LA PART DE LA RELIGION
que soit l'importance accordée par les Primitifs aux opérations magiques, partout la religion conserve ses droits, partout elle révèle ses traits caractéristiques, irréductibles aux caractères de la magie. Et c'est précisément sur la base inébranlable de cette vérité universelle que nous nous appuyons pour affirmer qu'à l'époque quaternaire l'art, si profondément imprégné qu'on le suppose d'idées magiques, n'en garde pas moins son orientation foncièrement religieuse.
Puisqu'en effet, chez les Primitifs actuels, magie et religion forment une sorte de complexus dont les éléments sont inséparables, on ne peut, sans arbitraire, se prononcer sur leur dissociation à l'époque pléistocène, et prétendre que l'une ait existé sans l'autre. Il nous paraît donc que la valeur religieuse de l'art quaternaire reste intacte, si nous démontrons que chez les Primitifs actuels, l'horizon de la magie est toujours débordé par l'horizon plus vaste de la vie religieuse, non seulement en général, mais dans les cérémonies et les rites de chasse où la magie intervient de la façon la plus évidente. Or les preuves surabondent. On les puise à pleines mains dans les relations des explorateurs.
Signalons, en premier lieu, les rites préparatoires à la chasse et à la pêche. Au Canada, les chasseurs observent un jeûne de huit jours pendant lequel il n'est pas même permis de boire une goutte d'eau... ; ils ne cessent de chanter tant que le jour dure... ; plusieurs se découpent la chair en différents endroits du corps... ; tout cela pour obtenir des esprits qu'ils fassent connaître où l'on trouvera beaucoup d'ours". Le soir qui précède le départ, le chasseur Cherokee va à l'eau et récite la formule appropriée... Il adresse ses prières au feu d'où il tire ses présages, au roseau dont il fait ses flèches, à Tsu'lkala le grand maître de la chasse, et enfin il invoque dans ses chants les ani-
42. La classification des rites accomplis avant, pendant et après la chasse est fort bien tracée par M. Lévy-Bhuhl, op. cit., chap. iv, i et II, et ce n'est ni la faute de l'auteur, ni la nôtre, si la plupart de ces rites offrent un caractère nettement religieux. — La coutume du jeûne chez les chasseurs du Canada est rapportée par Charlevoix, Journal d'un voyage dans VAmérique septentrionale (1721), t. III, p. 115-116. Cf. Lévy-Bruhl, pp. 266-267.
maux Miêmes qu'il se propose de luer^\ En Indo-Chine, au moment du départ, les chasseurs laotiens font des offrandes de riz, eau-de-vie, canard, poulets, aux esprits des longues cordes à nœuds coulants qui doivent servir à capturer les éléphants **. Les coutumes relatives à la pêche ne sont pas moins suggestives. Chez les Ten'a du fleuve Yukon, un homme-médecine, au moment où la pêche va commencer, est censé se rendre, sous la glace, au pays où les saumons, en grandes bandes, passent l'hiver, évidemment pour s'assurer de leurs bonnes disposi-
Fig. 188. — PÊCHEURS ARMÉS DE FILETS (?). Laugerie- Basse. (D'après GiROD, Stations..., t. I, pi. Xiv).
tions^^. Chez les Indiens de Nootka-Sound, le roi s'en va, seul à la montagne, où il passe toute une journée, pour prier son dieu de lui accorder le succès dans la campagne de pêche qui va commencer '*^. Chez les Hurons, raconte frère Sagard, récollet qui vivait au XVIP siècle, en chacune des cabanes de
43. James Mooney, The sacred formulas of Cherokee. Cf. ibid., 267-268.
44. Aymonier, Voyage dans le Laos, I, 62-63. Cf. ibid., p. 272.
45. Rev. J. Jette, On the médecine men of ihe Ten a (Journ. of Anthrûp. Instit., xxxvii, p. 174). Cf. ibid., p. 277.
46. Jewitt, Advenîures and suUerings, pp. 154-155, Cf. ibid., pp. 276-277.