‹ Les religions de la préhistoire, l'age paleolithiqueChapitre 57 sur 194 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Les Sépultures.

SOMMAIRE

Pourquoi commencer l'étude de la religion quaternaire j}ar l'examen des sépidtures.

I. — AiTHKNTiciTÉ UKS sKPiîLTi'RES QUATERNAIRES. — Oiunion de M. Gabriel de Mortillet. — Influence qu'elle exerce sur l'interprétation des découvertes j(/squ'aux environs de 1900. — Pourquoi, jusqu'à cette date, la question des sépultures quaternaires n'est pas tranchée. — -Les fouilles d'Emile Rivière et de M. Abho aux Baoussé-Roussé . — La Dame rouge de Paviland. — Le squelette de Néanderthul. — Les squelettes de Cro-Magnon. — Les séprdtures de Solutré. — L'homme écrasé de la Lauge rie-Basse. — L'homme de Duruthy. — Les ossements de la grotte des Cottes. — L'Iionime de Tilbury. Imporlanre décisive des nouvelles fouilles aux Baoussé-Roussé (1895-1902), au double point de vue stratigraphique et archéologique. — Autres découvertes. — Indices révélateurs des stépidtures intentionnelles: fosses; — pierres protectrices; — ilisposition des corps, des membres supérieurs et inférieurs ; — coloration des ossements (hypothèse du décharnement et de la sépulture au second degré): — le mobilier funéraire. — L'ensevelissement dans les foyers.

II. — Croyances des Paléouthiques sir l'au-delà. — L'homme (juale maire a eu foi en la survivance. — Autres points à éclaircir et que les documents archéologiques ne peuvent pleinement résoudre.

Comment l'homme quaternaire se représentait-il l'autre monde ? — Coutumes des Primitifs actuels: Australiens, Tasmaniens, Fidjiens, Hyperboréens, Algonquins, Iroquois et Patagons. — Ces coutumes expliquent V ensevelissement des anciens troglodytes avec leurs armes, leurs outils, leurs parures et avec des provisions.

L'usage de l'oere rouge. — Le repliement des membres. — La peur des morts. Le ligottaqe des cadavres. Thonga d'Afrique et Indiens du cap FJatlciy. — La seconde sépulture. — La seule crainte des revenants n'a pas inspiré aux Paléolithiques d'inhujner leurs morts. — Résumé de l'enquête.

III. Le culte des morts et des ancêtres a l'époque pléistocène. — Ce que l'on entend par culte des morts. — Deux formes distinctes du culte des morts : le culte des ancêtres réels, le culte des ancêtres mythiques. — Ij'homme quaternaire ne semble pas avoir voué de culte aux ancêtres réels. — L'homme de la Chapelle-aux-Saints et les repas funéraires. — Les amulelles humaines à (rrimaldi et en Australie. — Les crânes d'Ofnet et les crânes ance.ftraux des Fân.

L'homme quaternaire ne semble pas non plus avoir voué un eullv aux ancêtres mythiques. Les graphiques australiens et les semis de points sur les parois des grottes paléoliUiiques. Les galets peints du Mas-dWzil ei les churinga d'A ustralie.

Longuement nous nous sommes attardés au seuil de ce travail sur la religion de l'âge paléolithique. Ailleurs, ces enquêtes préliminaires où, tour à tour, la géologie et l'anthropologie,

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l'archéologie et l'ethnographie étaient conviées à déposer leurs conclusions, eussent été fastidieuses et inutiles. En Préhistoire, elles s'imposent. L'existence de l'Homme pléistocène, les manifestations de son génie, les phases successives de sa civilisation, le prolongement, jusqu'à nous, de ses mœurs, de ses coutumes, de ses croyances, tout était matière à discussion. Et suivant que l'on donnerait à ces divers problèmes telle ou telle réponse, la religion pouvait se présenter sous un jour très différent.

Il était donc indispensable de découvrir le point de vue le plus propice à une investigation vraiment scientifique de l'objet de nos études. C'est à quoi nous nous sommes appliqués au cours des trois précédents chapitres. Et si, même après avoir rassemblé, en un seul faisceau, tant de lumières convergentes, la mentalité des Paléolithiques apparaît toujours baignée dans une sorte de clair-obscur, du moins nous ne marchons plus à l'aventure. Et nous pouvons entretenir l'espoir, non pas de tout comprendre, mais de ne pas imaginer le peu que nous comprendrons.

Nous allons maintenant entrer dans le détail. Nous commencerons par inventorier les sépultures quaternaires, avec l'intention de dégager, s'il est possible, les croyances des primitifs préhistoriques sur la mort.

Il serait loisible, à ce propos, de soulever une objection de principe. Ce n'est point par les idées sur l'au-delà que s'inaugure habituellement l'exposé d'un système religieux. On va tout droit à l'essentiel, c'est-à-dire, aux dieux. Puis on passe aux rites et aux cérémonies sacrificiels ; les conceptions relatives à la desbinée de l'âme ne viennent qu'en dernier lieu. Cet ordre, nous en convenons volontiers, est plus logique. Ici, de sérieuses raisons nous conseillent de nous en affranchir. L'avantage de la méthode synthétique n'est pas niable lorsque l'abondance et la variété des documents en facilitent l'emploi. Mais lorsqu'on ne dispose, pour reconstituer une mentalité religieuse, que de rares sources d'information, il vaut mieux employer' le procédé ji inductif, qui va du connu à l'inconnu. Or il est manifeste que, al parmi les signes de la mentalité religieuse de l'Homme quaternaire, les sépultures sont relativement les plus clairs et les moins hypothétiques. Voilà pourquoi nous leur accordons la première place. Peut-être leur examen nous permettra-t-il de disposer quelques jalons pour nos recherches ultérieures.

authenticitl: des sépultures quaternaires 149

Les sépultures quaternaires soulèvent trois questions que nous traiterons successivement : Sont-elles authentiques ? — Que nous disent-elles des croyances des paléolithi(]ucs sur l'au-delà? — Y a-t-il trace, aux temps pléislocènes, d'un culte des morts ou des ancêtres ?

«( La première résultante de toute idée religieuse est de faire craindre la mort, ou tout au moins les morts. Il en résulte que dès que les idées religieuses se font jour, les pratiques funéraires s'introduisent. Eh bien, il n'y a pas trace de pratiques funéraires dans tous les temps (juaternaires. L'homme quaternaire était donc complètement dépourvu du sentiment do religiosité ». Ainsi s'exprimait G. de Mortillet dans la première édition du Préhistorique \ parue en 1883. Il n'était guère possible à l'auteur de ces lignes imprudentes de se préparer à lui-même un piège plus dangereux que celui-là. Car s'il était avéré qu'il y avait eu, au pléislocène, des « traces » évidentes de « pratiques funéraires ». l'argument^ se retournait contre son auteur, et il était dûment prouvé que l'homme de ce temps-là était pourvu du sentiment de leligiosité.

Jetterons-nous la pierre à M. de Mortillet, et lui reprocheronsnous d'avoir, dès le début, faussé l'exacte teneur des faits ? Le reproche serait j^rave. Il est de ceux qui disqualifient, pour jamads, l'œuvre d'un savant. La vérité nous semble un peu plus nuancée. Assurément, le fervent émule de Broca ^ était guidé

2. Argument ad hominem, dont nous auron.s plus loin à discuter la valeur r«^e!le.

3. Encore M. Broca élait-il moins affirmalif que M. de Mortillet. Dans une conférence donnée par M. Broca. ji Bordeaux, devant VAsfionialion française pour Vnvancement des sciences (conférence repro- 'liiile par F^iibbock dans YHomme préhistorique, p. 550 et suiv.), je relève ces lignes : « Avaient-ils (les Troglodytes de la Vézère) des croyances religieuses ? On n'a trouvé dans leurs demeures aucun objet qui puisse se rapporter à la pratique d'un culte. Mais ils portaient des talismans) ou des amulettes... Cela suffit-il poiir dire qu'ils avaient une religion ? Je n'ai pas de compétence théologique, mais je me suis laissé dire qu'il est souvent ilifficile de savoir où finit la superstition et où commence la religion. » Puis il ajoute, parlant des sépultures : « A la même époque, mais dans d'autres lieux, ceriains rites funé-

par une idée préconçue. Pour lui, d'avance, il était entendu que les premiers hommes n'avaient pas eu de religion. Dès lors, il était inévitable que toutes les découvertes, tendant à établir l'existence de sépultures paléolithiques, seraient passées au crible d'une impitoyable critique. En raison du fâcheux a priori

Fig. 82-86. — Quelques-unes des rares représentations de VÉGÉTAUX figurés sur les objets en os ou en bois de renne de l'âge du Renne, i, Grotte du Trilobite (Yonne) ; 2, Le Veyrier (Savoie) ; 3 et 4, Laugerte- Basse (Dordogne) ; 5, Le Mas d'Azt'/ {Anège). Cf. DÉCHELETïe, Manuel..., p. 228.

qu'elle trouvait installé sur son domaine, la Préhistoire se voyait donc mise en demeure de produire des preuves capables de ré-

raires étaient en usage. On déposait les morts dans une caverne dont l'ouverture étroite était fermée par une dalle de pierre. En avant de la dalle était une petite esplanade sur laquelle les parents affligés se consolaient dans un festm. Ce genre de consolation s'est perpétué d'âge

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diiirc au silence les eonlradicleurs les plus exigenls. Or, il est jiisle de reconiiailre qu'en 1883, la nouvelle science dont M. G. de iVlorlillet élail l'un des plus hiillants tondaleurs, n'était pas à môme d'apporter ces témoignages qui forcent ladliésiou de toutes les personnes de bonne foi. Ceux que ne dominaient pas les préjugés de l'Ecole régnante poiivaieni, à la rigueur, se déclarei- satisfaits. iMais ceux qu'avaient troublés les affirmations tianchantes du cht.'f de cette Ecole pouvaient, avec lui, réclamer des précisions.

L'autbenlicilé des sépultures (luaternaires, en effet, ne peut être démontrée que si deux conditions ont été remplies. Il faut, en premier lieu, qu'aucun soupçon ne puisse planer sur l'âge ou l'inlégrilé des coucbes arcbéologiques où sont renfermés les squelettes humains. Il faut, en second lieu, que ces squelettes aient conservé les maniues certaines d'un ensevelissement intentionnel. Or, même en 1883, la stratigraphie n'av^ait pas réalisé tout son progrès. Souvent les fouilles avaient élé mal conduites. Aussi leui's résultats donnaient-ils prise à des interprétations divergentes et douteuses.

[.'exemple le plus mémorable de ces discussions passionnées nous est fourni par les découvertes de M.E. Rivière à Grimaldi, près de Menton '. En moins de deux ans, M. Rivière exhumait

en âge et n'a pas encore disparu de nos mœurs y-, (op. cit., pp. W.)l- 592). Nous verrons tout à l'iieure comljien cette description des rites funéraires, logèrement teinlée d'ironie, est faite « de ctiic » et commenl elle répon<t, aussi pcMi que possible, à la rralilé.

4. Les grottes de Grimaldi sont au nombre de 9. E. Rivièrk les d<^signa par de simples chiffres. En fait, la plupart ont un nom. Voici la correspondance des chiffres et des noms propres, de l'ouest à l'est: 1 : grotte des Enfants ; 2 : abri Lorenzi ; 3 : grotte Floreslan ; 4 : grotte du Cdvillon : 5 : finrmirt Grande : 6 : Bnoiisso da Torre ; 7 ; Grotte du Prince ; 8 : pas de nom ; 9 : Barma dei Gerhai. Lorsque M. Rivièrr commença les fouilles, l'état des dépôts de remplissage était le suivant : E'abrl Lorenzi '2), liaousso da Torre (6), la grotte du Prince (7), le n" 8 et liarmn dei Gerl)ai (9), étaient intacts. La grotte Florestan avait été vidée à fond (fouilles du prince de Monaco, Florestan I", 1846). \ la grotte du Prince, la partie Est du dépôt avait été entamée, sur nue profondeur de 5 mètres, vers 1750, par un explorateur inconnii, sans préjudice pour l'intégrité des couches archéologiques. Dans la grotte du Carillon (vers 1786). et dans la grotte des Enfants (début du \L\« siècle) des fours à chaux avaient été creusés, trous énormes '|ni, cependant n'altérèrent pas la stratification des niveaux archéolot.'i(|M('s. A partir de 1854, plusieurs explorateurs se succèdent à Menton

six squelettes : l'Homme du Caviiion (20 mars 1872, lig. 112, p. 224) ; les trois squelettes d'adultes du Baousso da ïorre (février à juin 1873) ; et les squelettes des deux enfants (27 janvier 1874, lig. 108, p. 212) qui ont donné leur nom à la grotte où ils avaient été ensevelis. Bien qu'à ce moment le niveau aurignacien auquel, on l'a prouvé depuis, appartenaient les précieux restes humains, n'eût pas conquis droit de cité dans la classification quaternaire, il semblait incontestable que les assises de Grimaldi fussent datées du Paléolithique. Et comme, de l'aveu de tous, les squelettes en question révélaient un ensevelissement intentionnel, il paraissait démontré, dès 1875, qu'il y avait eu, à l'époque pléistocène, de vraies sépultures. Les adversaires de M. de Mortillet triomphaient.

Malheureusement, à étudier de plus près les rapports de M. Rivière, on s'aperçut que l'exploration avait péché par défaut de minutie ^. Parfois, les ouvriers avaient travaillé sans contrôle, et le produit des fouilles était entassé pêle-mêle sans aucune indication stratigraphique. M. Rivière lui-même n'avait pas distingué les niveaux. Il affirmait que les dépôts des grottes étaient, de haut en bas, de la même époque, alojs qu'un examen attentif révélait au contraire, la pluralité des industries. Enfin, le plus malencontreux des hasards avait amené la découverte, sur le terrain des fouilles, d'instruments néolithiques^. Les tenants de la thèse négative eurent beau jeu pour prendre leur revanche. Et lorsque plus tard, entre 1892 et 1894, M. Abbo, assisté du professeur Verneau, eut exhumé, des couches de la

(Antonio Grand : 1854-1858 ; Forel : 1858 : Péhks : 1858 : Moggridge : 18G2 et suiv. ; Broca : 1865 ; Bonfils et Costa de Beauregard). Ces fouilles demeurèrent superficielles : même au Caviiion, la grotte la plus assidûment visitée, l'épaisseur de la couche enlevée ne paraît pas avoir dépassé 2™ 50 ou 3 mètres, sur une profondeur totale de 18 mètres. On croyait cependant que les Baoïissé-Roussé ne réservaient plus aucun secret à leurs explorateurs. M. Rivière ne se laissa pas convaincre. Bien lui en prit. Lui-même estime à 8(30.000, le nombre des pièces paléontologiques, et à 200.000 la quantité de silex taillés que donnèrent les fouilles de 1870-1875.

5. L'historique des débats sur Tauthenticité paléolithique des sépultures de Menton est résumé par R. Verneau, Grottes de Grimaldi, op. cit., t. II, fasc, I, pp. 3-18. Lire, dans ce résumé, les critiques formulées contre la méthode de Rivièhk par M. G. -A. Coi.mi (p. 8-9).

6. Sur le néolithique à Grimaldi, cf. Grottes de Grimaldi, t. I, fasc. i, pp. 16, 20-21, 28-29.

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llavina grande cinq nouveaux squelettes, dont la parure et les débris de faune qui les eiilouraieut indiquaient un âge plus ii'cent, la cause fut entendue ^ Les sépultures appartenaient au néolithique*.

Les couches plus anciennes avaient été simplement remaniées pour l'enterrement des cadavres. M. Rivière resta à peu près -cul à soutenir l'aulhenticilé paléolitiquc des hommes de Grimaldi. Au regard im- |)arlial de l'histoire, cet échec était dû -:ins doute aux préjugés de l'Ecole de M. de Mortillet, Il était dû aussi à la marche défectueuse des fouilles. Et pour combattre victorieusement le préjugé, il eut fallu procéder avec une méthode scientifique inattaquable.

Ce revirement des esprits était d'autant plus regrettable qu'il ébranlait la seconde preuve cpii permet à la Préhistaire de se l»rononcer en faveur de l'authenticité.

Il ne suffit pas, en effet, d'avoir retrouvé les restes de cadavres enfouis au sein d« couches archéologiques intactes et datées. Il faut encore que l'état des squelettes révèle les traces formelles d'.un ensevelissement intentionnel. Or il est facile de comprendre combien, surtout pour ces périodes reculées, la multipli- ( ité des documents constitue une base -olide d'argumentation. Deux ou trois -(|uelcltes exhumés, au hasard des fouil- U'^, sur des points très distants de l'Eulope peuvent, par la disposition de leurs membres, par la nature des objets qui les accompagnent ou par certaines par-

7, Cf. Verneau in Anthropologie, t. III pp. j13 et atiiv.

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