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LE TÉMOIGNAGE DE LETHNOGRAPHIE

uaternaire est assurément le produit d'une faculté esthétique, car, surtout aux dernières époque de liage de la pierre taillée, il a réalisé des chefs-d'œuvre. Mais il est quelque chose de plus encore. Il est adapté à une fin utile, il est étroitement subordonné à la religion ; il est l'expression même du sentiment religieux ^^.

55. Après l'exposé que l'on vient de lire, et qui emprunte sa documentation aux travaux des préhistoriens les plus compétents, il semble que la thèse de la valeur religieuse de l'art quaternaire soit établie sur des bases sérieuses. Néanmoins, la thèse ayant été contredite, nous nous croyons obligé de mentionner les contradictions. Passons rapidement sur les objections formulées naguère par M. Max Verworn (Archâolitifiche und palàolilhische Reisestudien in Frankreich und Portugal, Zeitschrift fiir Ethnologie, t. XXXVIII, 1906, pp. 611 et suiv.). M. Verworn, qui n'admet pas, d'ailleurs, les sépultures paléolithiques, refuse tout sentiment religieux à nos troglodytes. Preuve : leur art est trop naturaliste. Quand la vie religieuse s'introduit, l'art devient conventionnel. Réponse : 1° Si le sentiment religieux devait se traduire exclusivement par un art conventionnel, les quaternaires auraient été religieux, puisque l'art conventionnel apparaît au moins à l'époque magdalénienne ; 2' le naturalisme de l'art ne prouve rien contre le sentiment religieux, surtout si l'on sait que les artistes avaient des raisons pour maintenir à leur art son caractère naturaliste. Or les quaternaires (cf. ch. vin) avaient de ces raisons. M. Verworn a dû jeter un regard plutôt di^scret sur les productions de l'art quaternaire, au cours de son voyage. — Les objections de M. Luquet, (Le problème des origines de Vart et Vart paléolithique. Revue philosophique, 38" année, pp. 471- 485) seraient plus impressionnantes parce qu'elles émanent d'un spéialiste de l'histoire de l'art. M. Luquet n'écarte pas a priori la destiation « pratique » de l'art paléolithique. Il dit qu'une telle destination ne saurait être prouvée. Il n'y a rien à tirer de la localisation des images dans les parties reculées des grottes, car la loi n'est pas générale et qu'au surplus elle ne s'applique pas aux objets mobiliers. La thèse repose donc, en dernière analyse, sur les rapprochements ethnographiques qui ne constituent pas une preuve incontestable. Ces difficultés ne nous paraissent pas de nature à ébranler l'opinion professée par le plus grand nombre des préhistoriens. M. Luquet raisonne sur les laits en philosophe. Or, à tel fait ou tel groupe de faits, il sera presque toujours facile d'adapter, in abstracto. plusieurs explications possibles. Mais la question n'est pas là. La vraie question est de savoir si, parmi tant de possibilités, il en est une que le contact direct, prolongé, avec les objets en cause, suggère spontanément. Et celle de la destination religieuse de l'art quaternaire, on a pu s'en rendre compte, est assez obvie pour s'imposer, au concret, et pour éliminer, à condition de regarder l'ensemble des faits, et non pas tel détail partiel, les autres possibilités. Certes, toutes les- images ne sont pas localisées au fond

Et c'est pourquoi cet art ne fut jamais abandonné au caprice individuel. Il fut, dans toute là force du terme, une fonction

des grottes, et la loi ne s'appliique pas aux objets mobiliers. Il n'effipêche qu'une immense quantité d'images sont localisées dans les grottes, et qu'elles y sont si bien dissimulées que, souvent, l'explorateur actuel se donne beaucoup de mal pour les retrouver, même avec une lampe, sans compter la position incommode qu'il lui faut adopter pour copier les peintures ou estamper les gravures. Quant à l'art mobilier, l'objection qu'on en tire nous paraît à peu près aussi valable que celle-ci : les statues des saints sont reléguées, dans le fond des chapelles de nos églises: donc les statuettes, médailles, etc., portées au grand jour, n'ont pas de valeur religieuse, et réciproquement. M. Boule, analysant l'article de M. LuQUET, suggère une hypothèse moyenne, (cf. Anthropologie, t. XXV, pp. 126-127). « Je veux bien, dit-il, qu'au début, à l'origine, une des causes qui ont provoqué la confection de dessins doive être rattachée à des pratiques magiques ou religieuses, mais l'âge du Renne n'est pas ce début, certainement. Dans les couches les plus anciennes de cette époque, il y a déjà de purs chefs-d'œuvre. Le souci de la vérité, de la pureté de lignes, de l'élégance des attitudes, dont témoignent ces plus anciennes productions, ne sauraient s'expliquer par de simples pratiques de magie. De mauvais dessins, des croquis enfantins, de simiples schémas, comme ceux que font tant de sauvages actuels, auraient suffi. Il n'est pas possible que telle figure, gravée avec un souci des formes et une sûreté de burin vraiment extraordinaires, n'ait pas été exécutée avec amour par son auteur et celui-ci n'a pu arriver à une telle perfection, à une telle maîtrise, qu'après des études désintéressées. Il ne me paraît pas possible qu'une personne quelconque, ayant elle-même une pratique suffisante des arts du dessin et ayant pris le temps d'étudier les chefs-d'œuvre des paléolithiques, soit d'un avis différent. L'hypothèse des pratiques magiques pourra suffire à des savants ; je ne crois pas qu'elle soit acceptée par les artistes dont l'opinion ne saurait être négligée en pareille matière ». A cette objection, formulée au nom de l'art, il nous paraît que l'on peut apporter la solution suivante. Très vraisemblablement, pour ne pas dire davantage, les artistes paléolithiques, avec le temps, ont apporté à l'exécution deleurs peintures et de leurs gravures, des préoccupations d'ordre esthétique. Mais que ces préoccupations d'ordre esthétique aient remplacé les autres, il nous est difficile de l'admettre. Lorsque, par exemple, on découvre, en connexion avec des images appartenant aux dernières phases de l'art quaternaire (Altamira, Marsoulas), des mains stylisées dont le sens magique n'est pas niable, on ne peut se soustraire à l'im-J pression que, d'un bout à l'autre de son évolution,' cet art a oonservé| le caractère essentiellement pratique de ses origines. Il est et reste jusqu'au bout, magique et religieux. Et peut-être : — nous le dirons| plus tard — les Paléolithiques ont-ils été poussés à rechercjier cette perfection, que M. Boule signale, sous l'influence encore de préoccupations religieuses. Ils n'y ont pas toujours réussi, pas plus au début

LF. TLMOIGNAGE DE L ETHNOGRAPHIE

sociale, qui avait ses représentants attitrés, ses maîtres et ses docteurs. Si en effet n'importe quel membre des tribus paléolithiques avait pu prendre l'initiative de décorer, d'après son goût ou son génie personnels, les objets à son usage ou les rochers des grottes qui lui servaient d'abri, nous retrouverions une foule de styles diversifiés à l'infini. Il n'en est rien. Le style paléolithique est parfaitement caractérisé. Au regard d'un œil exercé, il se reconnaît entre dix autres styles. Bien plus il demeure identique à lui-même, dans toute une partie de l'Europe occi-

^Fig. 123. — Plan de la Cova Negra, avec ses culs-de-sac où se dissimulent les images peintes. (Cf. Grottes cantabriques, p. 8).

dciilale. l^artout, des confins de l'Allemagne aux Pyrénées espagnoles, il traverse les mêmes phases, il connaît les mêmes pro-

qu'à la fin de révolution ; car, s'il est des chefs-d'œuvre contemporains de l'époque d'Aurignac, il y a aussi des pauvretés à l'époque magdalénienne. Tout dominé qu'il fût par la tradition et par l'école, l'art quaternaire n'en restait pas moins dépendant des aptitudes individuelles. Tout en visant à l'exactitude et la beauté des formes, pour des causes intéressées d'après nous, il a pu produire vers le même temps, les mauvais essais d'/s/ Pendo et les magnifiques reliefs de Laiissel, les vivantes silhouettes d'Albarracin, et les horribles chromos en rouge plat d'Altamirn, et, à une époque plus récente, les polychromes, inégaux en valeur esthétique, des différentes grottes qui ont livré cette catégorie de peintures. En résumé, l'art quaternaire, sur toute l'étendue de sadurée, conserve une valeur pratique, intéressée. Ses progrès sont inégaux, mais ils obéissent à une préoccupation également d'ordre pratique ; enfin, le souci purement esthétique s'ajoute, accideniellement, avec des succès divers, à ces tendances générales dont il ne constitueni le fond ni l'essence.

VALEUR PxELIGIEUSE DE L ART OUATERNAIRE

grès, les mêmes reculs : partout il use des mêmes procédés, des mêmes techniques. Pour expliquer cette constance et cette unité impressionnantes, il faut admettre que l'évolution artistique fut soumise au contrôle de gardiens vigilants qui imposaient, à tous les modèles que l'on devait adopter.

Bref, il y eut, en ce temps-là, une véritable caste d'artistes ^^. Et puisque l'art était foncièrement religieux, ce n'est pas assez de dire qu'il était alors une fonction sociale ; il est permis d'ajouter qu'il fut aussi une fonction sacerdotale. Mais quelles idées prétendait-il traduire dans le langage des lignes et des couleurs ? Nous ne le savons pas encore. Peut-être l'apprendrons-nous bientôt.

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