CHAPITRE HUITIÈME
Rites de Chasse.
SOMMAIRE
Troisième étape : Essai d'une explication générale du culte des animaux à l'âge quaternaire.
I. — Origine du culte des animaux. — Le sentiment religieux. — Ses déviations. — Influence des besoins matériels. — Importance de l'arrimai pour les peuples chasseurs : il est le père-nourricier de la tribu. — Parallèles ethnographiques : Indiens de la Guyane, Péruviens, Peaux-Rouges.
Le Primitif conçoit l'animal comme un être supérieur à l'homme: Ziinis, Kamtchadales, Indiens de l'Amérique du Nord; — il lui attribue des pouvoirs mystérieux: Huichols, Cherokees, Bouriates, Malais, etc. — Relation de ces croyances avec l'animisme. — Applications aux Primitifs de la Préhistoire.
II. — La part de la Magie. — Magie et Religion. — La tendance magique opposée au sentiment religieux. — La magie et la science. — Par quelle voie la 7nagie quaternaire est accessible.
Psychologie de l'image chez les Primitifs actuels. — L'image, substitut de la réalité: témoignage de Catlin et des missionnaires jésuites. Les Chinois. — Sentiments de crainte inspirés par les images insolites. La' marmite du P. Hennepin. Les Bisons de Catlin. — Aversion des sauvages pour la photographie.
Pouvoirs magiques des images. Les figures humaines: Ostiaks ; Noirs de la côte des Esclaves. — Instruments et figurines d'animaux: le Wommera en, Nouvelles-Galles du Sud; le canot magique des TUnkit; les sculptures du détroit de Torrès ; les baleines de Point-Barrow ; les fétiches des Innuit; les massues et les épieux des Indiens. — Gravures et peintures rupestres. — L'intichiuma des Australiens.
Transposition de ces données ethnographiques dans le domaine de la Pré-, histoire quaternaire. — Caractère magique des figurines, des bas-reliefs, desgravures et des peintures. — Interprétation des danses masquées. — Dans une large mesure, Vart quaternaire est un art magique.
III. — La part de la Religion. — Origine de la Religion, d'après M. Frazer. — Hypothèse invérifiable. — En fait, chez les Primitifs actuels, les pratiques magiques et les pratiques religieuses s'entremêlent dans une confusion inextri-cable. — Mats la magie n'exclut nulle part la religion.
Preuves tirées de l'ethnographie. Rites préparatoires à la chasse: Indiens du Canada; Cherokees ; chasseurs indo-chinois; Ten'a du fleuve Yukon; Indiens de Notka-Sound ; le prédicateur des poissons chez les Hurons. — Pendant la chasse: Huichols; pêcheurs de la Nouvelle-Zélande. — Rites expiatoires après la chasse: Aïnos de Yesso ; Stiens du Cambodge ; Noirs de l'Afrique occidentale; Canadiens; Indiens de Nootka-Sound ; Huichols; Eskimos ; Zunis. — L'ensemble de ces faits démontre, chez le Primitif, que les pratiques magiques n'éteignent point le sentimeiit religieux. — Explicationpsychologique de ce mélange: la logique des sentiments.
IV. — Applications spéciales aux peuplades quaternaires : les panneaux plu-, sieurs fois repeints par les artistes paléolithiques ; — la fidélité des images; — la différence de la faune figurée avec la faune réelle.
L'attention du lecteur qui a bien voulu suivre nos précédente.'S analyses sur le Totémisme et sur l'interprétation des images humaines serait peut-être un peu déroutée, si Tenquête devait
s'arrêter brusquement au point où nous l'avons abandonnée dans notre dernier chapitre. Sans doute, nous avons éliminé les hypothèses improbables. Sans doute aus.si, nous avons vu jaillir, çà et là, des lueurs qui éclairaient certains aspects de la religion des peuplades paléolithiques. Mais ce n'étaient là que des notions fragmentaires. Cette sorte de triage, indispensable, il est vrai, ne permettait pas d'acquérir une vue d'ensemble. 11 ii< suffit pas de rassembler des matériaux éprouvés. 11 faut songer à construire. L'intelligence n'est satisfaite qu'à ce prix. Mais tant d'obscurités enveloppent encore la mentalité religieuse de l'homme quaternaire, que l'on hésite beaucoup à risquer une synthèse nécessairement incomplète et, dans une large mesure provisoire. D'un autre côté, ces essais de construction aident au progrès de la science. Ils constituent beaucoup moins un terme d'arrivée qu'un point de départ pour des recherches ultérieures. Seraient-ils soumis à révision, ils auront eu l'avantage d'avoir soulevé des problèmes, classé les documents, en un mot disposé des cadres souples que l'avenir se chargera de remanier et de perfectionner. Du moment que l'on veut faire œuvre scientifique, on doit renoncer à atteindre, du premier* coup, le défi.nitif et l'absolu. Trop heureux si l'on a pu rendre exactement la physionomie des choses, telle qu'elle apparaissait au moment où l'on se proposait de la décrire. Car mieux vaudrait se taire que de jeter sur le marché intellectuel des idées fausses et capables d'égarer l'opinion.
Sous le bénéfice d-e ces obsen^ations préliminaires, nous tenterons de rassembler, dans un tableau ordonné, tout ce que nous pouvons savoir ou légitimement induire, touchant rr culte d'animaux dont l'existence ne paraît pas rontosinblo à l'Age du Renne. Seulement, au lieu de prendre les chemins sinueux de l'analyse, nous emploierons ici le procédé synthétique, plus apte à mettre en relief la liaison, l'enchaînement des phénomènes. Nous entendons bien, d'ailleurs, ne jamais quitter le terrain solide des documents et de« fait.s. Suivant notre habitude, nous ferons appel à l'archéologie et à l'ethnographie, et, si l'occasion s'en présente, aux données plus générales de la psychologie religieuse.
Ce que vaudra le résultat, nous laissons à la critique le soin • l'en juger. 11 nous suffit de revendiquer, pour cette esquisse, lo droit de ne pas Irancher des questions aui ne comportent pas, à l'heure actuelle, des solutions infaillibles.
L'homme est religieux parce qu'il a conscience d'être assujetti à des puissances supérieures qui le dominent absolument. Ce sentiment de dépendance se traduit par des mouvements d'âme communs à toutes les religions : l'adoration qui consiste
Fig. 154. — Groupes de signes de la caverne de Castillo et d'Al- TAMIRA. En dehors de quelques profils d'animaux et de lignes ponctuées, cette figure contient les principaux types de signes dits « tectiformes >, qui en dépit de leur variété, reproduisent le même objet : probablement des huttes paléolithiques. (D'après Déchelette, Manuel. .., p. 258).
à reconnaître, à confesser l'excellence et la souveraineté de ce^ forces personnelles auxquelles on se sait assujetti ; la crainte, inspirée par la puissance illimitée de l'être divin : l'espoir, inspiré par la persuasion où l'on est que l'auteur de tout bien peut dispenser ses faveurs et ses largesses aux besogneux qui l'implorent.
A nous, qui bénéficions des lumières de la raison pleinement développée et de la foi surnaturelle, il paraît tout simple que
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seiiliinent religieux se k'riiiiiie à la cause première de la nature iiiuniuiée et de la nature vivante, au Dieu unique dont l'essence incommunicable tranche de toute la hauteur de l'infini sur les êtres .issus de son intelligence et de sa volonté créatrices. Oue de tous temps les peuples mémo les plus déshérités aient conservé, plus ou moins obnubilée et plus ou moins confuse, l'idée du vrai Dieu, c'est là un problème que nous aurons plus tard à élucider. Mais un rapide coup d'œil donné à l'histoire des Iteligions nous apprend que le sentiment religieux a réagi sous la pression d'une foule d'influences qui l'ont orienté en des directions tout à fait étrangères à son véritable objet.
Parmi ces influences, il faut placer au premier plan le milieu social et plus précisément encore, l'impérieuse poussée des besoins matériels. Si en effet la religion naît du sentiment vécu d'un assujettissement total à des forces dominatrices, la pente est facile qui conduira l'homme à arrêter l'élan de son adoration et de sa prière sur des réalités auxquelles sa subsistance quotidienne, son souffle, sa vie sont rattachés par d'inéluctables liens. Certes, Dieu apparaît comme le dispensateur primordial de tout bienfait. Mais combien forte sera la tentation, là où le ( ontrôle des croyances n'est pas exercé par une autorité indiscutable, de négliger ce bienfaiteur universel, invisible, majestueux et lointain, pour s'adresser à des êtres tout proches dont l'expérience quotidienne démontre la main-mise absolue sur le sort de la tribu ? Peu à peu le respect, la crainte, l'adoration se concentreront sur les causes .secondes, au lieu de remonter vers la cause première. L'idolâtrie, au sens le \)]\\< général du mot, se substituera au culte du vrai Dieu.
Et c'est en vertu de cette déviation insensible, que la plupart des peuples chas.seurs en sont venus à introduir.?, dans leurs mœurs, le culte des animaux. N'est-ce pas, en effet, à l'animal que le sort du groupe humain perdu dans la steppe, dans la savane ou dans la sombre forêt équatoriale est suspendu tout entier? L'animal, si l'on peut dire, est le père nourricier de la tribu. Consent-il à se laisser prendre dans les pièges qu'on lui tend, c'est la joie, l'abondance et la prospérité. Se dérobe-t-il ? Le spectre de la famine surgit à l'horizon et se dresse comme un danger menaçant. Dès lors on se croit tenu de vivre, à tout prix, en bons rapports avec lui.
On citerait à l'appui de cette assertion, nombre de faits. Si ]e< h](]\o\\< de la Guvane et du Brésil, nous dit M. Hugo Ku-
nicke, professent à l'égard du poisson, un respect religieux, c'est parce que la pêche subvient presque uniquement à l'alimentation des habitants de ces contrées \ Les Indigènes du Pérou, rapporte Garcilaso de la Vega, adoraient aussi les poissons et les vicufias qui leur fournissaient la plus grande partie de leur
Fig. 155-167. — Figurines humaines de l'âge du Renne, i à 7, Brassempouy (Landes); — 8-13, Grimaldi (i à 7, d'après Piette ; 8 à 13, d'après S. Reinach, Répertoire...^ p. 25).
nourriture^. M- Hill Tout nous apprend que les Indiens m l'Amérique du Nord regardent toute leur nourriture, animai
1. Hugo KuNiCKE, Der Fish als Fruchtbarkeiîssymbol bei den WaU indianern Sûdamerikas. Aitthropos, t. VII, pp. 206 et suiv.
2. Garcilaso de la Vega, Comentarios reaies, I, ix. Cité par Tyloij La civilisation primitive, trad. Babbier, t. II, 299-300.