Op. cit., p. 593, cf. ibid., pp
TOTEMISME
Tel est, esquissé à grands traits ", ce curieux système dont on peut résumer les idées fondamentales en quelques mots. Un groupe humain s'allie avec un groupe animal, lequel devient le parent et le protecteur du clan. Et c'est parce que cet animal est tutélaire qu'il est l'objet d'un culte. Ce culte lui est principalement adressé par l'intermédiaire d'images, — emblèmes symboliques ou figures naturalistes. — Les cérémonies totémiques tendent à entretenir ou à revigorer l'alliance primitive, soit par les marques d'honneur et de respect dont on entoure l'image sacrée, soit en multipliant, par des procédés magiques, dont l'image est encore l'instrument, l'espèce totémique, soit enfin en assimilant la vertu du totem par des repas sacrés. L'animal réel témoigne de son caractère religieux par la double défense qu'il impose à ses alliés : on ne doit ni le manger ni le détruire. Voilà pour le côté religieux.
Au point de vue social, le totémisme introduit dans la vie collective deux éléments principaux : c'est le totem qui réalise l'unité du groupe et la fraternité de ses membres ; c'est lui qui fournit sa base à l'institution matrimoniale par la loi d'exogamie. De ces deux aspects, religieux et social, lequel est la cause de l'autre ? Le totémisme a-t-il été tout d'abord un type d'organisation collective pour devenir ensuite une forme de religion ; ou bien est-ce la religion du totem qui a donné ses lois à la société totémique ? Pour l'instant, nous écarterons de notre étude ce difficile problème, quitte à y revenir un peu plus tard.
D'après ce rapide aperçu, on devine combien forte était la tentation d'expliquer les images de l'âge quaternaire par les croyances totémiques des Primitifs actuels. Le soin religieux avec lequel les artistes paléolithiques avaient dissimulé leurs chefs-d'œuvre ; la prédominance à peu près exclusive des animaux sur les parois des grottes ou sur les objets ouvrés, les parallèles impressionnants que l'on puisait à pleines mains dai les matériaux rassemblés par l'ethnographie, tout cela ne don^ nait-il pas lieu de supposer que l'Homme pléistocène, lui aussi avait professé le culte du totem animal ?
11. Pour uTie étude plus détaillée, on voudra bien se reporter au| ouvrages spéciaux. A recommander spécialement Mgr Le Roy, 0/ cit., ch. III, pp. 93-134.
LE PKOBLÊME DU TOTÉxMlSME A LAGE QUATERNAIRE 253
En 1903, M. le d' Hamy, à propos des récentes découvertes de Fonl-de-Gaume ", se faisait, auprès de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres l'interprète de celte séduisante hypothèse (lue l'on retrouve, exprimée çà et là, dans les publications de I Institut de Paléontologie humaine '^. Mais l'honneur d'avoir lancé l'idée revient surtout à M. Salomon Reinach. Dès 1899, le futur auteur d'Orpheus, dans la Revue archéologique, suggérait déjà l'opinion dont il devait êti^e l'un des principaux défenseurs. « Peut-être, disait-il, ces figures d'animaux, si fréquentes ans l'art des hommes des cavernes, témoignent-elles d'une rte de totémisme ». Plus lard, dans un article publié par la vue V Anthropologie, puis réédité dans le recueil. Mythes,
4. 129. — Plan de la grotte de Salitré. Entrée à gauche, immédiatement suivie d'un massif d'éboulis. Les images sont situées en A et B. (Cf. Grottes cantabriques, p. 23).
nltea, Religions, M. Reinach développait, avec habileté et avoir, tous les arguments qui lui semblaient militer en faveur totémisme quaternaire ^*.
vrai dire, les raisons qu'il invoquait — et il faut en dire
2. Quelques observations au sujet des gravures et des peintures de la grotte de Font-de-Gaume. Reproduit in extenso dans Font-de- Gaume, op. cit., pp. 14-17. Le mot de Totémisme n'est pas encore prononcé. M. Hamy s'exprime ainsi : « Je ne puis me défendre de voir dans ces singulières pratiques, que les Australiens du Queensland ont continuées presque jusqu'à nos jours, la manifestation de quelque croyance analogue à celles de certains peuples actuels, demi-civilisés ^^ sauvages ».
^^^n3. Avec réserve pourtant, ainsi dans Altnmira, op. cit., p. 243, l'opi- Tion de M. S. Reinach est simplement rapportée, sans appréciation. Nous citerons plus loin quelques observations de M. l'abbé Breuil ' ce sujet.
14. Salomon Reinach, Chronique des Arts, 7 février 1903 ; Revue archéologique, mars-avril, 1903 ; Anthropologie, T. XIV, pp. 257-266 ; ' nltes. Mythes et Religions, t. I, pp. 125-136.
autant de celles du d"" Hamy — étaient un peu hâtives, provisoires et caduques. Aujourd'hui, elles ne sauraient plus entraîner l'adhésion d'un seul des savants qui ont suivi, avec attention, depuis 1903, l'histoire des fouilles et des explorations dans les grottes ornées.
Toute la thèse de M. Reinach reposait sur une affirmation initiale : <( j'ai constaté, disait-il, que... les animaux représentés sont, à titre exclusif, ceux dont se nourrit un peuple de chasseurs et de pêcheurs. Ces animaux-là étaient désirables, tandis que les autres ne l'étaient point ; ils étaient undesirable, suivant un mot anglais dont nous n'avons pas l'équivalent. Les undesirable animais comprenaient les grands félins, tels que le lion et le tigre, la hyène, le cheval, le loup, diverses variétés de serpents, etc. Je ne connais pas une seule représentation de ces animaux... ainsi l'on peut dire, d'une manière générale, que les chasseurs de l'époque du renne se sont abstenus de figurer les animaux carnassiers, voisins redoutables et qui n'étaient guère comestibles ^^. » Et plus loin : « Si, aujourd'hui encore dans certaines campagnes, on craint de nommer le loup de peur de le faire venir, combien les troglodytes ne devaient-ils pas redouter de représenter des fauves qui menaçaient non seulement leur vie, mais celle des herbivores qui constituaient leur gibier^®?» De ces observations, M. Reinach concluait que les Paléolithiques, à l'exemple des Australiens, accomplissaient certains rites magiques qui avaient pour résultat de multiplier l'espèce « comestible ». Et comme en Australie, ces rites semblent avoir une signification totémique, il s'en suivait qu'aux temps des glaces, la Religion du totem avait été en vigueur.
C'était aller trop vite en besogne. Il est faux que les artistes de l'âge du Renne n'aient reproduit sur les parois des grottes que des bêtes comestibles. Ils ont dessiné, avec le même souci d'exactitude, des animaux undesirable, des bons, des hyènes, des rhinocéros. Quant au loup, ils redoutaient si peu de le représenter qu'on en possède de superbes exemplaires, biej authentiques, à Font-de-Gaume, à Altamira et aux Combî relies ^^ dig. Ul à 153, pp. 299 à 314).