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LA PART DE LA MAGIE

place dans ces danses masquées dont nous avons retrouvé la trace à l'époque pléistocène. Et il est facile d'en deviner la raison. Quelle différence y a-t-il, entre une danse rituelle et une représentation d'animal simplement figurée ? La seule différence est celle qui sépare un tableau figé d'un tableau vivant. A part cela, le principe d'où dérive la psychologie de l'image demeure intact. La danse rituelle, la sculpture et la peinture sont régies, dans la mentalité primitive, par une seule et unique loi.

Fig. 185-186. — Figures humaines schématisées. Grotte de Castilîo. (Cf. Grottes cantabriques^ p. 192).

Il suffit, pour s'en rendre compte, de se remémorer l'une de ces danses, telle qu'elle a été observée par un témoin oculaire. Voici comment Catlin décrit la célèbre danse des Bisons, chez les Mandans (^iVy. 238, p. 390). P^lle est exécutée en vue de faire revenir le gibier disparu : « Environ cinq ou quinze Mandans à la fois prennent part à la danse : chacun a sur la tête la peau de la tête d'un bison (ou un masque la représentant) avec ses cornes. Il tient à la main son arc ou sa lance, l'arme qui lui sert d'habitude à tuer le bison... La danse continue sans interruption jusqu'à ce que le bison paraisse : parfois deux ou trois semaines sans arrêter un seul instant... Elle représente la chasse où le bison est pris et tué... Quand un Indien est fatigué, il le donne à entendre en se penchant de tout son corps en avant, et

en faisant mine de tomber ; un autre alors le vise avec son arc, et le frappe d'une flèche émoussée. Il tombe comme un bison... les assistants s'emparent de lui, le tirent hors du cercle par les talons, en brandissant leurs couteaux sur lui, et en mimant tous les gestes qui serviraient à l'écorcher et à le dépecer. Puis on le laisse aller, et sa place est aussitôt occupée par un autre, qui entre dans la danse avec son masque... et ainsi de suite, jusqu'à ce que les bisons viennent ^^ ». |||

Que signifie ce rite; quelle en est la portée ? M. Lévy-Bruhl nous le dit excellemment ^ V <( C'est une sorte de drame, ou

38. La danse du Bison est citée, d'après Gatlin, dans maints ouvrages. Cf. Lévy-Bruhl, op. cit., p. 264.

39. Id. ibid. — Quand nous disons « excelleminient » nous ne prétendons nullement reprendre à notre compte la théorie de M. Lévy- Bruhl sur la mentalité préologique. Ce n'est pas ici le lieu de critiquer cette étrange explication de la psychologie des peuples de culture inférieure. Qu'il nous suffise, pour l'instant, de recueillir le jugement porté sur elle par M. E. Durkheim, op. cit. : « Si la pensée primitive avait pour la contradiction l'espèce d'indifférence générale et systématique qu'on lui a prêtée, elle contrasterait, sur ce point, et d'une manière accusée, avec la pensée moderne, toujours soucieuse de rester d'accord avec elle-même. Mais nous ne croyons pas qu'il soit possible de caractériser la mentalité des sociétés inférieures par une sorte de penchant unilatéral et exclusif pour l'indistinction ». (p. 341). Celte observation est fondée. Si l'on cherche, en effet, à dégager l'idée qui a guidé M. Lévy- Bruhl dans son enquête sur la mentalité primitive, on a vite fait de s'apercevoir que toute la différence qui sépare cette mentalité de la nôtre réside dans la proportien de Vêlement émotif concourant à la formation des représentations collectives. M. Lévy-Bruhl, après M. Ri- BOT, a pu dégager, avec plus de perspicacité qu'on ne l'avait fait avant lui, le rapport étroit qui relie la représentation objective à l'émotion. Le donné expérimental, psychologique est imprégné d'influences émotionnelles ; d'où complexité de la résultante, et son caractère moteur, actif. Mais ce qu'on ne voit pas, c'est que ce trait puisse constituer le sauvage dans un état qui l'isole absolument du civilisé. L'homme « universel » offre partout les mêmes facultés, les mêmes tendances : seule la proportion de leurs apports diffère. Chez le sauvage, tous les observateurs l'ont constaté, la prédisposition émotionnelle est plus accentuée, tandis que l'élément rationnel est moins développé, pour des causes sans doute assez notoires, comme par exemple, l'ignorance. Mais parce que la proportion diffère, s'en suit-il que le primitif soit, au point de vue mental, d'une autre structure et d'une autre espèce ? 'Voilà le sophisme perpétuel sur lequel M. Lévy-Bruhl a construit tout un édifice laborieux, obscur et dont la solidité inspire les doutes les plus sérieux.

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plutôt de pantomime, qui figure le gibier et le sort qu'il subit quand il est tombé aux mains des Indiens. Comme, pour la mentalité prélogique, il n'y a pas d'image pure et simple, comme l'image participe de l'original, et réciproquement, posséder l'image est déjà, d'une certaine manière, s'assurer la possession de l'original »,

Et l'on peut aller plus loin encore. Pour reprendre notre comparaison de tout à l'heure, le tableau vivant l'emporte, en efficacité, sur le tableau inerte. L'homme, au moment où il a revêtu son masque ou son déguisement, endosse, si Ton peut

Fig. 187. — La femme au renne. Latigerie- Basse (Dordogne)

PlETTE, op. a t., pi. XXVIII.

employer l'expression, la personnalité de l'animal qu'il convoite. Il est devenu lui-même l'image ; il s'est identifié avec elle, il dispose librement de tous les pouvoirs mystérieux qu'elle partage avec l'objet réel. La mascarade rituelle est une image renforcée. Elle incarne tout à la fois l'ardent désir du sauvage et la toute-puissance de la bête*°. Et de ces deux élé-

40. Cette sorte d'investi-ssement de la bête par l'homme est parfois signifié par des rites expressifs. Aiasi, chez les Eskimos du détroit de Behring, étudiés par Nelson, une danse masquée simule « la poursuite de Rennes par un Loup ; celui-ci, au cours de la cérémonie, substitue un masque humain au masque du carnassier, comme pour indiquer qu'il s'agit d'une substitution magique de l'Hoimne au Loup qui chasse le renne avec succès ». (Cf. Altamira, p. 165).

ments fusionnés jaillit une action irrésistible, à laquelle l'objet de l'incantation ne saurait résister. C'est comme si la bête, en chair et en os, était tout à coup investie, possédée par une âme humaine qui s'empare de ses mouvements et la dirige à son gré.

F]t de tous ces rapprochements justifiés par l'ethnographie, résulte une conclusion que nous admettons volontiers parce qu'elle nous semble vraie : l'art quaternaire est, dans une large mesure, un art magique.

Cette induction semble compliquer singulièrement les données du problème. Nous en avons jadis appelé aux peintures et aux gravures paléolithiques pour nous prononcer sur la valeur religieuse de ces représentations figurées. Ne nous serionsnous pas laissé tromper par de fausses apparences ? Car si l'ensemble de ces images répond à des préoccupations d'ordre magique, ce prétendu culte d'animaux dont nous avons expliqué la genèse et les accroissements, n'a plus rien de commun avec les idées religieuses.

A moins qu'avec Frazer on ne voie dans la Magie la cause éloignée qui achemina les Primitifs vers la Religion. D'après Frazer, l'homme aurait d'abord essayé d'assujettir à sa volonté les forces de la nature par des pratiques de magie pure : puis, constatant la vanité de son effort, il aurait tempéré cet appétit de domination, par une attitude plus humble. Il aurait compris que les pouvoirs supérieurs qu'il prétendait accaparer à son profit, ne pouvaient être fléchis que par la prière. La reHgion serait née d'une déception et d'une défaite de l'orgueil humain *\ L'hypothèse ne manque pas de grandeur. Elle a l'inconvéndent de placer, une fois de plus, à l'aurore de la civilisation, un état areligieux et athée. Elle a aussi le tort de ne pas être vérifiable par les faits ethnographiques. Quelle

41. Sur cette théorie, voir Frazer, Golden Bough, trad. franc, t. I, L. I, ch. m (pp. 64 et suiv.}. I.a question de Tantériorité de la Mag-ie sur la Religion a été discutée par le P. F. Bouvier, dans un excellent article publié par les Recherches de science religieuse, 1913, n° 2. — Voir également Schmidt, Origine de Vidée de Dieu, ch. vi. (Les théories préanimistiques de la Magie).

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