, le trident, qui- est un symbole de Téclair. Dans un autre de ses attributs, dans le troisième œil qu'il porte au milieu du front et d'où s'échappe une flamme qui doit un jour dévorer le monde, on reconnaît de même l'œil duCyclope et la trace d'une ancienne affinité solaire. Cependant quelque grande figure que Rudra fasse parfois dans ses textes, non seulement il n'y arrive pas à la souveraineté, mais il ne s'élève pas au-dessus du niveau moyen desdidux. Dans ces diverses données il n'y a rien qui dépasse la mesure ordinaire du syncrétisme des Brâhmanas, et, si elles fournissent certains éléments de Çiva, elles sont loin de suffire à l'explication de son être. Cette ex-

mieux faire que de reavoyer une fois pour toutes à la riche collection de passages quHI a rassemblés deâ Sanhitâs du Rig et de PAtharva-Vê la, des Brâhmanas, du Mahâbhârata, du Râmâvana et des Purânas. On y trouvera également réunies les opinions des principaux savants qui se sont occupés de cette matière, en première ligne MM. Lassen et A. Weber.

1. DéjàRV. VII, 59, 12 (= AthV. XIV, 1, 17; Vâj. S. III, 60;Taitt. S. I, 8, 6, 2), dans un vers ajouté après coup et pour lequel il n*y a pas de pada. Les MSS. du commentaire de Sâyana varient sur ce vers. Quelques-uns le passent sous silence; ceux qui l'expliquent rendent tryambaka p »r « producteur des trois mondes, » ou par « père des trois dieux, Brahmâ, Vishnu et Rudra, » ou, ce qui est l'explication ordinaire, par a celui qui a trois yeux. » Le Nirukta, XlV, 35 (pariçishta), et le Rigvidhâna le rendent simplement par Rudra, Mahâdêva.

HINDOUISME - g^

plication, il nous semble au contraire qu'elle est suggérée dans un autre texte d apparence assez moderne, mais qui a trouvé place dans toutes les recensions duYajur-Vêda, le Çatarudriya, l'hymne aux centRudras » Dans ce morceau, qurest une de ces invocations en forme de litanies SI fréquentes dans lalittératurepostérieure,Rudra apparaît avec tous es caractères d'une divinité franchement populaire, associée à tZl les côtés de 1^ vie rude et troublée qui detempsimmémoriala été celle del Inde. On 1 invoque Im et ses ganas, les'â troupes » auxquelles il com mander pour la protection de la maison, deschamps, des troupeaux' des chemins. Il est le patron des gens de métier, des charrons des char pentiers, des forgerons, des potiers, des chasseurs, des bateliers • il est lui-même un rusé marchand. Mais il est aussi lejchef des armées le dieu des braves, des fantassins et de ceux qui combattent sur des chars de tous ceux qui vivent de l'arc, de la lance et de l'épée. C'est son cri qui retentit dans la me ee, et sa voix qui résonne dans le tambour de guerre 3. Etant soldat, ilest bandit, carenOrient c'est un peu la même chose : il est le patron des voleurs, des maraudeurs, des brigands de tous ceux qui vont la nuit par troupes et qui vivent de rapine. Il' est aussi le dieu des mendiants et des fakirs, de ceux qui portent les cheveux longs et nattés et de. ceux qui se rasent la tête. Il est omniorésent par lui-même ou par les esprits innombrables auxquels il commande, dans les maisons et aux champs, dans les rivières et dans les fontaines dans le vent et dans le nuage qui passent, dans l'herbe qui pousse, dans 1 arbre qui verdoie, dans la feuille qui tombe. Mais il réside surtout dans les forêts et dans les solitudes et il règne sur les montagnes. On ne saurait rien imaginer de plus vivant* que la figure qui se dégage de ce morceau d'un réalisme si brutal, mais rien aussi de moins brahmanique. Dans cette interminable série d'énithètes, où l'on trouve presque tous les noms de Çiva, il ne se rencontre pas une seule expression rituelle, pas une allusion à un usage sacré. Ce Rudra qui « se manifeste à des bouviers et à des porteuses d eau », est déjà bien le Çiva dont le culte po\irra se célébrer sans brahmanes, et à qui ses adversaires reprocheront parfois d'être le dieu des çudras et des gens de rien^jSans doute, ici non plus, il a'est pas encore une divinité souveraine ; mais il est comme marqué pour le devemr, et on entrevoit quelles raisons ont dûdéciderles brahmanes

i. Taitt. S. IV, 5, 1-11; Vâj. S. XVI, 1-66; Kâthaka XVII 11-16 Le

wXT/lTI/.fJ''Tr %f Vp'"'^'^*'? tÇ''''^'^- " ^ <5té traduit' par M. a! Weber, Ind. Slud., II, .i2, et par M. J. Muir, Sanskrit Texts, IV 3§2

2. Geâ ganas sont appelés eux-mêmes Rudras. Leur nombre est diyermUHons "" ' " Bhâgavata-Puràna VI. 6, 17, les compte par dfzainèrde

3. Cf. AthV. y, 21. Sur les monnaies des rois indo-scythes. Giva est figuré portant un tambour, Lassen, Ind. Alterthumk, t. II p 839 841 2« éd

4 Cette observation s'applique du reste en général' a^u per'sonn^^e de Rudra dans l'Atharva-Vêda et dans les Brâhmanfs. Il semble^ue ce dieu J ait pour amsi dire plus de corps que les autres ^

i»|;i7àSK IZ:: 7. h'- '"'• ^--'^"^-S*"« Citée parBanerjea,

à le choisir entre tant d'autres pour l'élever à ce rang. Ils n'auront qu'à l'adopter pleinement, qu'à infuser pour ainsi dire leur théologie et leur métaphysique à cette figure sauvage si vivante dans la conscience populaire, et elle sera réellement Mahàdeva, le Grand dieu. Cette adoption était un fait accompli plusieurs siècles avant notre ère. Dans leMahàbhârata, qui pourtant, dans sa rédaction actuelle, est plutôt vishnouite, le culte le plus répandu est celui de Çiva*. C'est le Dionysos de Mégasthènes, qui rapporte qu'on l'adorait surtout dans les montagnes, le culte rival d'Héraclès ou de Krishna étant dès lors dominant dans la plaine gangétique^. Il est élevé bien au-dessus de la foule des dieux : pour ses sectateurs il est le plus grand de tous ; pour tout le monde il est un des plus grands et qui n'a d'égaux ou de supérieurs à lui que Brahmâ ou Vishnu. Il trône sur le Kailâsa, la montagne fabuleuse du Nord, par delà l'Himavat, entouré et servi par les Yakshas et par une multitude de génies de nature et de formes diverses, qui obéissent aux ordres de son fils adoptif Skanda, le dieu de la guerre et le nourrisson des Pléiades, de Ganeçale « chef des troupes », le dieu à la tête d'éléphant, l'inspirateur des ruses et des bons conseils, devenu plus tard le patron des lettres et des lettrés, de Kubêra le dieu des trésors, de Virabhadra « le vénérable héros w^ personnification de la fureur guerrière, dont le culte est fort répandu dans le Dékhan et qui est regardé parfois comme une « forme » de Qiva même. On parle diversement de sa naissance, mais en réalité il est éternel : il est Mâfidkdla, le temps sans bornes qui engendre et dévore'toutes choses 3. Comme producteur, il a pour symboles le taureau et le phallus, ainsi que la lune qui lui sert de diadème. Comme destructeur, il revêt des « formes » terribles ; il est armé- du trident et il porte un collier de crânes. Il est assimilé à Mrityu, la Mort*, et son vieux surnom de Paçupati, de « Seigneur des troupeaux », prend le sens sinistre de « Maître du bétail humain », peut-être celui de « Maître des victimes », car plus que tout autre dieu il est cruel et il exige un culte sanglant^. Il est le chef des Bhûtas^ des esprits malfaisants, des goules et des vampires qui hantent les places d'exécution et celles où l'on brûle les morts, et il rôde avec eux à la tombée de la nuit. Il y a un côté orgiaste dans sa nature : il est Bhairava^ le dieu de la folie furieuse qui, revêtu de la peau sanglante d'un éléphant, mène la danse sauvage du Tândava. Mais il est aussi par excellence le dieu de l'ascétisme et des austérités. Il est le chef des yogins ; comme eux il va nu,

1. Lassen, Ind. Alterthumsk. I, 922. Muir, Sanskrit Texts IV, 283.

2. Megastheuis Indica, p. 135, éd. Schwanbeck. Lassen, /nd. Alterthumsk. I, 795; 925. ^Gette interprétation du passage de Mégasthène a été contestée par M. A. Weber, Ind. Stud. II, 409.

3. Sous cette forme, il avait un sanctuaire célèbre à Ujjayinî en Mâlava, Meghadûta^'^ô.

4. Dans les bas-reliefs des grottes de Bâdâmi, il est figuré sous la forme d'un squelette; Jnd. Antiq. VI, p. 359.

5. AthV. XI, 2, 9; Açtalâyana Gr. S. IV, 8; Pâraskara Gr. S. III, 8. Mahâbhârata, ap. Muir, Sanskrit Texts IV, 284; 288.

le .corps barbouillé de cendres, ses longs cheveux tressés et ramenés en nœud sur le sommet de la tête. Les légendes sont pleines de ses mortifications épouvantables, et elles racontent comment d'un seulregard de son œil de Gyclope, il réduisit en cendres Kàma, r Amour qui avait osé porter le trouble dans son cœur. A ses côtés trône Umd « la Gracieuse », fille de FHimavat, qui déjà dans quelques passaees védiques est l'épouse de Rudra, Undis qn' Ambikd « la Bonne mère » qui maintenant est identifiée avec elle, n'y est encore que la sœur du dieu.Gommeson époux,dontelle est l'exacte contre-partie,elle a-beaucoup de noms et beaucoup de « formes». On l'adore comme Dêvî «la Déesse » , Pârvatî « la fille ^e la montagne» ,Dar^a «l'Inacessible» , Gaurî «la Brillante», Satï «l'Epouse dévouée», Bhairavî «la Terrifiante», Kâlî « la Noire », Karâlâ « l'Horrifique », et sous une infinité d'autres dénominations qui expriment sa double nature de déesse de la vie et de la mort.

Si, pour Çiva, la littérature védique fournit quelques données qui permettent d'entrevoir le mode de formation de sa personnalité et de conclure à la coexistence probable de son culte à l'état de religion populaire, elle ne nous a conservé par contre aucun indice semblable au sujet de son rival, le Vishnu sectaire. Vishnu, il est vrai la vieille personnification du soleil, est déjà dans les Hymnes un dieu de premier ordre et, dans plusieurs passages, on le trouve revêtu d'une sorte de souveraineté. Mais c'est là une distinction qu'il partage avec d'autres divinités et dont les écrits postérieurs paraissent même se souvenir fort rarement. Quant le Soleil est invoqué comme dieu suprême, c'est de préférence sous d'autres noms, sous celui de Savitri par exemple, dans l'Atharva-Vêda sous celui de Rohita, « le Rouge* », et plus tard les sectateurs de religions strictement solaires l'adoreront sous ceux de Sûrya et d'Aditya. Dans, les nombreuses légendes recueillies dans les Brâhmanas et qui ont conservé tant de traits caractéristiques de la destinée des dieux, on ne voit pas davantage que Vishnu soit en train de se transformer ni d'agrandir son rôle. Ces légendes racontent avec plus de détails le vieux mythe qui lui fait parcourir ou conquérir les trois mondes en trois enjambées • elles font de lui la personnification du sacrifice et, à ce propos elles parlent de sa mort violente, trait qui convient bien à une divinité solaire et qui se retrouve dans la catastrophe finale de Krishna. Mais elles ignorent la théorie des Avatâras et, dans aucun de ces récits pas plus que dans la liturgie ou dans le rituel (nous exceptons naturellement des compilations aussi tardives que le dernier livre du Taittirtyor-Aranyakà), il n'y a la moindre trac& d'un acheminement de Vishnu vers le rang suprême. Dans la poésie épique au contraire dans le Mahâbhârata, Vishnu est en pleine possession de ce rang' Mais en même temps apparaît un héros, un homme-dieu, Krishna qui est déclaré une incarnation de son essence divine, et cette figure absolument inconnue au Vêda, est sans aucun doute possible une

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