Cf. Ind. Antiq.,Vir
les pauvres) dans le Dékhan septentrional, dans le Gujarât, au Penjâb, dans les provinces du Gange et au Népal. Leurs traditions, extrôme- . ment confuses, revendiquent leur fondateur Gorakhnâtha pour chacune de ces contrées. Mais comme elles s'accordent à faire de lui le fils ou le disciple plus ou moins immédiat de Matsyendranâtha, qui appartient au bouddhisme népalais (on l'identifie avec le Bodhisattva Avalokitêçvara), il est probable que, de môme que les jatls et les savarà'i^ ils se rattachent par leur origine à la religion de Çàkyamuni. On ne sait pas au juste à quelle époque a vécu Gorakhnâtha. Quant aux autres sectes ou variétés de yo'gins çivaïtes, gosaimiïX y a aussi des gosains vishnôuites), bJmrtharts, çivâcârins, brahmncârius, haiisas, paramahansas^ dhâçamukhins^ ûrdhvabâlius^ kâpâlikas^ nâgas, hahikothâfi, aghoris, etc., etc., elles ont encore moins d'histoire ^ Les noms, dans leur acception spéciale, sont rarement anciens. Cependant Hiouen-Thsang et, avant lui, Varâha-Mihira (sixième siècle)2ont connu les kâpàlikas, ainsi nommés parce qu'ils portent une tête de mort qui leur sert d'aiguière. Mais la tradition de ces sectes, c'est leur profession môme, et celle-ci est immémoriale. Dès l'origine, et plus que toute autre religion hindoue, le çivaïsme a. versé dans le fanatisme ascétique. Nulle autre n'a étalé ^autant de pratiques horribles ou répugnantes et n'a porté avec autant d'ostentation la livrée souvent bien étrange de la dévotion. Aussi Hiouen-Thsang, d'ordinaire si bien informé, semble-t-il, en fait de sectes brahmaniques distinctes, n'avoir vu que des çaivas pendant les quinze années qu'il mit à parcourir les diverses contrées de l'Inde. De nos jours, les mortifications cruelles deviennent rares ; cependant, il y a encore des âkâçamukhins, des ûrdhvâbâlius, qui se tiennent immobiles, la face ou les bras levés au ciel, jusqu'à ce que leurs tendons racornis ne leur permettent plus de changer de posture ; des nâgas, des paramahansas, des avadhûtas et autres qui, en dépit des ordonnances anglaises, s'exposent aux intempéries dans un état de nudité absolue. Dans tout cela, il y a sans nul doute beaucoup de fanatisme sincère ; mais il y entre aussi beaucoup de ruse et de charlatanisme. Bien souvent la mendicité fait tout le fonds de ces prétendues mortifications, et c'est moins pour mériter le ciel que pour extorquer des aumônes par la terreur ou par le dégoût que les bahikathâs se déchirent le corps à coups de couteau et que les aghorîs se repaissent de charognes et d'excréments. Des yogins, . les uns sont réunis dans des mai/ias auprès des lieux saints du çivaïsme, notamment à Bénarès. D'autres se font les gardiens de quelque chapelle isolée et vivent en solitaires. Mais le plus grand nombre mène une existence errante : ils tiennent le pays par bandes parfois nom- • breuses, allant de pèlerinage en pèlerinage et affluant par milliers aux mé/4s aux foires qui se tiennent à époque fixe dans le voisinage de tout sanctuaire célèbre. De ces derniers, beaucoup vendent des
1. Pour ces sectes et confréries, voir A. Sherring, Uindu Iribes and castes as represented in Benarei, 1872. p. 255 ss.
2. St. Julien, Voyages oe^ Pèlerins bouddhistes, t, I, p. 222. — Varaha Mihira, Brihat Sam/iiid, p. 432, éd. Kern.
charmes, font des conjurations et des exorcismes, sont diseurs de bonne aventure, jongleurs et musiciens. Ils sont à la fois craints et méprisés, les çâktas, qui sont nombreux parmi eux, encore plus que les autres, et ils fournissent un gros appoint aux classes dangereuse^. Et ce n'est pas là un état de choses à mettre uniquement au compte de la corruption moderne. Depuis Tépoque de Patanjali (deuxième siècle av. J.-C), où la violence de ces fanatiques dévots était déjà passée en proverbe i, les témoignages ne manquent pas qui établissent • que de tout temps la maxime omnia sancta sqnctis a été largement pratiquée parmi eux 2. Pour se représenter ce qu'ils ont pu être aux époques troublées du passé, il suffît de se reporter à des récits qui ne sont pas loin de nous. Encore à la fin du siècle dernier, ils formaient le noyau de ces bandes qui parcouraient le Bengal au nombre parfois de plus d'un millier d'hommes armés jusqu'aux dents, avec des éléphants et de l'artillerie, et qui osaient tenir la camp'agne contre les détachements britanniques 3.
Actuellement, Çiva est probablement le dieu qui compte" le plus de sanctuaires. D'un bout à l'autre de l'Inde, on rencontre à chaque pas s^ temples, ses chapelles, parfois de simples niches ou, des tertres où on l'adore principalement sous la forme du linga. Mais le civaïsme proprement dit est loin d'être la religion dominante. Excepté au Kashmîr et au Népal, où l'élément hindou^ est en très grande majorité composé de çaivas, et à Bénarès, qui est comme sa cité sainte, il a perdu du terrain dans l'Hindoustan. Tout lé monde y adore Çiva ; mais à l'exception des dévots de profession, il s'y trouve relativement' peu de çivaïtes, c'està-dire de gens qui font de Çiva leur dieu principal, au mantra duquel ils ont été spécialement initiés et en la fol duquel ils espèrent faire leur salut. Et encore iQur nombre seraît-il fort diminué, s'il fallait en retrancher les çâktas qui adressent leurs hommages à Dêvî bien plus qu'à son époux. Dans tous les pays au nord du Vindhya, dont plusieurs comptent parmi les plus peuplés de la terre, partout où ne dominent pas des cultes 'locaux d'origine aborigène, la majorité appartient à des religions vishnouités. Dans le Dékhan, les proportions sont diCTérentes : les çivaïtes forment de grosses masses, surtout dans la partie méridionale, et les deux religions s'y font probablement équilibre. Mais là encore le vishnouisme semble être en progrès. Plus expansif et plus aimable, trop aimable même, comme . nous le verrons plus loin, il se prête mieux à la mise en commun du culte et des sentiments religieux que lé civaïsme, dont les sombres mystères, sous leur triple forme ascétique, magique et orgiaste, s'ac-