CHAPITRE SIXIEME
Totémisme.
SOMMAIRE
Seconde étape : Si les images paléolithiques ont un sens religieux, peuvent- Iles s'expliquer par les idées que Von désigne sous le nom de Totén^isme f
L — Comment se pose lk problème du Totémisme a i.'age quaternaire ? - - ^Existence du Totémisme. La croyance fondamentale du Totémisme: alliance d'un groupe humaiii avec une classe d'êtres: animaux, végétaux, choses inanimées. — Le Totémisme animal est surtout en cause. — Conséquences de l'alliance totémique : les tribus ou clans prennent le nom de l'animal-totem. — Le totem est la marque ethnique du clan. — Le culte totémique ne s'adresse ordinairement à l'animal que par l'intermédiaire des emblèmes qui le représentent. — L'animal est cependant l'objet de certaines interdictions: il ne doit être tué ni mangé par ses alliés humains. — Totémisme et exogamie. — Les deux aspects du Totémisme : i'ystèmc religieux et sijstème social.
Le Totémisme quaternaire. — hisuffisance des preuves alléguées par M. Salomon Reinach: les animaux comestibles; la domestication des animaux. — Cet insuccès ne dirime pourtant pas la questioji. — Les deux points d'appui de la théorie: existence d'un cidte d'animaux à l'époque paléolithique ; grande extension du Totémisme chez les Primitifs actuels. — Deux observations importantes: Totémisme et Zoolâtrie ; droits de l'Archéologie à juger en dernier ressort. — Comment se pose, en définitive, la question du Totémisme quaterbiaire; les traits esseiitiels dtt système sont-ils donnés à l'âge quaternaire?
— La réponse de l'Archéologie. — Vérifications impossibles et vérifications
^autorisées. — Loi primordiale du Totémisme : la différenciation des totems. —
[JÎHe est attestée par les usages des Australiens, des Fan, des Peatix-Rouges. —
►r, cette tendance à la différenciation n'existe pas aux temps paléolithiques.
La cosmologie totémique n'enlève point sa force probante à cet argument.
Les signes peints ou gravés sur les parois des cavernes ne sont point daranjtage des emblèmes totémiques. — Le retard des faunes figurées sur les faunes réelles ne saurait s'interpréter comme un cas de transmission des totems.
L'interdiction de tuer et de manger l'animal totémique ne paraît pas avoir été en vigueur parmi les troglodytes de l'âge du Renne: il n'y a pas de tabou» alimentaires. — Enfin, le culte totémique se double habituellement d'un culte d'ancêtres. Or, les traces de ce culte, aux temps paléolithiques, demeurent incertaines.
I^H^ Si les tribus de l'âge du Renne n'étaient point totémiques, il est probable I^^Bque les tribus plus anciennes ne le furent pas non plus.
I^B Ainsi donc, l'art quaternaire, dans son ensemble, paraît [^■•ienlc vers la Religion. Ce caractère religieux des images j^Çravées ou peintes, nous l'avons établi sans nous préoccuper encore de définir les croyances d'où il procède. Et c'est à des- -•3in que l'on s'est abstenu d'introduire dès l'abord de semblables précisions. Nous serait-il interdit d'aller plus loin, il n'en
Les Religions de la Préhistoire. i6
TOTEMISME
resterait pas moins vrai que l'Homnie paléolithique, en dehors de ses idées sur l'au-delà, idées traduites par les rites funéraires, professait un culte spécial, dont les animaux auraient été l'objet et le centre.
Cette constatation, à certains égards, est plutôt décevante. Elle donne à supposer que, dès ces temps reculés, le senti-
Fig. 124. — Plan de la Grotte de la Haza. Les peintures sont situées au fond de la seconde salle en A et B.
ment religieux avait subi de graves déviations. Mais ce sentiment, même dévié, même égaré, conserve l'intégrité de son essence. Il témoigne, une fois de plus, que la religion est un besoin inséparable de la nature humaine et que l'homme, être raisonnable et social, est aussi, en vertu d'une inclination innée, un être religieux.
Est-il possible d'approfondir et d'inscrire, dans ce cadre flou, quelques traits plus nets, de décider, en un mot, si ce culte
d animaux rentre dans telle ou telle catégorie de cultes déjà connus par l'histoire ou par l'ethnographie? La tentative, il laul le reconnaître, est extrêmement délicate, et moins que jamais il ne convient de perdre de vue les règles qui assignent à la recherche scientifique des points de repère sûrâ et indiscutables. Néanmoins, et sous le bénéfice de cette prudente réserve, on peut entretenir l'espoir d'aboutir à des résultats sérieux.
Tout d'abord, nous examinerons une hypothèse qui a pour < Ile l'adhésion de préhistoriens compétents el qui, au surplus, a joui d'une réelle faveur parmi les historiens de la Religion. Cette hypothèse, c'est le Totémisme. Nous l'abordons avec l'unique souci d'atteindre la vérité. Aucune préoccupation d'apologétique tendancieuse n'imprime à notre étude une orientation fixée d'avance. Au reste, même s'il était prouvé que le Totémisme fut connu et pratiqué par les tribus quaternaires, il ne s'en suivrait pas que l'évolution religieuse ait débuté, comme on l'a prétendu, par ce système de croyances et de pratiques, puisque, nous l'avons démontré, la Préhistoire ne résout pas le problème des origines'. Si cjonc, toutes raisons ayant été dûment pesées el mûries, il nous paraît improbable que l'humanité paléolithique ait été totémiste, ce sera simplement parce que les faits nous obligeront à écarter l'opinion contraire.
Pour procéder avec méthode, nous diviserons notre travail en deux parties :
1° Comment se pose le problème du Totémisme à l'époque quaternaire ?
2° Quelle réponse l'état actuel de la science préhistorique autorise-t-il à lui donner?
On a tellement, depuis un demi-siècle \ discuté sur le Toté-
1. Nous n'avons pas à retracer ici l'histoire du totémisme, car le Totémisme,' né d'hier, a déjà une histoire, longue et très touffue. Notons simplement les travaux qui dessinent, si l'on ose dire, l'épine dorsale, — un peu sinueuse — , du système. Mac Lknnan, The worshio nf Animais and Plants, Totems and Totemism, in Forlnightlij Reiriew. 1869, II, pp. 407 et 562 ; 1870, I, p. 494. - Lewis H. Morgan, Ancient Society, 1877. — Robprt.son Smith, Kinsbip and Marriage in Early \rabia, 1885. — J. G. Frazer, Totemism, 1887 (traduction française par
TOTEMISME
misme, que l'on en est venu à se demander si, à vouloir réunir sous une désignation commune toutes les coutumes qualifiées par ce terme, on n'avait pas fait fausse route. Il y a là un écueil que la science évitera toujours difficilement. Sur la foi
Fig. 125. — Plan de la Grotte de Covalanas. Les peintures de biches sont situées de A à G. (Cf. Grottes cantabriqnes, p. 15).
de similitudes générales, on proclame l'identité foncière d'un phénomène observé ici ou là. Puis les faits se multiplient. Ils
A. DiRR et VAN Gennep, 1898). — A. Lang, Myih, Ritual and Religion, 1887. — Robertson Smith, The Religion of thc Sémites, 1889. — J. G. Frazer, Golden Bough, l"-" édition, 1890 ; 2^ édition, 1900 ; 3» édition, 1911-1915 ; trad. française, sur la 2« édition, par H. Stiébel et J. Tou-
comportent de nombreuses divergences de détail. La définition d'où l'on était parti semble débordée par la réalité. On ne voit plus que les différences et on néglige les traits communs. Et l'on oublie que partout où l'activité humaine entre en jeu, une institution unique peut subir des variantes à l'infini, sans cesser, pour autant, de reproduire les mêmes aspects fondamentaux.
Il est clair que le totémisme n'est pas tout à fait en Australie ce qu'il est en Amérique, aux Indes, ou dans l'Afrique centrale. Ici tel trait est plus appuyé ; là tel autre est plus effacé. Souvent aussi des combinaisons nouvelles, des superfétations se sont introduites, dont on ne peut dire, avec certitude, si elles appartiennent à la notion générique. Mais, avec le recul convenable, on peut voir se dégager la physionomie propre du Totémisme. Les divers portraits qu'on en a tirés, à travers le monde, se superposent d'ailleurs trop exactement pour qu'il soit permis de révoquer en doute l'unité du modèle original. Laissant de côté les divergences accidentelles, attachons-nous à décrire ces caractères universels sans lesquels le Totémisme n'aurait plus droit à revendiquer une existence distincte et autonome.
Le Totémisme (le mot est formé avec un terme emprunté à la langue des Indiens Chippeway) ^, est un système à la fois religieux et social. Il a pour base cotte croyance, professée par nombre de Primitifs, qu'il existe entre tel groupe humain, — clan, phratrie ou tribu — et tel groupe d'objets déterminés, des liens de parenté. Ce groupe d'objets constitue le totem, et le groupe humain qui se dit apparenté à lui, prend le nom de totémique. Le totem n'est pas, insistons sur ce point, un être individuel mais un être collectif, une classe d'êtres, rarement inanimés, plus souvent une espèce végétale et, dans la grande
TAIN, 1903, 1908, 1911. — Sidney Hartland, The Legend of Perseiis^ 1894-1896. — Jevons, An Introduction to îhe Hislory of Religion, 1896.
— Saiornon Reinach, Cultes, Mythes et Religions, 1904, 1906, 1908, 1912.
— J. G. Frazer, Totemism and Exogamij, 1910. — E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, 1912. — van Gennep, L'état actuel du problème totémique, dans la Revue d'Histoire des Religions, t. LXXV et suiv,
2. Ole, famille, tribu ; au possessif : mid otem, ma famille, kit otem, ta famille. « Totem » est donc un barbarisme « qui a fait fortune ». (Cf. Mgr Le Hoy, Ln Religion des Primitifs, p. 110, Paris 1909).
majorité des cas, une espèce animale. Cette dernière forme nous intéresse plus particulièrement, et c'est d'elle surtout qu'il sera ici question. Aussi bien ne faudrait-il pas trop appuyer sur ces distinctions entre l'animé et l'inanimé : pour les peuples de culture inférieure, toute chose, vivante ou non vivante, naturelle ou artificielle, possède une âme.
Ainsi donc, les membres d'un groupe totémique se considèrent comme les parents de l'espèce animale qui leur sert de totem. Le clan du Crocodile, chez les Betchuanas, se dit allié par le sang avec les crocodiles ; chez les Amvons, clan bantou, on est persuadé que dans les veines de chaque membre du clan, coule le même sang que celui du Boa. Chez les Wutarous (Australie), ce sont les Kangourous qui sont les collatéraux des hommes. F]t ainsi de suite, car ces exemples sont choisis entre mille. Et la conviction où l'on est d'entretenir ce lien avec les animaux est si profondément enracinée que le sauvage se figure participer à la nature de son totem. Les Bororos du centre brésilien « donnent froidement à entendre qu'ils sont actuellement des araras (perroquets), exactement comme si une chenille disait qu'elle est un papillon '\ »
Comment de semblabes idées ont-elles pu s'enraciner dans la mentalité des Primitifs? Pour satisfaire à cette question, il faudrait avoir éclairci les origines du totémisme, et ce point demeure fort obscur. Tout ce que l'on peut affirmer, sans se lancer à corps perdu dans le champ des hypothèses, c'est que, à un moment donné, l'ancêtre de la tribu est censé avoir conclu, avec l'espèce animale, un pacte qui a pour effet d'engager l'une vis-à-vis de l'autre toute la descendance humaine et toute la descendance animale des deux parties contractantes. En vertu de ce pacte, (( l'homme voit dans les animaux de l'espèce totémique de bienfaisants associés sur l'assistance desquels il croit pouvoir compter. Il les appelle à son aide et ils viennent guider ses coups à la chasse, l'avertir des dangers qu'il peut courir. En échange, il les traite avec égards, il ne les brutalise pas"*. »
Voyons maintenant les conséquences de cette aUiance. En premier lieu, les membres du groupe humain prennent le nom de leur totem. Ce nom sert à les désigner, à les reconnaître.
3. K. VON Steinen, Unter den Naîurvôlkern Zentralbràsiliens. pp. 305- 306. Cité par Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 77.