Cf. le 5» acte du Mâlati-Mûdltava de Bhavabhûti
i22 . LES RELIGIONS DE L'INDE
racines dans leVêda, et qu'un système spécial de philosophie, le Yoga, leur a été consacré ; mais nulle part elles n'ont trouvé un sol aussi bien approprié que dans le çivaïsme et dans le ciflte des Çaktis» On ne saurait douter non plus que le sang de victimes humaines n'ait coulé fréquemment sur les autels de ces sombres déesses, devant les horribles images de Durgù, de K-llî, de Càndikâ, de Câmundâ. Des . témoignages formels viennent confirmer les nombreuses allusions que font à cet usage les contes et les drames*. Au seizième siècle, les Musulmans le trouvent établi dans le Bengal septentrional^; au dixseptième, les Sikhs avouent que leur grand réformateur Guru Govind se prépara à sa mission en immolant un de ses disciples à Durgâ:^; l'évêque Heber (1824) a encore connu des personnes qui avaient vu sacrifier de jeunes garçons aux portés mêmes de Calcutta^, et, presque' de nos jours, les Tugs prétendaient assassiner leurs victimes en l'honneur de Kâlî. Peut-être faut-il voir dans ces pratiques une contagion ou un héritage des cultes sanglants des -tribus aborigènes. Il est incontestable que beaucoup de formes de la Grande Déesse (et on peut en dire autant pour Çiva et pour Vishnu) sont de vieilles divinités locales adoptées par l'hindouisme : plusieurs, et des plus cruelles, paraissent être originaires de l'Inde centrale •et, pour l'une d'elles au moins, son nom même de Vindhyavâsinî « l'habitante du Vindhya », indique qu'elle a régné sur ces montagnes où le sacrifice humain faisait encore partie, il y a moins d'un demi-siècle, du culte national des Gonds, desKols, des Uraons^.De nos jours là police anglaise a mis fin à ces rites qui, dans les parties civilisées de l'Inde, ont toujours été du reste d'os faits plus ou moins exceptionnels. Il n'en est pas de même des pratiques grossièrement sensuelles et obscènes qui forment l'autre' face de ces cultes secrets, et dont les Tantras exposent minutieusement les immondes prescriptions. L'usage de la viande et celui des boissons spiritueuses poussé jusqu'à l'ivresse sont de règle dans ces étranges cérémonies, où la Çakti est adorée en la personne d'une femme nue, et qui se terminent par l'accouplement charnel des initiés ; chaque couple représentant Bhairava et Bhairavî (Çiva et Dêvî), et devenant ainsi momentanément identique avec eu%. C'est là le Çrïcakra « le saint cercle », ou le Pûrndhhi§hêka « la pleine consécration », l'acte ' essentiel ou plutôt l'anticipation du salut, le rite suprême dé ce
1. Par etemple MâlatUMâdhava, acte 5« ; Hitopadeça III, fable viii (histoire de Vîravara). Le Kâlikâ-Purâna (un Upapurâna) décrit ces rites en détail; H. H. Wilson, préface du Vishnu-Purâna, p. xc, éd. Hall.
2. H. Blochmann, Contribuiions to Vie if'Ography and kislory of Dengal, ap. Journ. of the As Soc. of Bengal, t. XLII.
3. T. Trumpp, The Adi Granth.trainsl&ted ; Introduction, p. xc.
4. Lettre du 10 janvier 1824 à Mrs. Douglas, dans la Correspondance imprimée à la suite du Narratioe of a Jouvney Ihrouyh the Upper provinces of India.
5. W. Hunter, Statistical account of Benqal, t. XVI, p. 291 ; 313; XVII, 281; 283; XIX, 218. Pour un cas récent (1872) chez des ïamouh de Ceylan, vid. Ind. Antiq.,II, 125.
mysticisme en déliré. Car il n'y a pas que du- libertinage dans ces aberrations. Les livres qui prescrivent ces pratiques sont, non moins «que d'autres, remplis de hautes visées spéculatives et morales, voîre même de théories ascétiques ; autant qu'ailleurs on y professe l'horreur du péché et une religiosité pleine descrupules ; c'est pieusement^ la pensée absorbée dans la prière, que le fidèle doit participer à ces mystères, et ce serait les profaner que d'y chercher la satisfaction des sens. De fait, un çâkta- de la main gauche est presque toujours un hypocrite et superstitueux débauché ; mais on ne saurait douter <pie parmi les auteurs de ces abjects catéchismes, plus d'un n'ait cru sincèrement faire œuvre de sainteté. La statistique a naturellement peu de prise sur des pratiques pareilles. Aucun hindou qui se respecte n'avouera qu'il est affilié aux vâmâcârins. Mais ils passent pour être nombreux, beaucoup de sectateurs qui se disent de la main droite appartenant en secret à l'autre rite. Ils forment de petites confréries qui admettent ^es gens de toute condition, mais qui, notamment au Bengal, se recrutent, dit-on, dans une forte proportion parmi les brahmanes .et les classes riches. Il convient d'ajouter, toutefois, que ceux qui ne font pas mystère de leur initiation nient queieur secte doive être jugée d'après ises livres, et il est probable en effet qu'il y a des degrés dans ces turpitudes et que, parmi des gens raffinés et de peu de foi, une sorte d'épicuréisme superstitieux a succédé aux orgies de l'ancien rituel. Quant aux çâktas dakshinâcârins ou sectateurs de la main droite, ils sont répandus en grand nombre dans toutes les contrées de l'Inde. Dans l'Hindoustan ils forment la grosse masse des çivaïtes, et au Bengal la population entière prend part à la grande fête de leur déesse, la Durgâpûjâ, bien que les Hindous rigides réprouvent les indécences publiques qui se commettent à cette occasion et qu'ils flétrissent cette coutume comme appartenant aux pratiques delà main gauche.
A côté du çivaïsme que nous venons de parcourir et qui relève plus ou moins directement des doctrines sânkhya, il y en a un autre qui s'inspire de l'idéalisme du Vêdânta et maintient par conséquent l'unité essentielle du monde, de l'âme et de Dieu. Les sectes les plus anciennes qui le professent de nos jours, les iridandins (au propre « lès porteurs du triple bâton», au figuré « ceux qui exercent la triple souveraineté sur leurs paroles, sur leurs pensées et sur leurs actes » ; comme symbole de cette souveraineté, ils portent un bâton à trois nœuds), et la plupart des smdrtas (sectateurs de la Smriti, de la tradition orthodoxe), prétendent se < rattacher à Çankara. Les premiers, qui se divisent en dix tribus, selon les contrées d'oii ils sont originaires et qui pour cela sont aussi appelés daçandtnis « ceux des dix surnoms », sont ascètes et ont leur centre à Bénârès. Les seconds, nombreux surtout dans le Dékhan, vivent en partie dans le monde, en partie dans des couvents*. Beaucoup d'entre eux sont de
1. Leur guru suprême réside au couvent de Çringêri dans le Maïsour. Cf. A, G. BurneJl, Varnçabrâhmana, Préf.,p. xiii.
purs yôdàniins et appartiennent à peine au çivàïsme. Les uns eft les autres n'admettent dans leur ordre que des brahmanes, et euxmêmes ne font pas remonter leur tradition directe plus haut que le huitième siècle. Mais ici encore il convient de rappeler l'observation déjà faite à propos des systèmes vishnouites, qu'en fait de doctrine, les sectes historiques ont peu inventé. Bien avant le huitième siècle on trouve en effet dans la littérature non technique, le çivàïsme associé à des idées qui relèvent d'une toute autre doctrine que le Sânkhya. Le Çiva, par exemple, qu'on invoque au début du drame de Qakuntalâ, qui est à la fois le dieu, le prêtre et l'offrande, et dont l'univers est le corps, est une conception vêdantique*. On semble parfois oublier ces témoignages quand on fait commencer tout le védantisme sectaire après Çankara.
Du neuvième au onzième siècle, cette branche de la théosophie çivaïte reçut sa forme définitive au Kashmîr, dans les écrits de l'école de Somânanda et d'Abhinavagppta *. Ce sont les traités techniques les plus anciens sur la matière qui nous soient parvenus, les plus anciens aussi auxquels Sâyana se réfère dans l'exposé qu'il a fait du système. Ce système est le pur idéalisme : Dieu est l'unique substance ; les objets sont ses concepts et, comme il est nous-mêmes, les objets sont en réalité en nous : ce que nous croyons voir au dehors , c'est en dedans que nous le voyons ; le moi individuel perçoit ou plutôt reperçoit en soi-même, comme en un miroir, les concepts du moi transcendant, et la connaissance , n'est qu^une récognition. De là le nom du système, qui est celai de la Praiyab/iijnd ou de la Récognition. Guidée par la vraie méthode de la contemplation intérieure, éclairée par la grâce qu'elle aura méritée par sa foi en Çiva, l'âme individuelle triomphe de la Mâyâ de qui procède toute diversité, et finit par se reconnaître elle-même en Dieu 3.
Des hauteurs du Timée, nous retombons au niveau des plus grossières superstitions, en passant de cette doctrine que nous ne connaissons que sous sa forme savante, à la secte des lingàijUs qui ne nous est connue que comme religion populaire. En somme les lingàyits paraissent se rattacher au çivàïsme idéaliste, puisque les jangamas « les vagabonds », qui forment parmi eux l'ordre religieux et ascétique, reconnaissent pour principale autorité un commentaire çivaïte des Vêdânta-Sûtràs. Mais il est difficile de dégager un credo quelconque de l'amas confus de légeftdes qui, avec des renseignements sur leur histoire, sur leur organisation et sur leur culte»
1. Cf. encore le début de Vikramorvaçî. La Gvêtâçvatara-Up , qui est certainement antérieure à Çankara, est une sorte de Bhagavad-Gîtâ çivaïte; voir surtout les sections III et IV.
2. M. G. Bûhler, qui a retrouvé récemment au Kashmîr une bonne partie des écrits de cette école, a fourni sur elle des renseignements précieux dans le Journ. of the Roy. As. Soc. Bombay, XÏI, extra number, p, 77 ss.
.3 Saradarçanasangraha, eh. vm.
constituent à peu près tout ce que nous savons sur leur compte. Leur fondateur, Basava (forme dravidienne du sanscrit Vrishabha), un . . brahmane, naquit dans le Dékhan occidental dans la première moitié du douzième siècle. Il combattit à la fois les orthodoxes, les vish* nouites et les jainas, prêcha le civaïsme, Tabolition du sacrifice et des distinctions de caste, et s'éleva rapidement à une grande puissance.. Le roi qui dominait alors dans le Dékhan, le Kaluburigi Bijjala, qui était devenu son gendre, s' étant fait contre lui le défenseur des jainas, il le fît assassiner par ses disciples, mais fut réduit à se dbnner la mort pour échapper à la vengeance du successeur de ce prince. Son œuvre ne périt pas avec lui : aujourd'hui la secte ou plutôt les sectes qui se rattachent à Basava sont dominantes dans les états du Nizam et dans le Maïsour, très répandues dans Textrême sud, et leurs ascètes itinérants, les jangamas, se rencontrent dans rinde entière. Leurs livres principaux sont des écrits intitulés Purânas, dans lesquels la biographie dy fondateur est mêlécà une grande quantité de légendes relatives à Çiva et à ses diverses manifestations locales. Ils ont aussi des chants populaires qui sont parfois d'un caractère élevé. Presque toute cette littérature encore pfiU connue est eh langue canarèse et tamoule.Les croyances paraissent être, comme dans la plupart de ces religions, un mélange de mysticisme vêdantique, de déisme et de grossière idolâtrie*. Ils adorent Çiva sous la forme du linga^ du phallus, et ils en portent toujours sur eux une petite image en cuivre ou en argent ; d'où leur nom de • lingâyits ou de « porteurs de phallus ». A côté d'eux il y a d'autres sectes çivaïtes plus anciennes qui observent la même coutume', ijifiis qui n'ont pas rompu aussi ouvertement avec les vieilles traditions, sous le rapport de la caste et du rituel. La principale paraît être celle des arâd/iyas, des « révérends », qui sont tous brahmanes et qui, fort nombreux autrefois, sont aujourd'hui en déclin.
Infiniment plus pure est la forme sous laquelle le civaïsme apparaît dans les poésies tamoules des sittars (en sanscrit siddhas), des « parfaits «». On ne sait pas grand'chose de la secte de qui émanent ces chants : actuellement elle paraît éteinte ; mais les chants eux-mêmes sont restés populaires, malgré le démenti qu'ils infligent aux croyances les plus chères des masses. Ce sont des compositions en général peu anciennes, ne remontant pas à plus de deux ou trois siècles, bien qu'elles circulent sous les noms des saints^ fameux de l'antiquité, tels qu'Agastya, le civilisateur fabuleux du Dékhan, et ses non moins fabuleux disciples. Par leur élévation, elles rivalisent avec ce que Tiruvalluvar,. Auveiyâr et les anciens poètes tamouls ont laissé de plus parfait. Mais, en même temps, par leur monothéisme sévère, par
i. Les communications les plus récentes sur la littérature et sur les croyances des Lingâyits sont dues à M. F. Kittel : Ueber den Urgpriing den LingakuUus^ p. 11 et 27; Ind, Antia., t. IV, 211; V, 183.
2. Pour cette secte, voir K. Galdwell, A Comparative Grammnr çf Ihe dravidian languages^ Introd., p. 127; 146, 2« éd., et E. Gh. Gover, The folksongs of southc m India.M&dr as ^ iS7i.
leur mépris des Vêdas et des Castras, par leur horreur de toute pratique idolâtre, par leur négation surtout d'une doctrine aussi essentiellement hindoue que la métempsychose, elles accusent bien plus . nettement uiie influence étrangère. Des juges très compétents* ojitcru y reconnaître une inspiration chrétienne, et, en effet, les Eglises indigènes, qui crdientà la haute antiquité de ces recueils, professent pour eux la môme estime que celles d'Occident ont eue pour les livres sibyllins. Mais peut-être y a-t-il là encore plus de soufisme que d'idées chrétiennes. Ce n'est pas en général le côté monothéiste dont les Hindous sont le plus frappés dans le christianisme. Or, ces chants professent un monothéisme rigide qui rappelle plutôt le Coran que les croyances passablement altérées des chrétiens de Saint-Thomas. Pour l'alchimie • du moins, dont les sittars ont été de fervents adeptes, ils ont été les disciples des Arabes. D'autres çivaïtes les avaient précédés du reste dans la pratique du grand œuvre; Déjà Sâyana, dans son exposé des diverses doctrines des. çaivas , a cru devoir consacrer un chapitre particulier au Rasêçvara-darçana pu. « système du mercure^^, » un étrange amalgame de vèdantisnie et d'alchimie. On s'y propose pour bût de transmuer le corps en une substance incorruptible au moyen du rasapâna, de l'absorption d'élixirs composés principalement de mercure et de mica, c'esirà-dire des essences mêmes de Çiva et de Gaurî, avec lesquels on arrive ainsi à s'identifier. Cette sorte de transsulTstantiation constitue IsLJîvanmvhli, l'état de délivrance dès cette vie, la condition indispensable et unique du salut. 11 est clair que les formules dévotes du Vêdânta ne sont ici qu'une sorte de jargon sous lequel* se cache une doctrine radicalement impie, et il est non moms: clair que sous cette doctrine, q/ai dès le quatorzième siècle avait produit une littérature assez considérable 3, il y a une importation musulmane. On est d'ordinaire à l'affût des moindres traces d'une influence chrétienne sur l'hindouisme ; mais peut-être ne tient-on pas assez compte de celle qu'a pu exercer l'Islam. On semble n'apprécier cette dernière qu'à travers les résultats en somme négatifs de la conquête, qui a été en général l'œuvre de races lourdes et grossières, et on oublie la présence ancienne, dans, le Dékhan surtout, de l'élément arabe. Lés Arabes du khalifat étaient arrivés sur ces côtes en qualité de voyageurs, de marchands ; ils y avaient établi des relations commerciales et des comptoirs bien avant que leurs coreligionnaires afghans, turcs, mongols y fussent venus comme conquérants*. Or, c'est précisément dans ces parages que, du neuvième au douzième siècle, ont pris naissance ces grands mouvements religieux qui se