ORIGINE DU CULTE DES ANIMAUX
religieuse de tous les temps est là pour le prouver, l'adoration et la prière ne peuvent s'adresser qu'à des forces vivantes et personnelles ".
Quoi qu'il en soit, nous comprenons maintenant pourquoi, chez les peuples primitifs chasseurs, le culte des animaux a pu naître et se développer. L'animal est un maître, il est un modèle, il jouit de propriétés mystérieuses ; c'est là plus qu'il n'en fallait pour prosterner l'humanité devant ces êtres que nous, par excès de condescendance, nous consentons parfois à regarder comme des frères inférieurs.
ig. 175. — Figurines humaines de l'âge de Renne (suite). Pont-à-Lesse (Belgique). (D'après E. Dupont, L'homme pendant les âges de la pierre, Bruxelles, Paris, 1875', P- 37)-
Or les mêmes causes que nous voyons agir aujourd'hui, ont agi également à l'époque quaternaire. Elles ont pu agir avec une efficacité plus grande qu'aujourd'hui. La raison, nous l'avons déjà indiquée : l'homme paléolithique plus totalement que beaucoup de peuplades actuelles, s'est senti à la merci de l'animal qui seul pourvoyait à sa subsistance.
L'ensemble de ses productions artistiques porte l'empreinte
14. Cette idée de la subordination primordiale de 1 animisme au sentiment religieux n'est pas universellement adoptée. Le P. Schmidt, en particulier, pense que « l'animisme est entré en .scène, non pas tout d'abord comme un facteur proprement religieux, mais comme une conception intellectuelle, comme une mentalité générale ». (Cf. La Révélation primitive, op. cit., p. 330).
de cette mentalité spéciale. Images dissimulées dans les replis des grottes, gravées sur les objets, sculptées dans l'ivoire, l'os ou le bois des Rennes ; ligures rudimentaires ou exécutées avec un talent remarquable ; dessins naturalistes ou conventionnels, ces derniers témoignant peut-être de l'extension illimitée des pouvoirs reconnus aux bêtes ^^: tout cela nous apporte la preuve qu'entre le passé lointain et le présent, — un présent qui plonge ses racines dans la profondeur des siècles, ^r- il y a continuité non seulement au point de vue des manifestations extérieures de l'activité religieuse mais encore et surtout au point de vue des états d'âmes. De part et d'autre on s'est agenouillé devant ces êtres redoutables et tutélaires qui, au gré de leur vouloir, pouvaient prononcer l'arrêt de mort ou l'épanouissement vital de leurs adorateurs. De part et d'autre on a cherché à se concilier leurs faveurs, à désarmer leurs colères, à conjurer leurs menaces et, sans doute aussi, à leur arracher le secret de leur puissance.
Mais en quoi consistait exactement le culte qu'on leur vouait : voilà ce dont nous devons nous enauérir.
La réponse serait aisée si la religion seule était en cause. Mais un autre élément intervient, dont l'importance n'est point négligeable. Cet élément nouveau, c'est la magie. Nous ne nous attarderons pas, du moins dans cette partie de notre étude, à exposer les diverses théories qui ont été émises, surtout durant les dernières années, pour établir l'antériorité de la Magie sur la Rehgion. Que dans les pratiques cultuelles des Primitifs, ces deux ordres de phénomènes s'entremêlent avec une confusion inextricable, rien n'est plus certain. Il n'-en reste pas moins que la Magie et la Religion diffèrent du tout au tout et ne sauraient être ramenées à l'unité d'une notion commune ou identique^®.
15. Un peu partout; la représentation d'animaux plus ou moins « fantastiques » correspond à des croyances spéciales relatives aux pou-voirs supra-naturels que l'on attribue à ces êtres mi-réels, mi-imaginaires (drag-ons, cynocéphales, etc.).
16. Même les ethnographes qui professent l'antériorité de la Magie; sur la Religion admettent cette distinction fondamentale.
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La Religion est une soumission spontanée à des forces personnelles, supérieures et dominalrices. Elle ne connaît qu'une <tMiN> .iltifiidr iJilioiiMclle : l'allilude hunible et siij>i»]iaiile du
Tg. 176 179. — Bas-reliefs sculptés sur lks rochkrs dk l'abri de Lajssel (Dordogme). (D'après S. Reinach, Répertoire de l'Art quaternaire^ pp. 1 20 121).
fidèle aux prises avec une puissance souverainement libre et autonome, qu'on ne peut fléchir et apitoyer sinon par la prière <'1 par le sacrifice. L'efficacité de ces actes intérieur- nu exté-
rieurs reste conditionnée par le bon vouloir des dieux invoqués. Jamais l'homme religieux n'a prétendu contraindre les êtres qu'il adore. Toujours il a reconnu le caractère relatif, aléatoire de ses invocations même les plus passionnées et les plus déchirantes. Violenter le divin serait contradictoire. Autant prétendre enclore l'océan dans un verre d'eau.
Cette prétention exorbitante constitue le fond de la Magie. La Magie est l'art de capter les forces divines pour les obliger à subir docilement la volonté humaine. Elle se flatte, par l'emploi de certains procédés, formules ou manipulations secrètes, de renverser les rapports qui unissent la créature à l'objet de la Religion. Ce n'est plus le divin qui règle le sort des hommes : ce sont les hommes qui organisent leur destinée avec la complicité forcée des dieux.
Chose digne de remarque, il est inouï qu'au sein des pires aberrations, on ait jamais osé faire violence à l'Etre Suprême. La magie ne s'épanouit à l'aise que dans les sphères secondaires de la hiérarchie supranaturelle. Elle ne dépasse guère le domaine des esprits et des âmes désincarnées. On dirait que pour avoir infusé à ces divinités inférieures quelque chose de sa propre substance, même idéalisée, l'homme a pressenti qu'il gardait sur elles un droit inaliénable ; ou, mieux encore, on dirait qu'il n'a pu, si aveuglé qu'il fût, oublier totalement que la nature, conçue à son image, était toujours le domaine soumis à ses conquêtes et à sa suzeraineté. Et c'est pourquoi, en un sens, la magie représente les premiers balbutiements du génie scientifique. Et lorsque la science existera elle ne sera nullement, comme on l'a prétendu, l'affranchissement de l'intelligence à l'égard de la religion périmée, mais simplement la revanche de la raison assainie contre la poussée superstitieuse des générations ignorantes et crédules à l'excès. Au fur et à mesure qu'elle escalade le ciel, la Science abat sur son passage les théories falotes des faux dieux. Mais plus elle monte, plus la religion authentique se dresse, inviolable et sereine, sur les sommets inaccessibles du mystère et de l'infini.
En attendant, les Primitifs s'imagment sérieusement gouverner le monde spirituel. Décrire les rites compliqués de leur magie nous n'y pouvons songer. Du reste, si la magie fut en. honneur à l'époque quaternaire, nous ne pouvons l'apprendre que par nos moyens habituels d'information c'est-à-dire pai^ le matériel archéologiaue. Or ce matériel est constitué à peif
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près exclusivement par des images. Dès lors, le champ de nos investigations se trouve nettement circonscrit. Il s'agit de savoir si les peintures et gravures de l'âge paléolithique avaient un caractère magique, et dans quelle mesure elles possédaient ( (• caractère.
11 parait impossible de le leur contester. Tout d'abord, il est prouvé que, chez tous les Primitifs actuels, on professe, au sujet des images, une croyance universelle, attestée par des témoignages multiples et significatifs. Cette croyance peut se formuler de la manière suivante : l'image est un substitut de la réalité. Elle est la réalité elle-même. Elle participe à l'essence et aux propriétés de cette dernière. Bref, il n'y a pas, entre l'image et l'objet, le simple rapport qui unit le dessin à son modèle ; il y a identité de nature. Et par conséquent, quiconque possède l'image d'une chose, peut à son gré agir sur cette chose et la contraindre aux fins qu'on lui assigne.
On ose à peine reproduire les exemples qui illustrent cette ^iIlgulière idée, tellement notre, mentalité de civilisés répugne à les comprendre Et pourtant ils ont été trop bien notés par des observateurs disséminés sur tous les points du monde sauvage pour prêter le flanc au scepticisme.
Catlin, au cours de ses voyages à travers l'Amérique du Nord, dessine le portrait des chefs de tribus : les Indiens, ditil. <( déclarèrent que j'étais le plus grand sorcier du monde, car j'avais fait des êtres vivants. Ils pouvaient voir leurs chefs vivants en deux endroits à la fois ; ceux que j'avais faits vivaient un peu. On pouvait les voir remuer les yeux, sourire et rire ; puisqu'ils pouvaient rire, ils pouvaient sûrement aussi parler, s'ils le voulaient. Il fallait donc qu'il y eût en eux de la vie ". « Nous avions mis, rapportent les missionnaires jé- -II Iles, les imagï's de saint Ignace et de saint Xavier sur notre autel. Ils (les Indiens), les regardaient avec élonnement : ils croyaient que ce fussent personnes vivantes ; ils demandaient si c'étaient des ondaqui (pluriel de wakan, êtres surnaturels) : en un mot, ce qu'ils reconnaissent par-dessus la nature humaine. Ils demandaient encore si le tabernacle é»ait leur mai-
17. Catlin, The North American Indians. Edinburgh, 1903, I, pp. 122- 123. Cité par Lévy-Brvhl, p. 42.
son, et si ces ondaqui s'habillaient des ornements qu'ils voyaient autour de l'autel ^^ ».
En Chine, où les croyances populaires sont encore si voisines
de la sauvagerie (( l'association des images avec les êtres de- 'f vient une identification véritable. Une image peinte et sculptée,
18. Relations des Jésuites, éd. Burrows, V, p. 2&6 (1633) ; cité par Lévy-Bruhl, p. 42.