Frazer, Le Totémisme, op. cit., passim
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dance ne s'observe nulle part. Partout et toujours, aux mêmes niveaux archéologiques comme aux mêmes phases de l'évolution artistique, dans toutes les stations comme dans toutes les cavernes décorées qui ont livré une quantité suffisante d'objets ou de dessins, ce sont les mêmes animaux qui reparaissent, et ces animaux appartiennent non pas à une seule espèce mais à plusieurs espèces. Et l'on doit ajouter — car ceci n'est pas moins frappant, — que le nombre des espèces animâtes représentées est relativement restreint. On en compterait une trentaine tout au plus. Et lorsque l'on rapproche cette pauvreté de la richesse inouïe des totems actuels, lorsque, à Altamira, à Niaux, à F'ont-de-Gaume, à Marsoulas, à la Pasiéga, à Pindal, à Castillo, on se retrouve en face de l'omniprésente et monotone série de ces bêtes qui ont d'ailleurs été traitées avec un égal souci de vérité, avec, disons-le, la même dévotion, il semble que déjà la cause soit entendue. L'homme préhistorique n'a pas connu ce besoin de différenciation qui est pourtant le trait le plus caractéristique du système totémique. Et par conséquent il n'a point pratiqué la religion du totem ^^.
29. Il serait fastidieux de dresser un tableau comparatif complet de toutes les espèces animales figurées sur les parois des diverses grottes. Pour permettre au lecteur de vérifier l'exactitude de la thèse, il est cependant nécessaire de citer quelques exemples. Nous les choisissons à dessein parmi les grottes « explicites )>, nous voulons dire celles qui ont fourni un nombre d'images suffisant pour constituer une base d'appréciation. Il est clair, en effet, que si l'on s'adresse uniquement aux grottes où les dessins sont rares ou réduits à un exemplaire unique, on aura beau jeu ensuite pour affirmer l'existence du Totémisme quaternaire. Mais serait-il juste de conclure, de la présence d'un cheval isolé à la Sotariza, que les troglodytes d'alentour avaient le cheval pour totem, ou, de la présence de « pingouins » à El Pendo, que les paléolithiques du liou avaient choisi cet animal pour totem ? Le procédé serait trop facile. Les éléments d'un jugement sûr doivent être empruntés aux stations les plus riches ; c'est là, et non ailleurs, queia mentalité religieuse de l'Homme pléistocène nous sera le plus accessible. Cela dit, citons quelques termes de comparaison.
Altamira : Polychromes (4« phase) de la couche supérieure; : 18 tisons, dont deux inachevés et un sans tête ; 2 sangliers ; 3 cervidés dont un cerf inachevé ; 1 bovidé; 1 cheval; 1 loup. A noter, d'après Brkutl J (op. cit., p. 75), que ces peintures du grand plafond d'AItamira auraient été exécutées par plusieurs artistes collaborant dans le même temps. — Polychromes de la couche inférieure (même phase). La couche est détruite en majeure partie par la superposition des polychromes de la couche supérieure : 3 bisons ; 3 sangliers. — Peintures en rouge plat J
LA RÉPONSE lu: i.'ahchéologie 2G7
On objectera sans doute que cet argument n'est point convaincant. Et voici pourquoi. I.n prédominance excln^ive d'une
iS" phase), couche également mulilée : 2 chevaux ; 3 cervidés (2 biches et un arrière-train problématique de cerf). — Peintures en noir plus ou moins modelé, (2" phase) ; modelés peu développés: chevaux, bovidés, bouquetins, cervidés ; modelés pleinement développés : 2 petits bisons. — Dessins linéaires rouges ou noirs (l" phase). Esquisses frustes, parfois indéchiflnibles ; profils plus distincts ; mêmes animaux <]u'à la 2« phase.
Pindal, 4" groupe (en relation étroite avec les pohchromes dAllamira et de Marsoulas) : b Bisons. — Troisième groupe (peintures à
rge trait baveux, rattachées à la f* phase) : 1 Biche, 1 bison, 1 télc
e cheval. — Deuxième groype (noirs moilelés, même phase) ; chevaux, erf, biche. — 1"='" groupe (linéaires, l""* phase) : chevaux, 1 éléphant.
Font-de-Gaume, Polychromes (4" phase) proprement dits : bisons ;
e.sques brunes et noires ; bisons, rennes , cheval. — Fresques en teintes plates (3^ phase) : chevaux, rennes, bf^ufs. — Figures noires modelées (2* ph9.se) : bœufs. — Dessins linéaires (1" phase) : tête de rhinocéros ; ours ; chevaux, bovidés, capridés. — etc.. On le voit, d'ime phase à une autre, il y a peu de différence ; et d'une station à une autre station, la nomenclature ne varie pas beaucoup. Et d'une manière générale on peut ajouter qu'il n'est guère de figure animale qui, représentée dans telle grotte, n'ait son double dans telle autre grotte fort éloignée. Chercher une « différenciation » de totems à travers le monde paléolithique est une entreprise vouée à l'insuccès. Ou en peut dire autant de l'espoir, entretenu par certains préhistoriens, de mettre en lumière la prétendue succession régulière, dans e temps, des animaux peints sur les parois des grottes. L'idée a été ivancée par M. Cabré (El arte rupeslra en Espafia, cf. Anthropologie, XXVII, p. 588 et suiv.). M. Breuii., critiquant cet ouvrage, fait bonne justice de l'hypothèse et du but qu'elle vi.se : « Je n'insisterai pas non plus sur les théories « totémiques » où Chèvres, Cerfs, Bœufs se succéderaient régulièrement dans le temps, chose tout à fait contraire à la réalité v. fibid, p. 595-596). La remarque, valable pour l'Espagne, l'est aussi pour l'ensemble des grottes paléolithiques : les hummes de ce temps-là n'ont pas adoré successivement tel groupe d'animaux à l'exclusion des autres. Les conclusions présentées dans le même ordre d'idées, par Breuil au Congrès de Monaco (Comptevendu, t. I, pp. 383-386), n'avaient qu'une valeur provisoire, et se trouvent actuellement modifiées par les découvertes plus récentes. Ainsi, par exemple, M. Breuil, d'après les documents acquis à cette époque (^1906) à l'archéologie préhistorique, constatait l'absence absolue de poissons sur les parois des grottes : or, depuis, Pindal et la Pileta ont donné des dessins de poissons. De même le Félin apparaît, non pas à la seconde période, mais tout au début de la première (La Clotilde), etc.
TOTEMISME
espèce figurée n'est pas strictement requise pour qu'il y ait totémisme. Le totémisme, en effet, implique, suivant le mot de M. Durkheim « une conception de l'univers », et plus précisément encore, une classification des réalités visibles : « Le sauvage de l'Australie du sud, dit M. Fison, considère l'univers comme la grande tribu à l'une des divisions de laquelle il appartient, et toutes les choses, animées ou inanimées, qui sont rangées dans le même groupe que lui, sont les parties du corps dont il est lui-même membre ». Prenons un exemple. La tribu
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Fig. 135. — L'inscription de la galerie B (n° 3 du plan figuré, p. 265) de la grotte de /a Pasiega (Cf. La Pasiega, p. 36).
des Wotjobaluk (Australie Méridionale) comprend deux phratries : Gurogithy et Gumaty. La phratrie Gurogithy à son tour se subdivise en plusieurs clans. Or le totem de chacun de ces clans est en relation avec un certain nombre de choses, notamment d'espèces animales, qui lui sont attribuées en propre. Ainsi « dans le clan de l'igname sont classés le dindon des plainesi le chat indigène, le mopoke, le hibou dyim-dyim, la pouU mallee, le perroquet rosella, la peewee. Dans le clan de la Moula l'émou gris, le porc-épic, le courlis, le kakatoès blanc, le canai des bois, le lézard inallée, la tortue puante, l'écureuil volant l'opossum à la queue en forme d'anneau, le pigeon aux aiU
LA RÉPONSE DK LARCHÉOLOGIE 209
couleur de bronze {bronze-wingl le wilugyla », et ainsi de suite'".
Ces curieux systèmes de ciassification semblent singulièrement coinpiiciuer notre tâche. Sur les parois des cavernes paléolithiques, il est rare qu'une seule espèce animale soit représentée. Mais ne sommes-nous pas dans l'erreur lorsque, de celle inultiplicité d'images dispaiales rassemblées sur un seul et inèine point, nous prétendons tirer un argument contre l'existence du totémisme quaternaire ? Les Primitifs de la Préhistoire, comme les Primitifs actuels, rallachaicnl à l'espèce lolélique d'autres espèces placées en quelque sorte dans la sphèro e son influence : et ils se plaisaient parfois à figurer le totem vec tout son cortège d'animaux subordonnés. Admettons encore que ce parallélisme soit fondé. Dans ce cas, il y aura autant de systèmes de combinaisons qu'il existe de oupements tolémiques puisque, pour reprendre notre exemple, la classification adoptée par le clan de l'Igname diffère de la classification adoptée par le clan de la Moule. Or celte diversité d'associations n'est pas plus donnée, sur les parois des grottes et sur les objets ouvrés, que la différenciation des totems proprement dits : bisons, bouquetins, biches, bœufs, mammouths, etc., se juxtaposent sans qu'il soit possible de discerner, d'une station à l'autre, la moindre velléité de varier les combinaisons. D'où il suit que si l'homme préhistorique s'est préoccupé de lasser les phénomènes de la nature, il n'a pas été conduit à onstruire une cosmologie sur la base des idées totémàques.
On insiste. Le totem figuré n'est pas obligatoirement une eprésentation naturaliste. Il est aussi un emblème, un symbole, lequel emblème ou symbole n'a d'ailleurs, souvent, rien de commun avec l'animal totémique. Il constitue, nous l'avons expliqué, l'attribut ethnique, le signe distinctif de la tribu ou du clan. Spencer et Gillen décrivent un certain nombre de ces signes. Ainsi « dans Vintichiuma du WiUhetUj Gnih (c'est-àdire une cérémonie destinée à multiplier l'insecte qui porte ce nom) interviennoni trois boucliers churinqa : le premier porte un grand nombre de cercles en séries concentriques, dont les uns figurent l'arbre sur lequel vit la larve, les autres, celui où l'insecte adulte aime à stationner et où il pond ses œufs : sur
30. DuRKHEiM, op. cit.. pp. 820 et suiv. : Frazer, Totémisme, op. cit. pp. 120 et suiv.
les deux autres boucliers se voient des signes aussi obscurs, comme une ligne zigzaguée, indiquant la trace laissée sur le sol par l'msecte en marche, et de nombreux cercles ocellés de diverses tailles, indiquant la représentation des œufs de l'insecte et des graines de l'arbre". »
Or, parmi les images de l'âge quaternaire, il y a tout un ensemble de dessins problématiques connus sous le nom de signes, et qui ont été scrupuleusement notés, décrits et relevés par les explorateurs. Ce sont des labyrinthes de lignes tracées au doigt sur l'argile Hig. 57, p. 93), des ligures formées de traits rayonnants et qui ressemblent à des huttes de branchage ; des mains rouges ou cernées de rouge, et des mains stylisées (lig. 07, p. 115) ; des semis de points rouges ou noirs ; des bandes qui paraissent représenter des clefs, ou des barques et qui sont en réalité des armes {massues, boumerangs) (lig. 60, p; 99) ; d'autres bandes ondulées et recoupées par de petites barres transversales ; des assemblages de traits parallèles ou convergents, des rameaux, des écussons où l'on s'accorde à voir des images d'habitations humaines (lig. 154, p. 318).
Et de suite l'idée se présente de comparer ces signes avec les emblèmes tolémiques des Primitifs actuels. De même que les Australiens, les Peaux Rouges, les Noirs africains, les Paléolithiques avaient leurs blasons qu'ils peignaient dans leurs grottes, à moins que ces objets figurés ne fussent plus simplement encore des images de totems empruntés au monde des choses inanimées. N'y a-t-il pas, en Amérique, un clan de la tente, un clan de la balle, un clan du filet, un clan du bon couteau? Cette fois, semble-t-il, nous sommes bien en face d'un totémisme paléolithique.
Non, nous n'y sommes pas, parce que, ici encore, la loi de différenciation n'est pas vérifiée. Et s'il est pourtant un cas où elle devrait l'être, c'est bien celui-là, étant donné que l'emblème totémique est, pour ainsi parler, la signature qui fait sortir de l'anonymat les clans et les Iribus dispersés à travers l'immensité du territoire où ils cherchent pâture. ^
Or, si l'on veut bien replacer dans l'espace les différentei| catégories de signes exécutés par la main de l'homme quaternaire, on s'apercevra immédiatement qu'aucun souci de le^ varier, de les diversifier n'a guidé le pinceau des artistes. Le^