IV
gine du moins, ou un acte a priori de la volonté, ou un don de Dieu. Les sectes furent ainsi amenées à travailler la doctrine de la grâce, àlaquelle elles étaient conduites d'autre part par les spéculations sur Tomnipotence ou sur l'universalité divines. Nous avons déjà vu les solutions opposées que cette doctrine a reçues dans la métaphysique çivaïte. La même divergence, avec plus de précision encore, se retrouve chez les yishnouites. Au fond tous les vaishnavas attribuent à Dieu l'initiative delà grâce. En s'incarnant, la divinité vient au-devant de la faiblesse humaine, et la théorie des Avatâras implique celle des grâces extérieures ou. de la grâce prévenante. Mais, sur la question des grâces intérieures, ils se partagèrent, les uns n'y reconnaissant que l'action irrésistible et gratuite de Dieu, les autres admettant la coopération de l'homme à l'œuvre du salut. C'est surtout parmi les sectes issues de la réforme de Râmânijja, que cette controverse prit une grande importance. Conformément aux habitudes hindoues, on formula chaque opinion en un argument-image. D'un côté on tenait pour Ïargume7it du chat : Dieu saisit l'âme et la sauve, coihme le chat emporte ses petits loin du danger; de l'autre on en appelait à V argument du singe : l'âme saisit Dieu et se fait sauver par lui, comme le petit du singe échappe au péril en s'attachant au flanc de sa mère. A ces questions s'en ajoutèrent bien d'autres ; comment Dieu, s'il est juste et bon, peut- il se résoudre à choisir? Comment, s'il est toutpuissant, peut-il y avoir une action en dehors de la sienne? La foi et la grâce une fois obtenues, sont-ellesamissibles? N'était ici. le vernis de la couleur locale, on se croirait parfois transporté en plein Occident, au milieu des controverses entre arminiens et gomaristes. Mais on est bien vite ramené dans l'Inde, quand on voit que cette grâce est aussitôt personnifiée en Lakshmî ou en Râdhâ, et que les mômes théologiens qui discutent ces thèses, ont souvent d'étroites affinités avec les çâktas.
A mesure que la doctrine de la bhakti se développe ainsi, elle s'exalte. De condition première et indispensable du salut, elle devient peu à peu la condition unique. Un seul acte de foi, une seule invocation sincère du nom du dieu, effacent toute une vie d'iniquités et de crimes. De là l'importance attachée, déjà dans la Bhagavad-Gîtâ*, à la pensée dernière, et l'idée de se rendre "maître de cette pensée en recourant au suicide, de se jeter dans le feu après s'ôtre mis en étjat de grâce, ou de se noyer dans quelque rivière sacrée. De là encore cette maxime qui a été fatale à tant de sectes mystiques, que les actes du vrai fidèle, du bhakta, sont indifférents, et que l'homme qui a une fois éprouvé les effets de la grâce, quoi qu'il fasse, ne pèche plus. D'exagération en exagération, la bhakti en vint à se supprimer elle-même. A force d'attribuer les effets les plus surprenants à un minimum d'intention, on* finit par ne- plus exiger d'intention du tout. Dans les Purânas il suffit parfois, au moment de la mort, de prononcer par hasard des syllabes formant un des noms de Vishnu